LA CONTRADICTION
talent, signalé par ses services, tourner contre un tel frère les traits brûlants d'une colère qui lui fait perdre le sens de la vérité et de la justice. Louis Veuillot n'a-t-il jamais regretté cette méchante page?
Frappé dans ce qu'il avait de plus cher, son caractère, sa conscience, sa dignité, sa foi même, Ozanam en éprouva une vive peine, et la blessure saigna longtemps. La souffrance qu'il en ressentit fut double, lorsque quelques jours après, une lettre de Dufieux lui apprit l'impression de trouble et d'inquiétude produite par cet article sur ses amis de Lyon et sur lui-même. N'avaient-ils pas compté sur lui, sur son beau talent, pour consoler 1 Église des hommes illustres qui l'avaient quittée ou reniée?
La réponse d'Ozanam est du 14 juillet. Elle est plaintive, elle est humble, mais elle est forte, elle est fîère. C'est bien le plus pur sang de l'honneur qui s'échappe du cœur de ce chevalier sans reproche, percé par un des siens !
Ozanam se défend d'abord de l'excès d'honneur qu'on lui fait à Lyon : « Jamais, mon cher ami, je ne vous ai donné lieu de concevoir de moi cette ambitieuse espérance; jamais je n'aspirai à remplacer les grands hommes dont vous déplorez la chute. Je me connais depuis longtemps; et si Dieu a bien voulu m'accorder quelque ardeur au travail, je n'ai jamais pris cette grâce pour le don éclatant du génie. Sans doute, au rang inférieur où je suis, j'ai voulu consacrer ma vie au service de la foi, mais en me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de la dernière heure que le Maître de la vigne ne reçoit que par charité.
« Dans cette condition, il m'a semblé que mes jours seraient bien rempKs, si, malgré mon peu de
mérite, je réussissais à retenir autour de ma chaire une jeunesse nombreuse, à rétablir devant mes auditeurs les principes de la science chrétienne, à leur faire respecter tout ce qu'ils méprisent : l'Église, la papauté, les moines. J'aurais voulu recueillir ces mêmes pensées dans des livres plus durables que mes leçons; et tous nos vœux devaient être comblés si quelques ànies errantes trouvaient dans cet enseignement une raison d'abjurer leurs préjugés, d'éclaircir leurs doutes, et de revenir, avec l'aide de Dieu, à la vérité catholique. Voilà ce que j'ai voulu faire depuis dix ans, sans ambition d'une destinée plus haute, mais aussi sans que j'aie eu le malheur de déserter ma cause. »
Mais que, sachant tout cela, ses amis lyonnais aient pu concevoir quelque trouble de pareilles incriminations, voilà ce qui le renverse et le navre : « Vous qui me connaissez si bien, vous qui avez eul'épanchement de mon àme jusqu'au fond, et qui m'avez suivi pas à pas dans ma carrière, il vous suffit de la dénonciation d'un journal pour vous faire douter de ma foi! Un laïque, sans autorité, sans mission, qui ne signe pas son nom, m'accuse d'avoir par lâcheté, par intérêt, trahi la cause commune; il se permet de me reprocher ce qu'il appelle mes reniements. Là-dessus, vous prenez l'alarme, et vous commencez à craindre que je ne croie pas à l'enfer! Vous me mettez dans la triste nécessité de me rendre témoignage à moi-même ! Enfin, saint Paul, injustement accusé, s'est bien rendu témoignage : Je le ferai. »
Ce témoignage, qu'on le contraint à se rendre, est émouvant jusqu'aux larmes : « Serais-je donc, cher ami, épuisé de fatigues à trente-sept ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles, si je n'avais été soutenu par le désir, par l'espérance, si vous vou-
lez par Tillusion, de servir le christianisme? Était-il donc sans péril pour moi de rechercher les questions religieuses, de réhabiliter Tune après l'autre toutes les institutions catholiques, lorsque, simple suppléant, j'avais à ménager les opinions philosophiques de ceux qui devaient décider de mon avenir? Quand seul j'assistais, de ma présence et de ma parole, M. Lenorment assailli dans sa chaire? Quand, plus tard, en 18i8, l'émeute passait tous les jours devant la Sorbonne? Si j'ai eu quelques succès d'enseignement et d'académie, c'est par le travail, par les concours, et non par d'odieuses concessions que je les ai obtenus. » Et sa foi, comme il l'a jalousement gardée et défendue I « Certainement, mon cher ami, je ne suis qu'un pauvre pécheur devant Dieu : mais il n'a pas encore permis que j'aie cessé de croire aux peines éternelles ^ Il est faux que j aie renié, dissimulé, atténué aucun article de foi. Permettez-moi d'ajouter que, si mes amis de Lyon avaient connu le dernier ouvrage que j'ai publié, et que l'Académie couronna l'année dernière : La Civilisation chrétienne chez les Francs, ils auraient pu voir que j'y attaquais précisément les historiens les plus considérables de ce temps-ci, sur tous les points où ils se trouvaient
1. L'Univers n'avait pas dit qu'Ozanam ne croyait pas à l'enfer, mais qu'il le donnait à penser, en louant ceux qui n'y croyaient pas. « Quel bien faites-vous aux incroyants et à vous-mêmes en leur donnant à penser que vous ne croyez pas à l'éternel enfer ? Vous les abusez sur leurs plus graves intérêts, et vous les trompez sur vos convictions les plus profondes. »
C était une allusion à l'Éloge imprimé qu'Ozanam avait fait de Ballanche, qui sur ce dogme était tombé dans l'erreur. Mais, cette erreur, Ozanam l'avait lui-même accusée comme telle : « Il y eut un point, écrit-il, où l'on put craindre que son esprit ne se soit écarté de ce cercle sacré de l'orthodoxie où son cœur demeurait. » Ballanche l'avait d'ailleurs rétractée. Louis Veuillot rignorait-il ?
contraires à la vérité catholique, à l'honneur de l'Église et de la papauté. »
Puis l'homme de paix se défend d'avoir pris l'initiative de cette controverse et d'avoir donné le mauvais exemple d'une polémique entre chrétien^^ ïl n'a pas nommé V Univers, encore moins ses rédacteurs, ni rien fait qui leur donnât le droit de se livrer à des personnalités outrageantes et calomnieuses.
