L'EDIFICE HISTORIQUE
fourniraient la première rédaction du volume que je publierais, en les remaniant, à la fin de chaque année.
(( Cette façon de travailler donnerait à mes écrits un peu de cette chaleur que je trouve quelquefois dans la chaire, et qui m'abandonne trop souvent dans le cabinet. Elle aurait aussi l'avantage de ménager mes forces en ne les divisant point, et en ramenant au même but le peu que je sais et le peu que je puis.
« Le sujet serait admirable, car il s'agit de faire connaître cette longue et laborieuse éducation que l'Église donna aux peuples modernes. Je commencerais par un volume d'introduction où j'essaierais de montrer l'état intellectuel du monde à l'avènement du christianisme : ce que l'Église pouvait recueillir de l'héritage de l'antiquité, comment elle le recueillit; par conséquent les origines de l'art chrétien et de la science chrétienne, dès le temps des catacombes et des premiers Pères. Tous les voyages que j'ai faits en Italie, l'an passé, ont été tournés vers ce but.
« Viendrait ensuite le tableau du monde barbare, à peu près comme dans mon ouvrage sur les Germains; puis leur entrée dans la société catholique ; et les prodigieux travaux de ces hommes, comme Boëce, comme Isidore de Séville, comme Bède, comme saint Boniface, qui ne permirent pas à la nuit de se faire, qui portèrent la lumière d'un bout à l'autre de l'Empire envahi, la firent pénétrer chez les peuples restés inaccessibles, et se passèrent de main en main le flambeau jusqu'à Charlemagne. J'aurais à étudier l'œuvre réparatrice de ce grand homme, et à montrer que les lettres, qui n'avaient pas péri avant lui, ne s'éteignirent pas après.
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« Je ferais voir tout ce qui se fit de grand en Angleterre au temps d'Alfred, en Allemagne sous les Othon; et j'arriverais enfin à Grégoire VII et aux Croisades. Alors j'aurais les trois plus glorieux siècles du moyen âge : les théologiens comme saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure ; les législateurs de FÉglise et de l'État, Grégoire VII, Alexandre III, Innocent III et Innocent IV; Frédéric II, saint Louis, Alphonse X; toute la querelle du Sacerdoce et de l'Empire; les communes, les républiques italiennes; les chroniqueurs, les historiens ; les universités et la connaissance du droit. J'aurais toute cette poésie chevaleresque, patrimoine commun de l'Europe latine; et au-dessous toutes ces traditions épiques particulières à chaque peuple, et qui sont le commencement des littératures nationales. J'assisterais à la formation des langues modernes, et mon travail s'achèverait par la Divine Comédie^ le plus grand monument de cette période, qui en est comme l'abrégé et qui en fait la gloire. »
Enthousiasmé de l'ampleur de l'œuvre, sollicité par sa beauté, Ozanam s'en effraye d'autant en pensant à l'infirmité de l'ouvrier, et il ajoute mélancoliquement : « Voilà, mon cher ami, ce que se propose un homme qui a failli mourir il y a dix-huit mois, qui n'est pas encore bien remis, assujetti à toutes sortes de ménagements, et que vous connaissez d'ailleurs plein d'irrésolution et de faiblesse.
« Mais je compte d'abord sur la bonté de Dieu, s'il veut achever de me rendre la santé. Je compte ensuite sur mon cours par lequel je serai toujours ramené à mon plan, et aussi à la mesure à laquelle doivent être réduites pour un public lettré des questions si multi-