M. ERNEST HAVET
D'autre part M. Havet ne s'est-il pas imaginé l'Ère nouvelle comme une petite Église émancipée de la grande, à l'effet «< d'élever sur les débris du vieux culte une religion plus intelligente, plus accommodée aux temps nouveaux »? Ozanamle détrompe, en lui nommant Pie IX qui l'encourage, les princes de l'Église qui la patronnent : « Quant à moi, mon cher collègue, non, ne m'attribuez point cet honneur dont je ne veux point, de valoir mieux que mon Église ; laquelle est bien aussi la vôtre, car c'est bien à votre mère catholique, à vos aïeux, à toutes les traditions de l'éducation chrétienne que vous devez cette élévation d'âme, cette droiture si délicate, cette fermeté chaleureuse qui m'ont attiré vers vous. Vous m'honorez trop, et vous me connaissez mal, en me croyant seul ou presque seul dans un ordre d'idées qui vous inspire quelque estime. Vous voulez bien me distinguer, et cependant je suis un faible chrétien. Vous méritez d'en connaître de meilleurs que moi : vous en connaîtrez un jour. Vous verrez que cette Église que déjà les païens du temps d'Augustin, comme les albigeois du xiii« siècle et les protestants du xvi® croyaient finie, a toujours ses lumières, ses vertus ; et, puissiez-vous l'éprouver, des consolations seules égales aux épreuves de la vie et aux angoisses d'un siècle tourmenté. »
Enfin cet adieu, cet au revoir, ces deux mains qui se touchent : « Beaucoup de choses nous rapprochent ; s'il en restait une qui fût entre nous un nuage, croyez-moi disposé de grand cœur à tout ce qui pourrait Téclaircir. Tout à vous! »
Jusqu'aux derniers jours de sa vie, Ozanam, dans ses lettres, place un mot de souvenir et de salutation pour M. Havet. Il poursuivait cette âme de sa pensée, de sa prière. Que ne Ta-t-il gagnée?
Après V Histoire des Girondins, et l'énergique réprobation qu'en fit Ozanam, comme précédemment du Voyage en Orient et de Jocelyn, le nom de Lamartine ne reparaît plus dans sa correspondance. Même, en 48, quand ce nom était dans toutes les bouches, on ne voit pas que la fierté du rédacteur de l'Ère nouvelle ait repris personnellement contact avec cette idole éphémère de la démocratie. Mais, en 1852, lorsque déchu de sa puissance et de sa popularité, le grand homme est donné en jouet aux partis hostiles, Ozanam rappelle ses amis lyonnais au devoir de ménager et respecter, dans leur Gazette royaliste, l'homme au grand cœur, que Dieu, qui l'aime, a mis à l'école de l'humilité et de l'adversité pour le ramener à lui. C'est à Dufieux qu'il écrit. Nous n'avons pas cette lettre, mais la réponse qu'y fit Dufieux, 7 mai 1852, montre qu'elle fut comprise : (( Combien je vous remercie, mon ami, de la leçon que vous voulez bien me donner! Toutefois, je tiens tant à votre estime, que je serais désolé que vous pussiez croire qu'ami de M. de Lamartine dans sa prospérité, je l'aie abandonné et attaqué dans l'adversité. C'est au faîte de sa gloire et de sa bienveillance à mon égard , qu'après la publication de la Chute d'unange, y écrivis contre ce livre trois articles destinés au Réparateur, que vous eûtes la patience de lire par avance. C'est en 48, quand Lamartine était au pouvoir, qu'à l'occasion d'une atteinte portée par l'Administration aux religieux de Lyon, je lui en écrivis une lettre menaçante : « Si l'on touche à notre foi et à nos prêtres, au lieu d'une Vendée, vous en aurez dix. » Mais quand il fut tombé, conspué, méprisé, je lui fis tenir des lettres de respect, et presque de tendresse. Je crois donc n'avoir manqué ni à sa grandeur, ni à son adversité. » Ozanam avait été compris et obéi .