‹ Frédéric OzanamChapitre 251 sur 344 · L'AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

L'AVANT-PROPOS

chair, en ajournant à la vie future le bonheur qu'il fallait découvrir ici-bas; en détruisant ce monde enchanté où la Grèce avait divinisé la force, la richesse et le plaisir, pour lui substituer un monde triste, où l'humilité, la pauvreté, la chasteté veillent au pied d'une croix. » C'est le paganisme éternel, immanent à notre nature déchue : ce n'est pas le progrès, c'est le recul à la barbarie antique. « La gloire de l'Église au moyen âge est moins de l'avoir vaincu que de n'avoir pas cessé de le combattre. iMais si je reconnais la permanence de la loi de péché, je n'en crois pas moins au progrès des temps chrétiens . Je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent : les froides nuits de mai qui remplacent la chaleur des jours n'empêchent pas l'été de suivre son cours et de mûrir les fruits. »

La consolation qui ressort de l'histoire pour le temps actuel, c'est l'espérance quand même; et la leçon qu'elle nous apporte est celle du travail : « Voilà pourquoi aujourd'hui, au sein de ces années inquiètes et au milieu des terreurs d'une société qui croit périr, je remercie Dieu de m'avoir engagé dans des études où je trouve la sécurité. J'apprends à ne pas désespérer démon siècle, en retournant à des époques plus menaçantes, en voyant quels périls a traversés cette société chrétienne dont nous sommes les disciples, dont nous saurions être au besoin les soldats. Je ne ferme pas les yeux sur les orages des temps présents ; jesaisque j'y peux périr, et avec moi cette œuvre à laquelle je ne promets pas de durée. J'écris cependant, parce que, Dieu ne m'ayant pas donné la force de conduire une charrue, il faut néanmoins que j'obéisse à la loi du travail et que je fasse ma journée. »

On ne sait pas s'arrêter de citer ces maîtresses

pages. Que si, en définitive, c'est Ozanam lui-même, î'Ozanam intime, que nous y cherchons, le voici dans cette finale mélancolique et forte, prophétique et résignée, pleine de ses tendresses et de ses tristesses: « Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui finit sous ma plume. Mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de mon ardeur et de mes jours. Je continue d'accomplir ainsi les devoirs de l'enseignement public ; j'étends et je perpétue, autant qu'il est en moi, un auditoire que je trouvai toujours bienveillant, mais trop souvent renouvelé. Je vais chercher ceux qui m'écoutèrent un moment et qui, en sortant de l'école, m'ont gardé quelque souvenir. Ce travail résumera, refondra mes leçons et le peu que j'ai écrit.

« Je le commence dans un moment solennel, et sous de sacrés auspices. Au grand jubilé de l'an 1300, et le vendredi saint, Dante, arrivé, comme il dit, au mi- Keu du chemin de la vie, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la carrière, le cœur un moment lui manqua; mais trois femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel : la Vierge Marie, sainte Lucie etBéatrix. Virgile conduisait ses pas, et sur la foi de ce guide, le poète s'enfonça courageusement dans le chemin ténébreux. Ah ! je n'ai passa grande âme, mais j'ai sa foi. Comme lui, dans la maturité de ma vie, je viens de voir l'Année sainte, l'année qui partage ce siècle orageux et fécond, Tannée jubilaire qui renouvelle les consciences catholiques. Je veux faire aussi le pèlerinage des trois stades qui vont des sombres invasions à Charlemagne, et de Gharlemagne aux splendeurs religieuses du xiii® siècle. Dante, mieux que Virgile,

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