PASSONS AUX BARBARES
que-t-il, passer du camp des hommes d'État et des rois asservis à leurs intérêts égoïstes et dynastiques, qui ont fait les traités de 1815, lesTalleyrand, les Metternich, aux intérêts nationaux et populaires. Aller au peuple, c'est, à l'exemple de Pie IX, s'occuper de ce peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame une plus grande part raisonnable dans les affaires publiques, des garanties pour son travail, des assurances contre sa misère; ce peuple qui lui, à cette heure, ne lit pas V Histoire des Girondins; qui ne fait pas de banquets réformistes et qui certainement n'y dine pas; qui sans doute suit de mauvais chefs, mais faute d'en trouver ailleurs de bons. Passer au peuple ce n'est pas faire le jeu des Mazzini, des Ochsenbein et des Henri Heine, mais passer au service des masses, en y comprenant celle des campagnes aussi bien que des villes. Voilà comment passer au peuple c'est passer aux barbares, mais pour les arracher à leur barbarie, faire d'eux des citoyens en en faisant des chrétiens, les faire monter dans la vérité et dans la moralité, pour les rendre ainsi dignes et capables de la liberté des enfants de Dieu.
Cependant, par cet écrit de brûlante actualité, avec ses conclusions pratiques, Ozanam descendait de la région des vérités absolues sur ce terrain volcanique et ravagé des questions politiques, de celles dont il est écrit que « Dieu les a livrées à la dispute des hommes ». On ne devra pas s'étonner qu'il y ait rencontré la contradiction à ses idées, et à son cœur des blessures dont il ne guérit jamais.
Foisset avait reproché à son article « d'avoir exagéré les torts des rétrogrades ou conservateurs, et atténué ceux des impatients ou révolutionnaires.
amoindri les raisons de craindre, surfait celles d'espérer». Il semble bien en effet qu'Ozanam n'ait point fait suffisamment état des alarmes des premiers, bientôt, hélas, trop tôt justifiées par les faits. Derrière ces impatients, insatiables de réforme, il n'a pas vu assez l'action secrète du carbonarisme, et la main de Mazzini précipitant le mouvement qui devait entraîner la chute du pape et de la papauté, en ourdissant contre lui ce piège perfide que l'on a appelé « la conspiration des ovations ». C'est que cette main, qu'il est trop facile d'y reconnaître aujourd'hui, ne se montrait pas alors aux passants, tel qu'était ce pèlerin français, trompé comme la foule, sincère comme elle ; trompé comme la France éclairée et honnête, trompé comme son parlement, comme Montalembert, qui tous, avec Ozanam saluaient la sagesse comme la magnanimité du grand Réformateur; trompé aussi comme Pie IX lui-même, dont l'unique faute fut d'avoir cru à la possibilité du bien, dont la plus grande douleur fut d'avoir trouvé des ingrats, et à l'entreprise duquel pour être acclamée la merveille de son siècle, il n'a manqué qu'une chose qui lui fut ravie par la malice des hommes : le succès.
La lettre d'Ozanam, en réponse à M. Foisset, est du 22 février. Le 24 éclatait la révolution qui renversait le trône du roi Louis-Philippe, et proclamait la République.
Il y avait bien longtemps qu'en 1834, Ozanam, alors âgé de vingt et un ans, formulait en ces termes son programme politique, dans une lettre à un ami :
« Je ne nie, je ne repousse aucune combinaison gouvernementale. Mais je ne les considère que comme