CHAPITRE XXIV
ASSISE, SAINT FRANÇOIS. — JACOPONE DE TODI. — L'ÉDIFICE HISTORIQUE. — LES FRANCS. — LA CONQUÊTE MORALE. — LA LEÇON CHRÉTIENNE, VIRILE, ACTUELLE.
La France sombre de 1848-1850 n'était pas capable de faire oublier à Ozanam l'Italie du printemps de 1847. Surtout la vision d'Assise, moins éclatante et enivrante que celle de Rome, reposait délicieusement son cœur et ses yeux. Il se rappelait souvent, lui et sa femme, la journée, une journée du ciel, où ils avaient vécu avec saint François, aspirant son àme en reprenant ses traces. « J'ai passé un jour, trop court pour moi, dans la vieille cité d'Assise, écrivait-il alors. J'y ai trouvé la mémoire du saint aussi présente que s'il venait de mourir hier et de laissera sa patrie la bénédiction qu'on lit encore sur la porte de sa ville. »
Tout dans cette journée avait été religion'et poésie. Mais ce n'était pas seulement des impressions qu'il en avait rapportées; c'était l'idée et déjà le dessein d'un livre qui en serait le reflet : « C'est là que s'acheva de s'en préciser la pensée, dit-il. Déjà tout le
plan s'en déroulait devant mes yeux, à mon sortir d'Assise, à mesure que je voyais fuir les blanches murailles du Sagro Convento, la ville qui dort sous sa garde, et le coteau qu'elle domine, doré des derniers rayons du soleil. »
Ce petit livre rêvé allait être celui des Poètes franciscains de l'Italie au XIW siècle. François avait laissé après lui toute une école de poètes dont il avait été lui-même l'inspirateur et le modèle; Ozanam avait hâte de faire connaître leurs chants, qui étaient des cantiques, « en rattachant à ce sujet, dit-il, mes souvenirs et mes impressions, avec cette complaisance qu'on pardonne aux voyageurs pour les heux qui les ont charmés » .
C'est dès le mois de janvier 1848, que les deux premiers futurs chapitres des Poètes franciscains paraissaient au Correspondant, au même lieu et dans le même temps que l'auteur y livrait pour la cause de ses « barbares », la rude bataille à laquelle cette œuvre de poésie mystique ressemble si peu.
Après François d'Assise étudié comme poète, viendra prendre rang dans cette étude saint Bonaventure qui porte le souffle lyrique sous la robe de l'École ; frère Pacifique, qu'on appelait le roi des vers, et Jacomino de Vérone, desquels tous la figure s'effacera devant un poète plus grand : Jacopone de Todi . Puis les Poètes franciscains dormiront un peu au Corrapon- 6^<2?i^, jusqu'à ce que bientôt les Fioretti viennent les compléter, les couronner, et achever un ouvrage qui deviendra le plus populaire de tous ceux d'Ozanam.
Je n'en suis pas surpris : c'est celui de ses ouvrages dans lequel il a mis le plus de lui-même, de son âme, à la fois poétique et mystique elle aussi. Et,
dans la présente histoire de sa vie, que cherchons-nous dans ses livres, dans tous ses livres, sinon et seulement ce qu'il y a mis de lui, de son âme et de sa vie ; montrant ainsi combien il ressemble à ses livres, et ses livres lui ressemblent?
Dans une de ses lettres à M. Janmot, 1836, parlant du berceau de François, il avait dit avec Dante : « Ne l'appelez pas Assise, ce serait trop peu dire; appelez-le Orient, c'est proprement son nom. » Les rayons de cet Orient, Ozanam les portait donc dans une âme en pleine sympathie avec celle du saint. Par son âme de poésie d'abord, il sympathisait avec le poète sacré qui voit et chante son Dieu transparent pour lui dans le miroir de ses créatures, depuis l'étoile et le soleil, jusqu'aux plus petites et aux plus méprisées qu'il appelle ses frères et ses sœurs. Par toute son âme de charité, il sympathise avec le saint qui adore Jésus-Christ dans la personne du pauvre, qui se fait à son image le plus pauvre des pauvres, père et fondateur d'une famille de pauvres, et qui fait de la pauvreté son épouse, sa dame. L'âme d'Ozanam s'identifie de même à l'âme de l'homme de paix qui s'est donné pour mission de réconcilier les hommes, parcourant l'une après l'autre les villes guelfes et gibelines, en leur souhaitant la paix qu'il leur fait sceller entre elles au pied du crucifix. « Ainsi, dit Ozanam, François d'Assise apparaît comme l'Orphée du moyen âge, domptant la férocité des bêtes et la dureté des hommes. »
Ozanam avait entendu Lacordaire, et il le cite, nommer François d'Assise, « ce fou d'amour «. Ses poésies ne sont que des cantiques à ce divin amour. Et lui aussi, historien d'un âge qui fit des œuvres sublimes, c'est à l'amour de Jésus-Christ qu'Ozanam