‹ Frédéric OzanamChapitre 247 sur 344 · LA LEÇON MORALE, VIRILE, CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LA LEÇON MORALE, VIRILE, CHRÉTIENNE

l'antiquité nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir. Oui, ils entendaient mieux que nous l'art de jouir, et rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâtres, leurs cirques où venaient s'asseoir des spectateurs par nombre de quatre-vingt mille. Us savaient mieux l'art de jouir, mais nous les écrasons par les monuments innombrables élevés à la douleur et à la faiblesse, et que nos pères ont baptisés du nom sacré d'hôtels-Dieu. Les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre et meilleure science. Us savaient quelquefois mourir, il faut l'avouer; mais mourir est bien court... Nous, nous savons ce qui fait la dignité humaine, ce qui dure autant que la vie : nous savons souffrir et travailler. »

Mais encore faut-il, écrit-il sagement, que dans l'étude de cette époque l'esprit se dégage de l'aveugle prétention, fort à la mode vers 1840, qui plaçait au moyen âge l'idéal de la perfection sociale. « Prenons garde : par là, on finira par soulever de bons esprits contre une époque dont on veut justifier les torts. Le christianisme paraîtra responsable de tous les désordres dans un âge où on le représente maître de tous les cœurs... Il faut voir le mal, le voir tel qu'il fut, c'est-à-dire formidable, précisément afin de mieux connaître les services de l'Église dont la gloire, dans ces siècles mal étudiés, n'est pas d'avoir régné, mais d'avoir combattu. »

Les révolutions et les désastres de ces âges de transition fournissaient à Ozanam le sujet d'une autre leçoQ pour la génération de ces années troublées de 1848. C'était la leçon de l'endurance et de l'espoir en Dieu. Il disait à ces jeunes hommes : « Nous aurons beau, Messieurs, nous enfoncer dans les forêts de la Germanie et les obscurités du moyen âge, nos études

ne seront pas si étrangères qu'elles paraissent aux préoccupations du présent, à ses dangers, à ses espérances. Elles nous apprendront à ne pas désespérer de notre siècle en traversant des époques plus menaçantes, où la violence semblait maîtresse de toutes choses, méprisant la lumière et détestant la loi. Assurés que la civilisation ne peut pas périr, nous connaîtrons aussi comment elle peut vaincre par la parole plus que par Fépée, et par la charité autant que par la justice. » — Et un peu plus bas : « Au milieu de notre décadence qui se voit trop, il ne faut pas nier le progrès que nous ne voyons pas. Venus en des jours mauvais, souvenons-nous que le christianisme qui nous porte en a traversé de pires; et, comme Énée à ses compagnons découragés, disons que nous avons passé par trop d'épreuves, pour n'attendre pas de Dieu la fin de celle-ci : 0 passi graviora, dabit Deus his quoque finem! »

11 y a vingt rappels semblables aux choses du temps présent dans le cours de ces leçons. Ozanam ne les écrivait plus. La sténographie les saisissait toutes vives sur ses lèvres inspirées, pour le jour où l'écrivain les lui emprunterait pour en faire une œuvre de l'art le plus achevé et le plus pur. Mais ce jour lui serait-il donné ?

Lui-même commençait à en douter. A la fin de la XXP leçon, la dernière de l'année académique, nous lisons ces paroles qui sont presque un adieu : « J'aime à croire, Messieurs, que le rendez- vous que je vous donne ici pour l'année prochaine, me trouvera plus exact. Je ne sais. Messieurs, si j'achèverai avec vous cette course, ou si, comme à bien d'autres, il me sera refusé d'entrer dans la terre promise de ma pensée. Mais, du moins, je l'aurai saluée de loin. Et^

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