POUR VENISE
vieilles injustices de ces patries ingrates où les grands citoyens n'ont pas eu leur tombeau, depuis Scipion jusqu'à Grégoire VII. »
Cependant, au sein de ces désastres, une ville restait, Venise, qui, protégée par ses lagunes, opposait à l'Autriche une résistance désespérée. Ozanam, du haut de sa chaire, tendit la main pour l'héroïque reine des mers : « Inaugurons, Messieurs, par une bonne action, ce cours et cette année. « Il rappela que Venise avait offert un asile à Pie IX; qu'elle avait recueilli ce qui restait des espérances de la liberté italienne, ne lui marchandant ni l'or ni le sang de ses enfants. « Mais ses ressources ne peuvent plus suffire aux besoins d'une guerre si longue et si inégale. Une souscription est ouverte pour lui apporter un pressant secours. Beaucoup lui donneront, à cause de ses vieilles gloires, et beaucoup à cause de l'intérêt moderne qu'elle représente. Nous nous souviendrons, nous, Messieurs, de sa grandeur chrétienne, des morts héroïques qu'elle a laissés sur toutes les plages de l'archipel, pour sauver l'Europe de l'Alcoran. Les besoins de la France sont immenses ; mais elle n'est pas plus pauvre que la veuve de l'Évangile : elle ne refusera pas son obole à qui la lui demande au nom de Dieu et de la fraternité. »
La fraternité de la République française ne répondit pas à cet appel qui, reproduit par l'Ère nouvelle, fut à peu près le seul qui s'éleva alors en faveur de la ville de Saint-Marc. Daniel Manin, président de la République vénitienne, remercia publiquement Ozanam dans la Gazette officielle, au nom de cette cité, hélas ! abandonnée de l'Europe, saccagée par le bombardement, décimée par le choléra. Manin partit pour l'exil, et avec lui disparut le seul homme de trempe
vraiment héroïque que la Révolution italienne eût fait surgir.
Ozanam avait donc bien le droit d'écrire plus tard au noble vénitien Tomaseo : « Les rédacteurs de VÈre Nouvelle ont pu manquer souvent de prudence humaine, mais Dieu ne les a jamais laissés manquer d*amour pour la justice, pour le pauvre peuple, pour votre belle Italie et pour ses glorieux défenseurs. »
A Rome, la tête auguste de Pie IX menacée par l'insurrection, outragée par l'ingratitude, n'en restait pas moins, pour Ozanam, couronnée des grands actes politiques qui l'avaient fait acclamer, au commencement de son règne. Dans une leçon de ce même cours de 1849, je relève cette note : « Les complications présentes et celles que réserve l'avenir, n'empêchent pas que Pie IX se soit volontairement démis du pouvoir absolu ; qu'il ait défendu par sa lettre à l'empereur d'Autriche le principe des nationalités ; qu'il ait pris l'initiative des réformes qui eussent abouti, si Pie IX n'avait eu, dans ce pays dont l'éducation n'est pas laite, autant d'ennemis de ses bienfaits que de son autorité. »
Aujourd'hui Pie IX était réfugié à Gaëte. C'est pour l'auguste exilé qu'en ce même janvier 1849, Ozanam, dans l'Ère nouvelle^ adressait un appel aux catholiques de France. « Pie IX ne demande pas pour ses propres besoins. Lui, qui, le lendemain de son avènement, a fait vendre la moitié des chevaux de ses écuries, qui épuisa son patrimoine en charités, n'a pas attendu l'heure de l'épreuve pour se dépouiller personnellement. Tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher savent combien il lui en coûterait peu de retourner aux filets de saint Pierre ou à l'obscurité des catacombes. Et