‹ Frédéric OzanamChapitre 270 sur 344 · I^ FIDÉLITÉ · texte numérisé non relu

I^ FIDÉLITÉ

craintes sur mon compte seront mal fondées, et vous m'aurez obligé en me donnant l'occasion de dissiper vos ombrages ; ou vous aurez raison, ce qui arrivera le plus souvent, et vos avertissements pourront m'éviter bien des fautes. J'ai toujours été frappé de cette parole du psalmiste qui demande à Dieu de « le corriger par la voix d'un ami ».

Au conseil général de Saint- Vincent de Paul la plus cordiale intimité unissait les deux vice-présidents, Ozanam et Cornudet. Si dans M. Gornudet, Ozanam admirait « la loyauté du caractère , le grand sens des affaires, et cette compétence des choses de l'État, qui faisaient de lui un homme de gouvernement supérieur et nécessaire », il estimait encore plus ses rares vertus chrétiennes, la sagesse de ses conseils, et sa bonté, capable de tous les dévouements : « Cornudet est un de ces hommes auprès de qui il fait clair et il fait chaud », disait-il.

Il était rapporteur au Conseil d'État dans la périlleuse affaire de la confiscation des biens de la famille d'Orléans. Cornudet conclut courageusement contre la spoliation : il fut brutalement destitué. Cette iniquité prévue fut subie avec une sereine fermeté : M Que dites-vous du coup qui a frappé Cornudet? écrit Ozanam à Lallier. Il a été admirable dans une épreuve si terrible. La lettre qu'il m'a écrite était merveilleusement simple, calme, charitable et digne en tout d'un grand chrétien. Heureusement, il reste encore de ces beaux exemples pour honorer notre siècle. » Deux ans après, de Pise, et du bord de sa tombe, Ozanam lui en écrivait encore son attendrissement : « Combien ardemment ici, dans cette admirable cathédrale, toute rayonnante de foi, de beauté et d'amour, j'ai demandé justice

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à Dieu pour celui qui a éprouvé l'injustice des hommes. »

La rédaction du Correspondant formait pour Ozanam un autre cercle d'amitié. Ses lettres ne font guère que mentionner Edmond Wilson , de Carné, Edmond de Cazalès, le D*" Gouraud, Charles Lenormant, Frantz de Champagny, Melchior du Lac. Au-dessus d'eux tous émerge la personnalité de Théophile Foisset. Ozanam se souvient qu'à Bligny, ils ont prié ensemble au même autel. « Ah ! qu'il serait difficile, n'est-ce pas, que des chrétiens en vinssent à s'oublier, quand ils ont partagé de ces moments-là dans leur vie ! » C'est à lui qu'il écrit : « Laissez-moi vous dire encore une fois toute ma reconnaissance pour l'affectueux abandon avec lequel vous me permettez de pénétrer dans votre cœur. Je n'y trouve rien qui ne m'émeuve, qui ne m'attache, qui ne m'édifie. Continuez-moi un attachement si cher. » C'est sur son jugement qu'il a mesuré et modéré le sien, touchant les événements de 1848 : « Je ne puis supporter, dit-il, la pensée d'un dissentiment considérable avec un esprit et un cœur que j'aime comme vous savez. » Que n'a-t-il un tel ami auprès de lui, à Paris ! « Nous associerions nos pensées et nos sollicitudes, nous dirions peu de mal du prochain, mais beaucoup de bien de la divine Providence que je remercie de bien des choses, mais que je ne remercierai jamais assez de m'avoir donné un ami tel que vous!... M

Un jour, l'humble et grand moine qu'était Lacordaire fit à Ozanam la prière embarrassante de lui faire connaître sincèrement ce que l'on reprochait à sa prédication. Ozanam confus commença par se récuser. Mais c'était un déni de justice. Il en eut un re-

ùlô LA SINCERITE.

mords, et le soir du même jour, lundi, 29 septembre 1851, il lui fit ses excuses avec sa réparation dans cette lettre : « Mon Révérend Père, vous m'avez fait ce matin une question d'ami, et j'y ai répondu comme un étranger, comme un homme à qui vous ne donneriez pas l'affectueuse liberté de tout dire. J'en ai du remords; et vraiment je suis trop tendrement attaché à votre personne, je suis un admirateur trop passionné de votre prédication pour ne pas répéter les observations que j'entends faire, puisque vous me les demandez et qu'elles peuvent servir au bien des âmes. )>

Il les lui répète donc : « Le néologisme, la hardiesse de certains rapprochements, le retour trop fréquent des allusions profanes dans un sujet sacré, un dernier reste de la vieille poussière romantique, quelque négligence dans le texte imprimé de ces conférences destinées à l'immortalité... Car, mon Révérend Père, ce grand auditoire de Notre-Dame est encore bien petit, en comparaison des absents et des générations futures que vous forcerez de vous entendre. » Ozanam fut remercié.

Il faudrait pouvoir citer aussi quelque chose de la correspondance d'Ozanam avec le vicomte de La Villemarqué, avec M. Eugène Rendu, etc. Ce serait ajouter à la variété des nuances que prenait le sentiment de l'amitié chrétienne sous celte plume si fine et si riche de tons et de couleurs. Mais j'ai hâte d'en arriver à celui qui fut, par excellence, l'ami familier, particulièrement dans ces dernières années, M. Jean-Jacques Ampère, afin d'y voir éclater cette flamme de zèle chrétien qui est le rayonnement supérieur de l'amour.

C'était à l'époque où, de Londres, M. Ampère s'en allait prendre la mer pour le Canada et les États-Unis.

Ozanam avait montré son inquiétude de ce départ. Elle avait une source profonde. Très homme du monde, et en perpétuel mouvement, très séductible au scepticisme des Écoles allemandes dont plusieurs des maîtres étaient ses amis, Jean-Jacques, nous l'avons dit, n'avait pas recueilli tout entier Théritage religieux de son illustre père. Son âme droite et sincère en ressentait cependant le vide; et, malgré l'activité dévorante de sa vie et la fantaisie de son imagination, malgré les empressements du monde et les curiosités toujours nouvelles de sa vaste intelligence, la foi qu'il ne possédait pas manquait à son esprit, et ne laissait pas de repos à un cœur qui se sentait fait pour elle. Il l'admirait dans Ozanam, dont l'exemple lui était un muet Évangile. Celui-ci s'était tu. Mais le pouvait-il encore aujourd'hui que son ami allait mettre l'océan et de longs jours entre eux deux, sans que danscetéloignement les deux hommes fussent assurés de se revoir jamais ! Là était la source profonde de la tristesse qu'Ozanam s'était efforcé de cacher. Il ne pouvait plus le faire. Avant qu'Ampère quittât Londres pour New-York, Ozanam, Dieu consulté, lui en écrivit, de Dieppe, 21 août, une lettre admirable. Il faut la citer presque entière.

Rappelant d'abord les longues et insignes bontés de son ami, il lui demandait la permission de s'en autoriser pour lui parler d'une chose grave, avec l'abandon d'un frère, en même temps qu'avec le respect et la déférence dus à un frère aîné.

« iMon cher ami, vous étonnerez-vous maintenant de la tristesse que je fis paraître, en vous voyant partir? Je ne pouvais vous dire de vive voix ce qui en faisait le fond, parce que je ne voulais pas que

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