LA BRETAGNE. — L'ANGLETERRE. — L'ŒUVRE DE PUBLICATION
LA BRETAGNE. — L ŒUVRE DE PUBLICATION. — LES FIORETTI DE S. FRANÇOIS. — LE V^ SIÈCLE. — SCEAUX. — LONDRES ET DIEPPE.
Le frêle organisme d'Ozanam ne s'était pas remis entièrement de sa crise de 1846. Le travail, la lutte, les blessures achevaient sa ruine. Les mêmes médecins qui, l'année précédente, l'avaient interné à Ferney, loin des bibliothèques et de la politique, lui imposèrent trois mois entiers d'un éloignement et repos absolu, au bord de la mer ou dans son voisinage, pour tout le temps de ses vacances de 1850. C'est enBretagne qu'il se rendit avec sa femme et sa fille pour y retrouver ensemble les joies de la religion, les spectacles d'une grande nature et les douceurs d'une amitié qui lui tendait ses bras.
Ufut d'abord à Saint-Gildas de Ruiz. Après quelques bains et quelques promenades, il se sentit pénétré d'une grande douceur. Le 10 septembre il écrivait : « J'ai trouvé là des heures bien douces, sous ce beau ciel, devant cette admirable mer, dans cette paix complète des éléments et de mon cœur, avec ma
femme et mon enfant que je voyais en santé auprès de moi. Il y a dans la vie, de ces moments de bonheur très courts et très vifs qui peuvent payer des années de souffrances. » Et un peu plus haut, 3 septembre : a Je ne suis pas mécontent de ma santé ; et depuis que je vis au grand air et — je le dis à ma honte — dans une entière oisiveté, je me trouve infiniment mieux. Enfin, Dieu soit loué, lors même quïlme donnerait seulement un moment d'interruption pour ménager ma faiblesse, et me préparer à souffrir plus chrétiennement. »
Une telle âme, toute sous le regard et sous la main de Dieu, est-elle un spectacle moins beau qu'une mer tranquille et profonde où se mire le ciel?
A Vannes, la procession annuelle en l'honneur de saint Vincent Ferrier qui y mourut, puis les sauvages paysages du Morbihan, les ruines du château de Susinio, Gavrinis, Locmariaker, les grottes druidiques, les pierres du camp de Carnac, le jetèrent dans de pieuses pensées et de graves rêveries. La piété des gens lui rappelait celle de Fltalie avec plus de sérieux et de solidité, mais sans que le pays lui rendit la beauté élyséenne de ses sites et de son ciel : « Quand on a vu les bords du Rhin et ceux du Tibre, il ne faut pas venir chercher les beautés de la nature en Bretagne. Quand on veut faire le tour du monde, il ne faut pas commencer par l'Italie ; le souvenir de son soleil fait pâlir tout ce qu'on voit ensuite. »
Ce fut ainsi que, diversement impressionné et intéressé, Ozanam arriva au château de Truscat, chez M. de Franche ville, son ami. Les enchantements qu'il s'était promis en Bretagne commencèrent alors par une visite à File d'Artz, le jour de la fête patronale du lieu. Il y était convié par M. Rio dont c'était le
berceau. M. Rio, le révélateur passionné des merveilles de l'Art chrétien, Fami de Montalembert, professeur d'histoire au lycée Louis-le-Grand, naguère précepteur du jeune Albert de La Ferronnays, était l'héroïque jeune chouan qui, à l'âge de dix-sept ans, avait, à la tête de ses camarades du séminaire de Vannes, fait campagne, aux Cent Jours, contre les troupes impériales, jusqu'au retour des Bourbons qui s'empressèrent de décorer l'adolescent blessé pour la défense de leur trône. « M. Rio, rapporte Ozanam, nous fit les honneurs de son ile natale. A l'issue de la grand'messe, où se pressait la population agenouillée jusque sur la place, il nous reçut fort bien dans la chaumière de sa vieille mère, respectable paysanne que nous aimions à voir avec ses simples habits, tout entourée de l'affection et des égards de sa famille. Là nous avons célébré la solennité champêtre, par un déjeuner qui ne l'était pas trop! »
