‹ Frédéric OzanamChapitre 238 sur 344 · LE PÈRE LACORDAIRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE LACORDAIRE

Le libéralisme d'Ozanam, fait de foi et de zèle, en vue du gain des âmes, inclinait, dans les limites permises, aux interprétations de la croyance les plus extensives des miséricordes du Seigneur. Cette doctrine avait son maître et son modèle dans le Père Lacordaire. Ayant assisté à la cinquième conférence du carême de 1851, il en revint transporté, ravi,, comme d'un chant inspiré à la charité de Jésus-Christ. « C'est un événement dans l'histoire ecclésiastique de notre siècle, dit-il. Le Père opposa à l'opinion janséniste du petit nombre des élus, la doctrine plus consolante et plus probable du grand nombre des sauvés. Il prit occasion de là pour protester contre ces hommes désespérants qui ne voient autour d'eux que mal et damnation. Il a trouvé les plus éloquentes paroles que j'aie jamais entendues de lui, pour dire les miséricordes de Dieu en faveur de ceux qui travaillent et qui souffrent, c'est-à-dire en faveur du plus grand nombre. Et, quand il a commenté la parole évangélique Heureux les Pauvres! la charité débordant de ses lèvres et rayonnant de toute sa personne, il a eu un de ces transports qu'on lit dans les vies des saints. Et les quatre mille personnes, qui frémissaient sous les voûtes de Notre-Dame, se demandaient si elles entendaient un ange ou un homme. »

Le grand nombre des élus : Ozanam en prend acte, dans la même lettre, pour répudier cet esprit qui fait de la vérité l'apanage exclusif d'un parti, d'une secte, qui divise au lieu d'unir, qui fait la vérité sombre au lieu de la faire riante, et qui élève entre les hommes de bonne volonté d'infranchissables barrières qui montent jusqu'au ciel.

Mais voici qu'à la fin de sa lettre, son scrupule de l'orthodoxie lui fait craindre que Lacordaire ne se

soit, comme on le dit, porté dans ce discours à des hardiesses avec lesquelles son esprit de modération croit devoir déclarer qu'il ne solidarise pas. Il le fait en post-scriptum, dans ces dix lignes où son amour de la mesure n'infirme en rien sa vénération et son admiration pour ce maître tant aimé : « En parlant, comme je fais, du Père Lacordaire, je ne prétends pas prendre la défense de toutes les hardiesses oratoires qui peuvent lui échapper dans l'improvisation. Il a eu deux expressions malheureuses. Mais je ne puis souffrir qu'on le juge sur un mot et non sur tout l'ensemble d'un discours; et cela quand il s'agit d'un homme si saint, si mortifié, qui donne, avec ses dominicains, le spectacle d'une vie si instructive pour la mollesse de ce siècle! »

Quant à lui, chacun sait qu'il ne ménage pas à ses auditeurs les vérités sévères. « Mais au sein de ces rigueurs mêmes, je ne puis m'empêcher de trouver assez de traits sublimes pour ravir les esprits. Je crois utile de leur montrer la religion souverainement belle,* et de faire désirer aux hommes qu'elle soit vraie, avant de leur prouver qu'elle l'est. «

La même lettre s'achève par ces nobles accents où palpite toute son âme d'apôtre : « Ah! cher ami, quelle époque orageuse, mais instructive que la nôtre ! Nous y périrons peut-être, mais ne nous plaignons pas d'y être venus. Apprenons-y beaucoup. Apprenons principalement à défendre nos convictions, sans haïr nos adversaires, à aimer ceux qui pensent autrement que nous, à reconnaître qu'il y a des chrétiens dans tous les camps, et que Dieu peut être servi aujourd'hui comme toujours! Plaignons-nous moins de notre temps et plus de nous-mêmes. Soyons moins découragés, mais soyons meilleurs. »

LA COMRADICTION. 443

Cependant toute cette tolérance et condescendance miséricordieuse à l'égard des dissidents de toute nuance, n'était pas agréée chez tous les catholiques. Ozanam pouvait se souvenir de la mercuriale que lui avait attirée, en juin 1843, de la part de l'Univers^ sa conférence sur les Devoirs littéraires des chrétiens dans l'exercice de la polémique religieuse. Ce journal n'avait pas désarmé.

En juin 1850, rendant compte, dans ce qu'il appelle le feuilleton du Correspondant y d'un volume de poésies écrites par M. de Franche ville, Ozanam terminait par le portrait parallèle des « deux écoles fort opposées qui ont voulu de nos jours servir Dieu par la plume ». «L'une, disait-il, prétend mettre à sa tête M. deMaistre, qu'elle exagère et qu'elle dénature. Elle va chercher les paradoxes les plus hardis, les thèses les plus contestables, pourvu qu'elles irritent l'esprit moderne. Elle présente la vérité aux hommes, non par le côté qui les attire, mais par celui qui les repousse. Elle ne se propose pas de ramener les incroyants, mais d'ameuter les passions des croyants. »

« L'autre École a pour but de chercher dans le cœur humain toutes les cordes secrètes qui peuvent le rattacher au christianisme, de réveiller en lui l'amour du vrai, du bien, du beau, et de lui montrer ensuite dans la foi révélée, l'idéal de ces trois choses auxquelles toute àme aspire; de ramener ensuite les esprits égarés, et de grossir le nombre des chrétiens. J'avoue que j'aime mieux être de ce parti ; et je ne puis oublier ce que dit saint François de Sales, qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec une tonne de vinaigre! » Et iM. de Francheville était félicité de ce que, ayant à se décider

<ii CROYANCE ET TOLERANCE.

3ntre la poésie de la colère et celle de ramoiir, il avait choisi cette dernière.

Dans sou article. Ozanam avait soin d'ajouter que c'était <^ avec la même sincérité, que Tune et l'autre école voulaient servir Dieu par la parole et par la plume », mettant ainsi hors de c^use la conscience et la bonne foi de chacune d'elles.

Le 3 juillet, ces quelques lieues presque inaperçaes d'un article bibliographique, reçurent de r Univers une longue et \irulente riposte, dans sa plus grande manière et de la main de son plus grand maître. L'article n'était pas signé ; il n'avait pas besoin de l'être : la griffe du lion y était. Louis Veuillot avait le droit de se plaindre de la sévérité du premier portrait : c'était le droit de la défense. Le mal et le malheur du bouillant polémiste fut de faire dégénérer une question de principes et de procédés en une question de personne. L'on eut alors un spectacle doublement douloureux. Il est douloureux de voir la figure si fièrement chrétienne d'Ozanam, ainsi que son école, accablée sous les coups répétés d'insinuations et d'accusations qui, dénaturant ses généreuses intentions, les taxent cruellement de lâche désertion, de moUes complaisances, de timides silences, de flatteries intéressées, de compromissions, de reniements et presque de complicités, dont d'ailleurs on ne citait pas un seul exemple à sa charge; et cela tout au long de quatre ou cinq colonnes où ce nom vénéré de Tapôtre est livré à la plus mordante ironie... Il me répugne d'insister. On entendra la plainte douloureuse dOzanam. elle ne dit rien de trop. Puis on lira son pardon.

Mais, d'autre part il n'est pas moins douloureux de voir un grand chrétien, armé d'un superbe

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