LES JOIES DU RETOUR
« En reparaissant dans cette chaire où vous me réserviez un si fraternel accueil, j'ai à me faire pardonner d'abord une longue absence exigée par ma santé ; ensuite le retard de mes leçons, qui se ressentiront longtemps encore de l'épuisement de mes forces. Toutefois, en allant chercher le doux ciel de l'Italie, je m'éloignais moins de vous que vous ne pensez. J'y portais toutes les préoccupations d'un enseignement que vous m'avez rendu cher, toutes les questions que nous avions coutume d'agiter ensemble. Et je m'en suis bien trouvé : car ce qui fait l'intérêt d'un voyage, ce sont les idées que l'on emporte, dont on est poursuivi, et qui vont s'éclairer par le spectacle des lieux et des hommes... Voilà ce que je pense avoir appris dans un pèlerinage de huit mois, et dont je viens vous apporter le souvenir comme les pèlerins du moyen âge rapportaient une branche coupée aux palmiers de l'Orient. »
Les premiers mois de 1848, qui suivirent le voyage d'Italie d'Ozanam, furent, pour lui et les siens, une de ces rares saisons de calme félicité dont il faut se hâter de jouir, car elle fuit. Lui-même s'en exprime ainsi à Ampère : « Nous jouissons avec une profonde reconnaissance de ce court bonheur que Dieu nous a donné. Bonheur domestique premièrement : Ma chère Amélie, si longtemps éprouvée par le chagrin, jouit depuis quelques mois d'une santé satisfaisante. Notre petite Marie se porte à ravir, grandit et ne maigrit pas; et la voici à l'âge le plus heureux de l'enfance : déjà assez développée pour causer, comprendre et nous couvrir de caresses ; trop petite encore pour étudier, pour se faire sérieusement punir. Nous avons aussi les souvenirs de notre beau
pèlerinage de l'année dernière, dont les émotions ne s'effaceront pas de sitôt. Enfin nous avons des amis qui sont en partie les vôtres. Il est inutile de vous dire ce qu'on trouve de ressources auprès d'eux, dans les bons et les mauvais jours. Je ne vous parle pas de la famille de ma femme, de mes frères que vous ne connaissez point et dont la tendresse nous est douce. »
Puis ces retours sur lui-même et ces élans amoureux vers l'Auteur de ces dons : « Je suis bien mauvais de n'en pas montrer plus de reconnaissance. La jeunesse s'en va, et je ne m'aperçois point que j'en devienne meilleur. Voilà que dans trois mois j'aurai trente-cinq ans ; nel mezzo del cammin di nostra vita. En supposant que je fasse le reste du chemin jusqu'au bout, il faudra bien y arriver, et j'ai peur de m'y retrouver les mains vides. »
Cependant l'heure approchait où la politique allait faire au publiciste des jours moins doux et moins tranquilles. Le 11 janvier 1848, le comte de Montalembert, dans un superbe discours sur Pie IX et r Italie, avait enlevé les suffrages de la Chambre des Pairs qui, au nom du pays lui avait répondu à l'unanimité par cet amendement de l'adresse au roi : « Une ère nouvelle de civilisation s'ouvre pour les États italiens. Nous secondons de toutes nos sympathies et de nos espérances le Pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de courage, ainsi que les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de réformes pacifiques, où marchent de concert les gouvernements et les peuples. » Dans cet état de choses, lui-même encore frémissant de ses émotions romaines, Ozanam s'étonnait que la Presse catholique ne vibrât pas à l'unisson de cet
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enthousiasme. « Etcela, dit-il, après quinze mois d'un pontificat qui rappelle celui de Grégoire II et d'Alexandre III, destiné à conclure enfin l'alliance du christianisme et de la liberté. »
C'est à M. Foisset qu'il écrit pour se plaindre que le Correspondant n'ait pas encore donné un travail sérieux « sur les événements qui vont peut-être marquer notre siècle de son signe propre » . C'était s'offrir à le faire. Il en fît d'abord le sujet d'un discours sensationnel prononcé au Cercle, puis d'un article qui le reproduit en le complétant, sous le titre : Des Dangers de Rome et de ses Espérances, publié dans le Correspondant du 10 février 1848.
Je ne puis, à mon grand regret, présenter ici qu'une rapide analyse de ces vingt-trois pages de Revue très serrées, constituant un des écrits où Ozanam a déployé le plus de talent, dépensé le plus de trésors d'informations, d'ardentes convictions, etconséquemment d'éloquence et de persuasion. C'est une pièce magistrale, qui manque à ses Œuvres complètes.
Quand il a déclaré là qu'il n'engage pas d'autre responsabilité que la sienne, F écrivain est à l'aise pour établir la balance des dangers et des espérances de l'œuvre réformatrice de Pie IX. Les dangers viennent du dehors et du dedans : au dehors, des tenants de la politique autrichienne, des absolutistes, des partis vaincus; au dedans, des intéressés aux vieux abus dont ils vivent. Il y a les rétrogrades qui ne veulent point de réformes, il y a les impatients qui veulent trop vite toucher le but ; il y a les zelanti et les imprudents qui le dépassent, et qui, saluant dans Pie IX le roi de l'Italie entière, effarouchent et déjà soulèvent contre lui tous les cabinets de l'Europe. Ne sont-ce pas des traîtres?
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En bénissant Pie IX, Ozanam n'en défend pas moins Grégoire XVI. Il rend aussi pleine justice à la Compagnie de Jésus, réprouvant le récent pamphlet de l'abbé Gioberti, // Gesuita modernOy « lequel a prêté ses feuillets à des placards incendiaires ».
Quand des dangers Ozanam passe aux espérances, il les rencontre nombreuses. C'est, autour de Pie IX, îe bon peuple de Pie IX, puis les amis de Pie IX, les sages et illustres patriotes catholiques de l'Ita- Ke entière. Il nomme le comte Balbo, le marquis d'Azeglio, Tomasseo, Orioli, Cantu, Capponi, Rosmini, Ventura. Il se complaît dans la peinture de l'amour des Romains pour leur prince, sans s'aveugler toutefois sur ce que cet amour a de trop intem- .pérant et compromettant pour sa cause. Ce sont des Italiens, il les excuse, mais ce sont aussi des chrétiens ; etil se rassure contre leur mobilité sur « la foi de ce peuple de qui l'enthousiasme pour le Pontife-roi est de la religion encore. Or, .la religion n'est-elle pas la garantie de Tordre et de la fidélité, comme l'amour a son expansion dans la liberté? »
Mais ce qu'Ozanam place au commencement et à la fin de ses raisons d'espérer c'est la personne même^ du Pape : « Telle est mon espérance la plus forte, la plus douce; et, comme c'est dans mon cœur qu'ellei est née, je la voudrais voir maîtresse de tous les] cœurs. 5> Elle Test aussi de son esprit. Il aime Pie IX, • par entraînement, parce qu'il est bon et qu'il veutlej Lien ; mais aussi par raisonnement, parce qu'il est sage. îl le considère couronné de toutes les vertus : sa pu-j reté, sa charité, sa force. Son humilité le confond, sa] piété le touche, son oraison l'édifie. Il voit chacune de ses résolutions mûrie au feu de la prière, trem-j pée dans des larmes répandues devant Dieu. N'est-ce