La procession du soir, se déroulant au chant des cantiques bretons, sur des pentes vertes descendant vers la mer étincelante des derniers feux du jour, ravit les yeuxd'Ozanam. Sa petite enfant y figurait dans le cortège, dans le costume local. Un autre point du tableau avait attiré son cœur. «Le plus touchant, dit-il, était un pauvre jeune homme de vingt-trois ans, destiné au sacerdoce, mais atteint d'une maladie dont il ne guérira pas. On le voyait tout en noir sur le seuil de sa porte où il s'était traîné, pour voir une dernière fois la procession de son pays. . . Pardessus le chant des litanies, je sentais monter la prière du jeune sous-diacre qui faisait à Dieu le sacrifice de sa vie!... Gomment Dieu ne serait-il pas touché d'un tel spectacle? Et nous, comment nous défendre d'être émus? x^
Cette lettre à son frère Charles, où le souvenir de la communion du matin avait sa bonne place, se terminait par un mot pour « vieille Guigui ». « Dis-lui que nous parlons d'elle du matin au soir. Je me recommande à ses chapelets. »
Le bonheur de recevoir ces lettres fraternelles, riches de descriptions, était gâté, pour le jeune docteur, par la pensée de la fatigue qu'elles avaient dû coûter au valétudinaire. « Que veux-tu? lui répondait le poète. J'ai la conscience si honnête que j'éprouve un serrement de cœur à me coucher avec la pensée de n'avoir rien fait de tout le jour. Ensuite, je ne puis m'accoutumer à goûter un plaisir sans le faire partager aux gens que j'ai la faiblesse d'aimer. » — « Mais c'est se moquer de la médecine ! » insistait le jeune docteur. — « Oh! de cela je n'ai garde! répondait son cher client; car je crains d'avoir besoin d'elle encore longtemps. Le bien-être de ces dernières semaines m'avait fait croire trop tôt que je pourrais jeter les béquilles en l'air. Mais enfin, s'il plaît à Dieu de m'éprouver encore, je ne dois pas moins le remercier de m'avoir donné deux mois de bon repos. »
Dès la fin de septembre, Ozanam quittait Truscat et son ami de Francheville pour se rendre au château de Kerbertrand, où l'attendait un autre et illustre ami, le vicomte de La Villemarqué. « Le canot de Francheville nous conduisit à bord d'une chaloupe frétée pour nous faire traverser encore une fois le bassin du Morbihan, par un soleil magnifique qui argentait tous les flots et dorait toutes les iles. Puis nous nous sommes engagés dans un bras de mer long de trois heues qui nous a déposés de bonne heure dans la ville d'Auray, d'où nous avons poussé le soir
même jusqu'à Sainte-Anne, le pèlerinage national des Bretons. Il était tard et jour de semaine : et cependant en moins d'une heure, nous avons vu plusieurs bandes de pèlerins venir prier avec ferveur devant l'image miraculeuse de sainte Anne, ou faire le Chemin de la croix dans le cloître voisin. Nous étions heureux de nous mettre à genoux au miKeu de ces bons paysans si pleins de foi et si recueillis ! Nous y avons prié avec plus de ferveur qu'à l'ordinaire, soutenus et comme soulevés par des prières meilleures que les nôtres. »
