‹ Frédéric OzanamChapitre 245 sur 344 · PLAN DE L'EDIFICE · texte numérisé non relu

PLAN DE L'EDIFICE

pies, et dont chacune suffirait à l'emploi de plusieurs vies. Enfin je compte un peu sur ces huit années de préparation ininterrompue d'enseignement et de travaux où j'ai essayé de fixer et réunir quelquesunes de mes recherches et de les soumettre aux conseils de mes bons amis. »

Le grand ouvrage aurait pour titre : Histoire de la civilisation aux temps barbares^ laquelle avait déjà son commencement dans les études germaniques. En février 1847, en avait paru le premier volume, première partie : Les Germains avant le christmnisme. En juillet 1849, le second : Le Christianisme chez les Francs. Dans cette même année, le prix Gobert était décerné aux deux volumes jumeaux, par l'Académie française. Même déjà Ozanam, dans son cours sur les lettres en Italie durant la. période barbare, avait inauguré ce qu'il intitulera Histoire de la civilisation chrétienne uu V^ siècle. Cependant ces trois ouvrages n'étaient encore dans sa pensée que l'introduction à la grande période historique qui, allant du siècle àe Charlemagneà celui de saint Louis et d'Innocent III, devait embrasser tout le moyen âge, pour aller rejoindre le poème étrange et grandiose qui l'a transporté tout entier dans ses chants.

On se représente ce gigantesque édifice historique comme une cathédrale de laquelle le v^ siècle est le portique, flanqué de deux tours romanes, les Germains et les Francs, et donnant entrée à une longue nef, six siècles, aboutissant au sanctuaire où le Christ, vainqueur de la barbarie, règne et triomphe dans sa gloire au milieu de ses pontifes, de ses héros, de ses docteurs, de ses saints, de ses poètes, qui l'adorent sur l'autel, son trône, comme on voit dans la. Dispute du saint Sacrement,

En reprenant son cours de 184.9, Ozanam commença par montrer à ses disciples l'espace vertigineux et fascinateur, qu'il leur demandait de parcourir avec lui : « Ainsi, Messieurs, ceux qui me suivront dans ces recherches jusqu'au bout, auront à parcourir une période d'environ mille ans, la sixième partie, et peut-être la plus laborieuse, de la vie du genre humain. Nous ferons ce chemin avec lenteur, mais avec l'opiniâtre attachement qu'on met à un grand spectacle. Et est-il, en effet, d'étude plus attachante que celle de ces rapports qui lient les âges entre eux, qui donnent des disciples aux morts illustres, cent ans, cinq cents ans après eux; qui montrent partout la pensée victorieuse de la destruction? »

Mais pour fournir cette carrière, il a besoin d'être soutenu, soulevé par les encouragements de plus jeunes que lui. Ozanam a senti ses forces décliner, il se sent vieux avant l'âge : il a reçu de la maladie de sinistres avertissements : « Messieurs, ajoute- t-il, je n'affronterais pas le péril d'une telle entreprise, si je n'étais soutenu, poussé par vous. J'atteste ces murailles que si jamais, à de rares intervalles, j'ai rencontré l'inspiration, c'est au milieu d'elles, soit qu'elles me renvoyassent l'écho de quelques-unes des grandes voix dont elles ont retenti, soit que je me sentisse emporté par vos ardentes sympathies. Il se peut que mon dessein soit téméraire ; mais vous en partagerez la responsabilité ; vous suppléerez à l'insuffisance de mes forces. J'y vieillirai, si Dieu le permet. Mais le froid de l'âge ne me gagnera pas, tant que je pourrai revenir, comme aujourd'hui, renouveler la jeunesse de mon cœur au feu de vos jeunes années. »

11 fut soutenu, compris; l'auditoire ne cessa de grandir, avec le sujet de ses leçons. Gomme il avait

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fait voir précédemment le christianisme aux prises avec les Barbares du Nord, il le montrait aujourd'hui aux prises avec ceux de l'Occident, dans cet Empire romain qui, pour faire l'éducation de ces masses indisciplinées, n'avait à leur présenter lui-même que le scandale d'une décadence morale, religieuse, politique, militaire, pire que leur barbarie. Comment donc s'opérera la résurrection de ce vieux monde succombant moins sous les coups des barbares que sous le poids de ses vices? Qu'y avait-il à faire de cet Empire qui se mourait, mais qui voulait mourir en riant?

a On ne civilise vraiment les hommes qu'en agissant sur leurs consciences, répond Ozanam; et la première victoire pour les conquérir est celle à remporter d'abord sur leurs passions. Mais les philosophes de Rome s'inquiétèrent-ils jamais des âmes de tant de millions de barbares ensevelis dans l'ignorance et dans le péché? Attendez, pour cela, attendez l'arrivée de ces missionnaires que leur zèle entraîne bien au delà des fleuves où s'étaient arrêtées les légions. Ils ne songent qu'à sauver lésâmes; mais par elles ils sauveront tout le reste. «

Ozanam les fait apparaître ces missionnaires lointains, évêques, moines, docteurs, prédicateurs, vierges et souvent martyrs. C'est Rome encore, mais une Rome nouvelle et toute spirituelle, qui recommence la conquête du monde, par la conquête des esprits et des cœurs. Tâche ingrate où elle se voit abandonnée par ceux qui s'étaient d'abord donnés à elle. Alors, pendant que les Goths, les Vandales, les Lombards passent à l'Arianisme, l'Église s'attache de prédilection à une tribu germaine, à la grandeur de laquelle tout l'Occident travaille. Il y a urgence : Ozanam, à la fin

d'une de ses leçons, le livre de Salvien à la main, ne trouve plus sur l'ancien territoire de l'Empire que des païens et des Ariens : une double barbarie. C'est le chaos, c'est l'anarchie; quelle main y apportera l'ordre, l'unité, avec la vraie lumière?Dans ce démembrement de l'Empire, où est la tête qui en refera un corps? Où est la force, la pensée, l'espérance, la vie? Ozanam se le demande.

(( Or, un jour, répond-il dans un mouvement qui en rappelle un semblable de Lacordaire, le jour de Noël 496, l'évêque Rémi attendait à la porte de sa cathédrale de Reims. Des voiles peints suspendus aux maisons voisines ombrageaient le parvis. Les portiques étaient tendus de blanches draperies ; les fonts étaient préparés et les baumes versés sur le marbre. Les cierges odorants étincelaient de toutes parts; et tel. fut le sentiment de piété qui se répandit dans le saint lieu, que les barbares se crurent au milieu des parfums du paradis. Le chef d'une tribu guerrière descendit dans le bassin baptismal ; trois mille compagnons l'y suivirent. Et, quand ils en sortirent chrétiens, on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'est-à-dire l'héroïsme, la liberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde : c'étaient les Francs. »

Les Francs ! Avec eux s'inaugurait une ère nouvelle pour l'œuvre de la civilisation, dans ce v* siècle où le christianisme prodigua tous ses trésors de savoir, de charité, de vertu et de grâce. Chacune des leçons d'Ozanam nous en présente un nouveau bienfait. On y voit successivement apparaître le Droit chrétien, éclairant de ses reflets d'abord, sous les empereurs idolâtres, puis de ses rayons directs sous les empe-

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