‹ Frédéric OzanamChapitre 243 sur 344 · SAINT FRANÇOIS D'ASSISE · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

en fait honneur, et qu'il rend hommage, comme au levier seul capable de soulever la terre vers les cieux : u Non, écrit-il ailleurs, jamais l'antiquité ne connut rien de pareil. Ne connaissant ni n'aimant Dieu, elle n'a pas aimé l'homme. Mais regardez les temps chrétiens, et vous le verrez, cet amour, qui devient le maître du monde! C'est lui qui a vaincu le paganisme dans les amphithéâtres et dans les bûchers. C'est lui qui a civilisé les peuples nouveaux, qui les a menés aux croisades, et qui a fait des héros plus grands que toutes les épopées. C'est lui qui alluma le flambeau des écoles où les lettres survécurent pendant les siècles barbares; et qui, après les psaumes de David, dicta les hymnes de l'Église, c'est-à-dire les chants les plus sublimes qui aient consolé l'ennui de la terre. »

Après François d'Assise et par-dessus trois autres, Ozanam arrive à Jacopone de Todi. Il nous confie que ce n'est pas sans hésitation qu'il s'engage dans l'histoire de cet homme extraordinaire, qui passa du cloître à la prison et de la prison sur les autels. « On y verra des temps difficiles, dit-il, l'Église en feu, et un grand religieux en lutte avec un pape. On y verra un grand poète déversant à flots amers la verve de sa satire et la flamme de ses colères sur l'oint du Seigneur, pour allumer contre lui les passions populaires et remplir de scandale toute l'Église de Jésus-Christ. Mais la gloire de Dieu ne fut jamais intéressée à cacher les fautes de ses justes. L'historien chrétien les conçoit et représente tels que la nature les a faits, passionnés, faillibles, mais capables d'efî'acer par un jour de repentir plusieurs années d'erreurs. «

C'est pour l'erreur qu'Ozanam implore la misé-

ricorde; c'est sur le repentir qu'il appelle le pardon. Ce moine insurgé fut un homme de bonne foi qui a cru flétrir dans ses vers, non point le chef légitime de l'Église, mais un usurpateur du siège apostolique. C'est une passion aveugle, mais sainte, qui l'arme en l'égarant, et son cœur est le premier déchiré de douleur par les mêmes coups qu'il inflige à l'Église sa mère.

Puis l'indulgence communicative d'Ozanam veut que la cruelle erreur de ce moine trompé soit pour tous une leçon de respect et de réserve à garder entre chrétiens, dans la polémique religieuse. « D'autres se scandaliseront de ce spectacle, écrit-il, nous, nous pourrons nous y instruire. Nous y apprendrons, pour les temps de discorde, à croire la vertu possible dans des rangs qui ne sont pas les nôtres, et à mesurer nos coups dans la mêlée, puisqu'ils peuvent tomber sur des têtes dignes, à notre insu, de tous nos respects. »

Hors de là, ce qui a fait poète et grand poète Jacopone de Todi, c'est l'amour et les larmes, et c'est par là aussi que le cœur d'Ozanam est attiré vers lui.

L'amour de Jésus-Christ embrase ces cantiques : ceux de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix n'ont pas de langueurs plus passionnées. De même l'amour de la Vierge Marie, palpitant dans ce cœur, déborde en larmes aux pieds de cette Mère de douleurs, dans cette inconsolable séquence àxxStahat, où le poète nous la montre brisée, mais debout à côté de son Fils. « La liturgie catholique, dit Ozanam, n'a rien de plus touchant que cette complainte si triste dont les strophes monotones tombent comme des larmes; si douce qu'on y reconnaît bien une douleur toute divine et consolée par les anges ; si simple enfin dans son latin populaire que les femmes Mies enfants en compren-

JACOPONE DE TODI. 461

nent la moitié par les mots, l'autre moitié par le chant et par le cœur. »

Enfin Jacopone est, lui aussi, le poète des pauvres et l'amant de la pauvreté; il l'a chantée. Ozaoam la chérit, et il écrit : « J'honore dans ce poète, le poète des pauvres lorsqu'il célèbre la pauvreté... Le peuple n'eut jamais de plus grands serviteurs que les hommes qui lui apprirent à bénir sa destinée, qui rendirent la bêche légère sur l'épaule du laboureur, et firent rayonner l'espérance dans la cabane du tisserand. Plus d'une fois sans doute, au coucher du soleil, quand les gens de Todi revenaient du travail des champs et serpentaient le long de la colline, les hommes aiguillonnant leurs bœufs, les femmes portant sur le dos leurs enfants basanés, et derrière eux quelques religieux franciscains, les pieds tout couverts de poussière, on les entendit chanter la chanson de Jacopone qui se mêlait aux tintements de l' Angélus : « Doux amour de la pauvreté, combien faut-il que nous t'aimions! — Pauvreté, ma pauvrette, une écuelle te suffit pour boire et pour manger. Du pain, de l'eau, et quelques herbes. Pauvreté ne veut rien de plus; et si un hôte lui survient, elle y ajoute un grain de sel », etc., etc.

a Vers la fin de 1306, Jacopone chargé d'années, tout brisé des étreintes de l'amour divin,' tomba malade et reconnut les approches de la mort. Le frère Jean de l'Alvernia dont il était tendrement aimé, arriva à temps à son lit de mort pour lui donner le baiser de paix, et ensuite le très saint corps de Jésus- Christ. Alors Jacopone, ravi de joie, chanta le cantique Jesii, nostra fidenza, après quoi il exhorta les frères à bien vivre, leva les mains au ciel et rendit le dernier soupir. C'était la nuit de Noël, au moment

311 le prêtre, commençant la messe dans l'église voisine, entonnait le Gloria in excelsis. »

M. Ampère appelle les Poètes franciscains « un chef-d'œuvre plein de savoir et de grâce. J'insiste sur le mot grâce, dit-il, parce que c'était un des caractères de cette imagination dont l'austérité de la vie et les labeurs de l'érudition n'avaient pas fait tomber la fleur. On est surpris qu'il soit possible d'écrire avec autant de charme ce délicieux ouvrage, et de se livrer aux recherches érudites consignées dans son rapport au ministre sur sa mission littéraire ; car l'un et l'autre sont des fruits de son séjour en Italie, cueillis à côté l'un de l'autre » .

Cependant, dans les mêmes mois, décembre et janvier 1848, où il donnait les Poètes franciscains au Correspondant, la même lettre à Foisset, 28 janvier, les présentait comme n'étant qu'une page épisodique d'un ouvrage immense, une pierre sculptée destinée à entrer dans un vaste édifice duquel il lui traçait les grandes lignes et déployait le plan d'ensemble à ses yeux. Cette lettre est un phare dressé sur l'immensité. Il faut la citer tout entière :

<( Mes deux essais sur Dante et sur les Germains sont pour moi comme les deux jalons extrêmes d'un travail dont j'ai déjà fait une partie dans mes leçons publiques, et que je voudrais reprendre pour le compléter. Ce serait l'histoire littéraire des temps barbares ; l'histoire des lettres et par conséquent de la civilisation, depuis la décadence latine et les premiers commencements du génie chrétien, jusqu'à la fin du xiii* siècle. J'en ferais l'objet de mon enseignement pendant dix ans, s'il le fallait, et si Dieu me prêtait vie. Mes leçons seraient sténographiées et

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