LA BONNE GAIETE
dans de petits vers de société dont il égayait ses hôtes et ses compagnons de vacances. Telle une longue pièce de cent cinquante vers, qu'en son nom et en celui de M. de La Villemarqué il improvisa à l'adresse lointaine de M. Ampère leur ami commun, et dans laquelle est chantée en style homérique et humoristique une lutte athlétique dont il avait eu le spectacle dans une kermesse bretonne.
Ce n'est pas que cet aimable caractère n'eût parfois à réprimer ses mouvements d'impatience native : « Finissez, finissez ; ou je vais me fâcher ! » Et il se fâchait. Mais, le premier mouvement passé, il en devenait confus, et réparait sa faute par d'humbles et franches excuses.
Par contre, parfois un trait d'esprit lui venait à propos pour aiguiser et enfoncer une réprimande sévère. Dans son voyage en Bretagne, se trouvant un jour en diligence en face d'un jeune militaire en uniforme tout neuf, qui provoquait de ses propos déplacés une jeune fille modeste assise près de lui, Ozanam agacé commença par le rappeler au respect de la femme, qui est la première loi de la chevalerie française. Le jeune fat n'en tint pas compte; et répondit impertinemment au monsieur que cela ne le regardait pas, et qu'il ne lui reconnaissait pas le droit de lui faire la leçon. — C'est ce qui vous trompe, jeune homme, repartit Ozanam. Je suis précisément payé par le gouvernement pour en faire. — Le beau piou-piou en resta bouche -bée. Quel pouvait donc être ce monsieur, décoré, qui était un homme du gouvernement?
On devine combien un tel esprit, un tel caractère et un tel cœur étaient propres à l'amitié. Il faudrait
consacrer un chapitre entier aux amitiés d'Ozananv. Il y eu a de familiales, de littéraires, d'académiques, de politiques, de lyonnaises, de parisiennes et d'étrangères. Pour religieuses, elles le sont toutes : là est le fil aimanté qui les relie à leur foyer divin.
Les plus anciennes demeurent les plus vives, et les plus ardentes. François Lallier est toujours l'âme pieuse et forte dans laquelle l'ami verse de préférence la confession de ses faiblesses, et Teffusion de ses inépuisables tendresses. Pas plus qu'autrefois il ne peut se passer de lui. Il a rêvé un moment de l'attirer à Lyon auprès de lui : « Qu'il est fâcheux pour moi, mon excellent ami, que vous ne soyez pas lyonnais. Il ne vous manque que cela! » Lallier y répondit par deux visites inoubliables, aux vacances de 1837 et vers la fin de 1839. En 1840, aux vacances de Pâques, ce fut Ozanam qui fat à Sens, pour une « visite charmante de vingt-quatre heures, dont il aurait bien voulu faire vingt-quatre jours! » De retour à Lyon, c'est de cette visite qu'il rend compte aux anciens amis de la Société de Saint-Vincent de Paul : « Vous n'avez pas cessé de leur être cher. J'ai eu peine à suffire aux questions de La Perrière, d'Arthaud, de Chaurand. Tous eussent bien voulu être du voyage. On s'amuse beaucoup de votre fils ; on se le représente déjà revêtu de la gravité paternelle, et on vous en fait compliment par mon organe. » V
Lorsqu'en 1842, Lallier vient à perdre cette charmante Julie Lallier, sa fille, dans la fleur de l'âge et de l'espérance, Ozanam est là près de lui par une lettre pleine de larmes : « Mon cher ami, Dieu visite toujours ceux qu'il aime! » C'est la première ligne. Puis il en vient aie féliciter de la foi qui l'a soutenu