LAVANT-PROPOS
de la Ciiilisation aux temps barbares. Ce dessein, le voici : « Je me propose d'écrire l'histoire littéraire du moyen âge, depuis le v" siècle jusqu'à la fin du xin'. Mais, dans l'histoire des lettres, j'étudie surtout la civilisation dont elles sont la fleur; et, dans la civilisation, j'aperçois principalement l'ouvrage du christianisme. Toute la pensée de mon livre est donc de montrer comment le christianisme sut tirer des ruines romaines, et des tribus campées sur ces ruines, une société nouvelle, capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le beau. »
Gomment ce dessein s'était formé en lui, Ozanam vient le dire. Il est né de la foi de son père, de sa mère et de sa sœur; de la foi de son enfance un instant ébranlée et bientôt raffermie par la main d'un maître qui était un prêtre : « Je crus désormais d'une foi rassurée, et touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix. »
Ce dessein était donc l'accomplissement d'une promesse faite à Dieu, dite aux hommes, et celui d'une mission d'en haut dont sa jeunesse avait eu conscience et inauguré l'exercice. « Depuis lors, vingt ans se sont écoulés. A mesure que j'ai plus vécu, la foi mieux comprise m'est devenue plus chère. J'ai mieux éprouvé ce qu'elle pouvait dans les grandes douleurs et dans les périls publics; j'ai plaint davantage ceux qui ne la connaissent pas. En même temps, la Providence, par des moyens imprévus et dont j'admire l'économie, m'a fait étudier surtout la religion, le droit et les lettres, c'est-à-dire les trois choses les plus nécessaires à mon dessein. J'ai visité les lieux qui pouvaient m'instruire. Enfin le bonheur des temps m'a permis d'entretenir de grands chrétiens, des hom-
mes illustres par l'alliance des sciences et de la foi, et d'autres qui servent la foi, à leur insu, par la droiture et la solidité de leur science. La vie s'avance cependant; il faut saisir le peu qui reste des rayons de la jeunesse. Il est temps d'écrire et de tenir à Dieu mes promesses de dix-huit ans. »
Il aura à réfuter la science négative, hostile. Il le sait et il écrit; cette page est belle : « L'historien Gibbon avait visité Rome dans sa jeunesse. Un jour, plein de souvenirs, il errait au Gapitole. Tout à coup il entendit des chants d'église. Il vit sortir des portes de la basilique d'Ara Cœli une longue procession de franciscains essuyant de leurs sandales le pavé traversé par tant de triomphes. C'est alors que l'indignation l'inspira : il forma le dessein de venger l'antiquité outragée par la barbarie chrétienne, il conçut V histoire de la Décadence de F Empire romain, — Et moi aussi j'ai vu les religieux à' Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter Capitolin. Je m'en suis réjoui comme d'une victoire de l'amour sur la force; et je résolus d'écrire l'histoire des progrès à cette époque où le philosophe anglais n'avait aperçu que décadence; l'histoire de la civilisation aux temps barlîares ; l'histoire de la pensée traversant les flots des mvasions, en sauvant avec elle les débris de l'empire des lettres. Je ne connais rien de plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du christianisme que d'avoir sauvé l'esprit humain. »
Cependant Gibbon n'est pas mort tout entier. « Sa thèse est encore celle de la moitié de l'Allemagne. Elle est celle de toutes les écoles sensualistes qui accusent le christianisme d'avoir étouffé le développement légitime de l'humanité, en opprimant la