A Kerbertrand, près Quimperlé, Ozanam connut des jours heureux dans cette famille distinguée et hospitalière de l'auteur des Bardes et à^s Légendes celtiques. L'illustre archéologue y colligeait et traduisait alors les poèmes du pays d'Armor. Les lettres d'Ozanam les lui réclament : a Avez-vous repris le luth de Taliesin, pour y rajuster quelques cordes, ou pour nous donner les triades galloises dont je ne vous tiens pas quitte? » Ce fut beaucoup de ces choses que s'entretinrent les deux amis, comme le rappelait plus tard M. de La Villemarqué : « Un jour, — c'était près de son lit de repos — nous lisions ensemble le poème où le barde Liwar'hen pleure la mort de ses vingt-quatre fils tués dans les combats. Nous étions arrivés à la strophe relative au plus jeune, au plus aimé, que le père tient mourant sur ses genoux, au pied d'un poirier, et où il dit : « Doucement chantait un oiseau sur « le poirier, au-dessus de la tête de mon fds, avant (( qu'on le couvrît de terre; il brisa le cœur du vieux « barde. » Nous n'en lûmes pas davantage. Je regardai Ozanam : il avait des larmes dans les yeux. » A quoi M. de La Villemarqué ajoute : « Et moi aussi je ne puis songer à l'ami, alors bien près de mourir,
au-dessus duquel chantait de même l'oiseau de la poésie. Mais sa voix si douce alors me brise aussi le cœur, et je ne puis achever. »
Nous ne suivrons pas Ozanam dans Texploration qu'il fit du Finistère, après celle du Morbihan. Il en résumait ainsi les stations principales : « J'ai vu le sévère rivage de Saint-Gildas et la baie enchantée de Douardenez.Je suis allé m'asseoir courageusement au dernier rocher de la pointe du Raz, d'où je contemplais avec une émotion infinie cet océan qui fut pendant tant de siècles la limite du monde... Ce soir, je gîte à Lesneven, sur la route de Brest à Saint- Pol-de-Léon, à côté du célèbre pèlerinage de Notre- Dame de Fol-Goat. Nous venons donc de Brest. Nous avons parcouru cette admirable rade, visité plusieurs vaisseaux et une partie du port, et nous revenons bien frappés de la grandeur navale de la France.
«... Mais à vrai dire, ce qui m'attache à ce paysci, c'est bien moins la nature que les peuples. Ce sont leurs monuments primitifs, les men-hir de Locmariaker etdeCarnac, les cromlech de Crozon, et toutes les traditions perdues qu'ils représentent. C'est la légende de leurs premiers apôtres, et toutes les traces encore vives des combats héroïques, livrés par le christianisme aux anciens dieux. C'est le Moyen Age et la Renaissance, si intéressants dans le pays de Duguesclin et d'Anne de Bretagne. Ce sont enfin les mœurs de ces braves gens, si peu entamés par la trivialité et la corruption de nos mœurs...
« A vrai dire, si l'on ne recherche que les grands spectacles de la nature et de l'art, après le Vésuve et le Vatican, on fait bien de poser son bâton de voyage et de vivre sur ses souvenirs. Mais il faudrait
faire le tour du monde, avant de rencontrer une foi plus ferme, des hommes plus honnêtes et des femmes plus pudiques. »
Ozanam y avait trouvé aussi — où ne la trouvaitil pas aujourd'hui? — la Conférence de Saint-Vincent de Paul. C'était à Morlaix : « Nous avons été accueillis de la manière la plus affectueuse, hébergés pendant trois jours par une famille que nous ne connaissions point, et qui n'a d'autres liens avec nous que ceux de saint Vincent de Paul. J'ai visité cette conférence encore naissante, mais pleine d'activité. »
Le retour du voyage se fit par Lorient, Vannes et Nantes. Il s'en était bien trouvé. « L'air de Bretagne a fait des prodiges, écrivait-il à M. Ampère aussitôt de retour. Le repos d'esprit, le grand exercice et le vent de mer ont renouvelé mes forces. Et, sans avoir encore des entrailles d'airain, je les crois assez affermies pour me laisser travailler tout doucement cet hiver. M"^' Ozanam, au gouvernement de qui je m'étais tout abandonné, triomphe de faire voir mes joues où elle a ramené des couleurs inaccoutumées. La plus petite de vos amies en est au même point, si bien que nous formons un trio assez réjouissant pour les yeux de ceux qui ont la faiblesse de ne pas nous haïr. >?
