‹ Frédéric OzanamChapitre 225 sur 344 · SON DÉLAISSEMENT · texte numérisé non relu

SON DÉLAISSEMENT

quelques mille livres de rentes qui ne veuille envoyer toute le monde à la messe, à la condition de n'y pas mettre les pieds. »

Si l'honnête homme s'en révolte, le chrétien s'en désole pour le préjudice qu'en souffrent les âmes aujourd'hui, et pour la réaction qui les menace pour demain : « Je vois avec douleur — Oh ! la belle douleur ! — je vois se ralentir ce beau mouvement de retour et de conversion quiavait fait la joie de ma jeunesse et l'espoir de mon âge mûr. Et je me demande si, quand nos cheveux auront blanchi, nous pourrons encore les courber devant les autels, sans entendre autour de nous ces huées qui, il y a vingt ans, poursuivaient les fidèles jusque dans les églises ? Veillons et prions. »

La situation morale faite de ce chef à l'Ère nouvelle allaits'amoindrissant chaque jour. C'était la suspicion et le délaissement. Elle eût été intolérable pour Ozanam si, pour le soutenir dans sa voie, il n'avait eu à sa droite et à sa gauche deux hommes, deux des plus grands et meilleurs parmi les catholiques militants de cette époque, et l'un et l'autre, le laïque et le moine, très hommes de Dieu.

Lacordaire, l'un des deux, témoignait dans ses lettres le regret qu'il ressentait de voir « le clergé et les ^ catholiques de France répondre si mal aux avances de ce régime de février qui avait été si miraculeusement généreux. Une volte-face les déshonorerait, et ne permettrait plus de voir en eux que les humbles valets de tous les avènements favorisés du sort. Pour ma part, j'ai accepté sincèrement la république,

ksans avoir pour elle aucune passion préexistante ni survenue. Mais, quoi qu'il arrive, je dois respecter ce que j'ai fait ».

Comme Lacordaire, M. Foisset, au Correspondant, \ FRÉDÉKIG OZANAM. 28

estimait que l'honneur des catholiques était engagé à ne pas retirer, sous l'influence de la peur, leur loyal appui à un gouvernement dont ils n'avaient aucun sujet de se plaindre : « VÈre nouvelle est républicaine, écrit-il à Montalembert, 11 novembre 184-8, tant mieux! Car franchement, je ne vois pas ce que la religion gagnerait à un antagonisme universel entre les catholiques et les républicains. Dans les rangs de ces derniers, il y a comme ailleurs des âmes à sauver; et je ne voudrais pas que l'idée d'une irréconciliable inimitié entre l'Église et la démocratie fit obstacle au retour des âmes à Dieu, comme à l'équité du gouvernement envers la chose catholique. »

Foisset était encore plus près d'Ozanam, quand il estimait « qu'il y avait pour les catholiques une œuvre plus nécessaire que la réaction à outrance, c'était l'emploi de toutes leurs forces à détruire les pré- •ventions et les haines populaires, en se consacrant sans mesure au soulagement de ceux qui souffrent ». « La bourgeoisie me désole, écrivait-il au même; elle est plus égoïste que jamais. Elle se cramponne à la terre, sans vouloir entendre parler d'autre chose, sans voir d'où vient le mal, sans me -ne soupçonner le remède. Il nous faudra passer encore par des expiations; et pourtant le péril de Juin crie assez haut. Le clergé suit son ornière; je ne vois pas qu'il tire parti du martyre de l'Archevêque, ni qu'il se souvienne assez de YEvangelizare pauperibus, L'épiscopat est comme frappé de stupeur. »

De l'autre côté l'Univers faisait rage contre l'Ère nouvelle, qu'on n'appelait plus maintenant que V Erreur nouvelle. Foisset crut devoir intervenir auprès de Louis Veuillot dont il avait l'oreille. Veuillot corn-

L'HOSTILITE. 419

prit ce sage et écouta cet ami ; il lui fît cette réponse, 18 novembre : « Vous recevrez mon dernier article sur l'Ère nouvelle. J'espère qu'il ne vous déplaira pas trop. Si j'y ai laissé quelques-uns de ces mots qui mettent un nuage sur le front des bons anges de la paix, c'est contre mon intention ou par nécessité. Si je n'avais craint quelques papas comme vous, qui m'êtes toujours présent quoique invisible, j'aurais sabré comme sur le Journal des Débats. » Et le sabreur rengaina, maislamain encore sur la poignée.

On n'avait pas si facilement raison de Montaiembert, « lequel, rapporte le biographe de Foisset, sentait grandir de jour en jour son mépris pour cette poignée de journalistes qui s'acharnent au maintien d'un gouvernement de hasard, répudié parle pays )>. Le Père Lacordaire s'en montra douloureusement affecté. Sa douleur fut plus vive encore lorsque l'Ami de la Religion, récemment ressuscité par l'abbé Dupanloup, lui apporta une première, puis une seconde lettre de Montalembert contre l^Ère Nouvelle : « Je ne comprends pas, écrit-il à M""** Swetchine, 7 novembre, cette levée de boucliers. L'Ère nouvelle a pu mériter des critiques, mais non qu'on tirât une sorte de canon d'alarme à ébranler la chrétienté. Il m'est douloureux de voir des amis entrer dans cette voie d'accusation où je n'avais rencontré jusqu'ici que des esprits médiocres et jaloux, prêts à voir des hérésies dans toute opinion qui n'est pas la leur, et un ennemi dans tout homme qui les gêne etquileur déplaît. C'est un procédé qui n'aboutit qu'à la discorde. »

Enfin d'Ozanam et de ses collaborateurs il écrit, même jour : « Est-ce à nous à commencer une guerre contre des catholiques honorables qui nous rendent le service d'être plus démocrates que nous ne le

sommes, et de prouver au monde que FÉglise peut accepter avec sincérité toutes les formes de gouvernements? »

De tout cela, Lacordaire recevait dans son amitié ^me blessure si vive que M. Foisset put redouter un instant une rupture entre ses deux amis, rapporte son biographe.

Ozanam se tut. Criit-il devoir baisser la lance devant le cher grand homme qu'il ne pouvait cesser d'honorer et d'aimer? Sa souffrance était grande. A cette même époque, son âme était en deuil de tous ses espoirs politiques; et il en épanchait sa tristesse tantôt dans sa chaire de Sorbonne, tantôt dans son journal. Lorsque, au retour de ses vacances de 1848, il se retrouva dans cette chaire, « entouré du nombreux et fraternel concours de jeunesse » qui ne lui faisait jamais défaut, il leur parla en ces termes :

« L'année dernière, Messieurs, j'ouvrais ce cours de littérature italienne sous de meilleurs auspices. Je revenais d'Italie. J'avais vu sous le balcon du Quirinal Rome entière applaudir à la réconciliation de l'Église et de la société moderne; j'avais assisté à ces premières joies de la renaissance : ce peuple allant à la liberté par des chemins semés de fleurs; les hommes sages commençant cette éducation politique et militaire qui, au bout de plusieurs années, devait mettre l'Italie en possession d'elle-même.

« Aujourd'hui, la cause de l'indépendance est écrasée parles gros bataillons; la cause de la liberté est déshonorée à Rome par l'ingratitude et par l'assassinat. La liberté du monde est compromise, avec la liberté du chef spirituel des consciences. C'est l'ostracisme, le despotisme, et tout ce qui rappelle les

Page 1