Enfin Ozanam, dans son article littéraire sur les poésies de M. de Francheville, avait nommé MM. de Chateaubriand et Ballanche parmi les maîtres de l'école de paix. Ozanam s'en explique dans cette réponse tranquille : « En ce qui touche M. Ballanche et M. de Chateaubriand, je n'ai pas prétendu les proposer pour modèles. J'ai dit que ces deux noms avaient longtemps soutenu de leur éclat l'école inaugurée ou plutôt relevée par le Génie du christianisme. Nous pouvons différer d'opinion sur ce point. Je n'ai pas, quant à moi, à défendre la mémoire de M. de Chateaubriand, que j'ai peu connu, mais que j'ai connu dans ses dernières années catholique pratiquant et sincère. Ses livres, le Génie du christianisme, les Martyrs et les Études historiques m'ont beaucoup fait de bien, et je connais bien des esprits qui en ont ressenti les mêmes effets. — M. Ballanche avait sur les peines éternelles une opinion téméraire qu'il a rétractée. Il est mort dans la paix de l'Église, après avoir reçu les sacrements avec une grande piété. Mais ses livres, où cette erreur tient peu de place, sont tout entiers tournés au triomphe de la vérité chrétienne. C'est une gloire dont nous devrions être plus fiers, nous autres Lyonnais. »
Maintenant quelle vengeance Ozanam tira-t-il de ces attaques? Aucune. Quelle réponse fit-il définitive-
LE GENEREUX PARDON. iia-
ment à ces incriminations? Nulle autre que Texpltcation ci-dessus fournie à ses amis de Lyon : « Je suis si éloigné de tout esprit de guerre, que j'ai trouvé plus chrétien de n'y pas répondre. J'en avais le droit; plusieurs me conseillaient de le faire. Mais pour le bien de la paix, j'y ai renoncé, bien dédommagé d'ailleurs par le grand nombre de personnes respectables qui m'ont exprimé leur indignation de ces attaques. »
Sa réponse était prête. « Après avoir prié et longuement réfléchi, nous apprend son frère, il s'était décidé à repousser des imputations qui pouvaient être pour plusieurs un sujet de scandale. Mais, se défiant de Tamère douleur d'une âme ofî'ensée dans ce qu'elle â de plus cher, il voulut prendre le conseil de M. Gornudet, alors conseiller d'État. Celui-ci l'écouta, le plaignit, puis à la fin : « Mon ami, vous êtes chi^étien^ pardonnez. Votre silence, mieux que vos paroles, portera témoignage de votre foi. )> Ozanam aussitôt déchira son papier et le jeta au feu. ».
Deux mois plus tard, septembre 1850, l'Univers ayant été condamné sévèrement par l'archevêque de Paris, M^"" Sibour, Ozanam crut plus digne et plus chrétien de se taire sur cet acte d'une rigueur qu'il estimait extrême dans ses termes. Ainsi en écrivit-il à M. Eugène Rendu, son ami, qui le pressait d'y adhérer expressément : « La vérité est que l'Univers m'avait trop maltraité pour que j'eusse le droit d'applaudir à sa condamnation ; et votre délicatesse comprendra le sentiment qui m'a empêché d'abord d'écrire à M^'" l'Archevêque. Cependant, d'après votre avis, j'ai cru qu'il serait impoli de me taire plus longtemps, n Il écrivit, tout en regrettant, explique-t-ii, « l'extrême véhémence des paroles par lesquelles finit cet acte
de vigueur pontificale; bien que nécessaire pour empêcher l'assujettissement de l'Église de France, et pour replacer le pouvoir religieux aux mains où Jésus-Christ Ta mis, c'est-à-dire celles des évèques ».
Son frère ajoute comme suite : « De si pénibles soucis fondant sur l'âme si droite, si délicate et si impressionnable d'Ozanam, eurent leur contre-couji très vif sur sa santé déjà rudement éprouvée par le travail de cette année. Ce qui décida les médecins à lui prescrire aux vacances un voyage de deux ou trois mois, qui le distrairait des fâcheuses préoccupations dont son esprit était sans cesse agité. »
Telle est donc en résumé la doctrine et la conduite de ce grand homme de foi comme grand homme de bien ; invariablement inflexible sur les principes, tendrement indulgent aux hommes de bonne volonté ; en religio n, amoureusement soumis à l'autorité, en politique ardent et généreux partisan d'une sage et nécessaire liberté, mais subordonnant tout au magistère de l'Église, à la plus grande gloire de Dieu et au salut des âmes.
Lorsqu'en 1866 parurent les Lettres d'Ozanam, un de ses admirateurs et non des moindres, dans une Revue d'une doctrine très sûre, et dans un article critique d'une parfaite bienveillance et mesure, demanda, en terminant, à faire ses réserves sur les idées libérales de ce catholique convaincu et soumis, mais, dit-il, entraîné par ses goûts, par ses relations, par son milieu, vers un parti dont l'auteur dénonce le péril en ces termes : « En se portant les défenseurs d'une liberté mal définie, on s'exposait alors à ce qui est arrivé plus tard chez des esprits moins solides et moins sincères, à confondre les exceptions avec la règle, l'application avec les principes, à considérer en un mot