Un peu rassuré, ou semblant l'être, du côté de sa santé, Ozanam estima que c'était l'heure de se mettre à l'entreprise de la publication en chapitres et en volumes des deux dernières années de son enseignement, 1849 et 1850, dont les primeurs avait paru au Correspondant. Nous avons déjà donné le sommaire, et indiqué quelques points culminants de cette haute chaîne d-e .leçons sur la Civilisation chrétienne au V^ siècle. La codification en nécessitait non seulement la revi-
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sioii mais une refonte presque totale, entraînant uu. labeur immense dont s'effrayait Técrivain. Avide de perfection, toujours mécontent de lui-même, remettant vingt fois son ouvrage sur le métier, Ozanani ovait, nous le savons déjà, la composition littéraire très difficile, comme l'atteste l'écriture de ses manuscrits, tourmentée, inégale, surchargée de ratures. Il lui fallait de plus aujourd'hui compter avec les intermittences d'une maladie dont les reprises faisaient tomber sa plume, en paralysant son inspiration^ C'est dans de tels moments qu'il écrivait à son ami : « En somme, je ne me fais pas d-illusion et je me demande si mes épaules sont assez fortes pour porter ce fardeau de l'histoire des Lettres aux temps barbares ; et si vraiment c'est bien la peine d'écrire pour ajouter quelques feuilles de plus à celles que le vent de chaque hiver balaye de nos jardins et de la mémoire des hommes. » Ozanam en était à cette heure perplexe que tout écrivain a connue, alors qu'il lui faut laisser s'échapper vers le public l'œuvFe souvent refaite et jamais finie, à laquelle était attaché l'honneur de la vérité encore plus que celui de son nom.
Dans le doute où il était de son œuvre et de luimême, Ozanam invoquait le conseil et l'assistance d'un homme dont il était plus sûr que de lui-même, M. Ampère était cet homme d'autorité et de bonté. Mais c'était un nomade. A cette fin de l'année 1850, on le croyait à Berlin, quand de Rome, le i décembre, Ozanam reçoit de lui l'affectueuse injonction de se mettre à l'œuvre de la publication de sa Civilisation pai' le christianisme : « iMon ami, je tiens pour votre V^ siècle. 11 faut d'abord mettre au jour cette partie de l'Introduction, telle qu'elle est dans
votre tète et dans vos notes de leçons. Pas de découragement, s'il vous plait. Vous avez à achever de prendre votre place dans le grand mouvement de reconstruction de l'histoire de l'esprit humain auquel nous travaillons touSj en ménageant votre santé. Vous ferez votre œuvre, et Dieu fera le reste. »
La santé d'Ozanam ne trompa pas cette fois les vœux et les recommandations de son ami, auquel il en rend compte ainsi le 27 février 1851 : « Vous êtes capable de penser que j'aurai suffisamment bien employé mon hiver, si j'ai pu conserver deux ou trois santés auxquelles votre amitié veut bien attacher du prix. Sous ce rapport, j'ai mérité tous vos éloges; et, grâce à ces chaudes brises que certainement vous preniez soin de nous envoyer d'Italie, nous nous sommes parfaitement conduits jusqu'à ces jours derniers. »
Cet automne puis cet hiver lui furent donc cléments : l'automne lui avait permis de reprendre son cours de Sorbonne, l'hiver et le printemps lui donnèrent la confiance de reprendre la plume. Il écrit à M. Dufieux, 9 avril : « La divine Providence nous ayant traités, cette année, avec ménagements, comme des chrétiens faibles, j'espère qu'avec ce printemps, je pourrai me remettre au travail de mon livre en préparation. » C'est en efi'et du printemps de l'année 1851 qu'est daté V Avant-propos du premier volume de l'histoire de la Civilisation aux temps barbares, laquelle chaque année devait s'enrichir, pendant dix ans au moins, d'un volume de plus. Ces pages liminaires sont un pur chef-d'œuvre d'éloquence, s'il est vrai que l'éloquence est le son d'une grande âme.
Il les intitule en soiui-titre : Dessein d'une histoire