‹ Frédéric OzanamChapitre 241 sur 344 · LE LIBERALISME · texte numérisé non relu

LE LIBERALISME

moderne. » Ce qui implique l'idée d'une transaction et évolution doctrinale de l'Église. Mais Ozanam sait bien que la vérité ne transige pas. Il ne disait pas, il n'a jamais dit nulle part que l'Église dût s'accommoder aux idées, aux principes, aux progrès des sociétés modernes par le renoncement à quoi que ce soit de sa tradition ou de sa constitution, ce qui est l'erreur du catholicisme libéral. Il disait, à l'inverse, qu'il faut que les sociétés modernes, comme les sociétés anciennes, aillent au catholicisme père de toute civilisation, en se conformant à ses croyances, à ses préceptes, à ses institutions, qu'il exalte. Or, entre ces deux conceptions des rapports de l'Église et de la société, il n'y a pas seulement une nuance, il y a un abime. Et si Ozanam eût assez vécu pour lire l'Encyclique Quanta curâ^ ainsi que le Syllabus qui fait corps avec elle, il n'est pas douteux qu'il eût salué comme un bienfait cette séparation de la lumière d'avec les ténèbres, faite par la main de ce père qu'il appelle le grand pape des temps modernes, et qu'il avait trop ardemment suivi dans sa voie politique pour ne pas le suivre religieusement dans les voies plus hautes de l'Évangile.

Mais si, d'aventure, écrivant dix ou douze ans avant ces condamnations et ces définitions, il lui était

des, mais auxquels il renvoie, sont, en efl'et, très formels en faveur de la liberté des cultes, de la séparation du spirituel et du temporel (ce qui n'est pas celle de l'Église et de l'État), et dans la constatation triomphale du progrès de la foi dans les États dissidents. Mais Ozanam n'en fait pas des thèses absolues. Ses lettres ne dogmatisent pas; l'historien dégage de l'état de choses actuel la conclusion que la» liberté de droit commun vaut mieux pour l'Église que la protection C'est toujours la distinction de la thèse et de l'hypothèse : elle sauve la doctrine intégrale. Les lettres d'Ozanam complétées et confrontées ne disent pas autre chose.

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échappé dans sa correspondance d'user d'expressions qui ne leur fussent pas exactement conformes, qui s'en étonnerait et oserait s'en armer contre lui?

En tout cas, il n'erra jamais sciemment et délibérément, et c'est en toute sincérité de conscience qu'il pourra dire, sur le seuil de son éternité : (( Si une chose me console de quitter la terre avant d'y avoir fait ce que j'ai voulu, c'est que je n'ai jamais travaillé pour l'honneur des hommes, mais pour le service de la vérité. »

Après l'avènement de l'Empire, la politique militante ne trouve plus de place dans la correspondance d'Ozanam. Je lis seulement dans une de ses lettres d'alors : « Quoi que puisse nous réserver l'avenir, les intérêts de Dieu sont présentement sauvés. Je n'en dirai pas autant des intérêts de la terre. »

Les intérêts de Dieu, le règne de Dieu : c'est là que s'est réfugiée l'espérance d'Ozanam. Et si l'on veut connaître son état d'âme tout entier, ses regrets d'un côté, ses saints espoirs et consolations de l'autre, il faut lire cette page sereine et grande que, le 5 avril 1851, il adressait à son savant ami, le vénitien Tomaseo, alors en séjour de santé à Corfou : (( Les jours qui nous ont séparés depuis Venise, 1847, ont bien multiplié le nombre de nos désappointements. Voyez comme la grande leçon de 1848 est loin d'avoir instruit les hommes! Les voici tous, les uns après les autres, se faisant un point d'honneur de déclarer à la face du ciel et de la terre qu'ils ne se sont jamais trompés, et que ces grands événements ne leur ont rien reproché ni rien appris. Les voici qui reprennent leurs haines, leurs petites passions de chaque jour, et leur paresse qui leur fait fuir toute nouveauté. Us feront tout pour forcer la Provi-

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dence à frapper une seconde fois, et plus fort. « Je n'ai qu'un espoir, mais il est grand. C'est qu'au milieu de la décomposition politique, le christianisme se raffermit; c'est que jamais la foi ne s'est montrée plus vive que cette année. La foule qui ne sait plus à qui se donner court au seul Maître qui a les paroles de la vie éternelle. Ah! la France est bien la Samaritaine de l'Évangile! Elle est allée puiser bien des fois à des sources qui ne la désaltéraient point. Elle s'attachera à Celui qui lui promet l'eau vive, afin de n'avoir plus soif. Je ne sais comment se reconstituera l'Europe; mais ce qu'on n^ peut méconnaître, c'est que la pensée qui civilisa les barbares remue encore ce chaos de nos jours. Les opinions sont armées et à la veille d'en venir aux mains... Mais il y a des chrétiens dans tous les camps. Dieu nous disperse sous des drapeaux ennemis, pour qu'il n'y ait pas, dans cette société divisée, un seul parti, une seule faction où quelques bouches n'invoquent et ne bénissent le Dieu sauveur! »

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