‹ Frédéric OzanamChapitre 281 sur 344 · BIARRITZ · texte numérisé non relu

BIARRITZ

chant à sa clientèle pour trois semaines, était venu le soigner et ranimer : a II m'est arrivé comme un arcen-ciel, un jour qu'il pleuvait à verse, symbole de l'espérance qu'il me rapportait. » Il disait aussi l'extrême douceur qu'il goûtait à voir sa femme et son enfant pleines de santé, de pouvoir jouir d'elles, et « donner à l'éducation de sa petite Marie un temps qu'autrefois il n'avait pas ». Mais que deviendront-elles? Et il en revient alors « à la douloureuse pensée de sa carrière perdue, «t de cette famille abandonnée à tous les hasards du plus sombre avenir. Là-dessus mon imagination broie du noir tout à son aise. Je me sens bien triste, et plus que jamais j'ai besoin de vos bonnes prières. Les pensées de la foi n'ont pas assez d'empire pour m'arracher à ces prévisions. Non point certes que la religion soit impuissante sur mon misérable cœur : elle me préserve du désespoir. Mais je ne réussis pas à me contenir tout à fait; je ne suis pas assez chrétien. Je ne crois pas toutefois offenser Dieu en me laissant aller à cet épanchement auprès d'un ami, qui est plus ferme que moi et qui peut me tendre une main secourable ».

C'est à Lallier qu'il écrit ainsi, et il ajoute: « Dans ce lieu charmant j'ai repris des forces au bord de la mer. Toutefois, il s'en faut encore de beaucoup que je sois guéri. L'hiver approche et je crains bien que mon rétablissement ne soit ajourné à l'été prochain, si même Dieu veut que je me rétablisse jamais. Cette séparation me désole. Je ne puis m'accoutumer à la pensée de rester encore cinq mois sans voir ni vous, ni Cornudet, ni cet excellent Pessonneaux, ni aucun de ceux que Dieu m'a donnés pour compagnons de route sur la terre. »

M. Dufieux avait pareillement reçu la confidence des inquiétudes du malade sur l'avenir des siens. La réponse qu'il y fit est trop belle pour ne pas trouver sa place ici : « Mon bien-aimé Frédéric, ma santé s'en va. Je viens d'essuyer encore une maladie grave ; et c'est à peine si j'ai la force de tracer ces lignes. Dans ces dernières souffrances, j'ai bien pensé à vous ; je me suis enquis de vous par un de mes amis, auprès de votre médecin des Eaux-Bonnes, qui a bon espoir de vous. Quant à vos intérêts de famille, laissez-vous aller à la volonté de Dieu : il se chargera de tout... Mon Dieu, cher ami, que n'aurais-je pas à craindre, moi, si je ne savais que la divine Providence est là? J'ai sept enfants en bas âge. Toute ma fortune consiste en vingt-trois mille francs acquis dans un labeur où j'ai laissé les derniers débris de mes jeunes années, ma santé, ma vie bientôt. A côté de cela, je n'ai ni parents, ni amis, ni héritage, ni place, ni faveur à attendre de qui que ce soit; rien que mon travail, avec des forces insuffisantes pour l'accomplir. Cependant, ma femme et moi, nous dormons en paix sur l'oreiller de la pauvreté. Je sais que la main de Dieu ne m'abandonnera que le jour où le premier j'aurai cessé de m'attacher à elle! — Courage donc, mon bon ami, la santé reviendra, la prospérité suivra, le génie et la gloire survivront : ce sera l'héritage et la dot des vôtres. Hélas! et les miens?... Mon bon Frédéric, je puis vous le dire : je n'ai jamais été malheureux que lorsque j'ai fléchi dans mon espérance en Dieu. Toutes les fois, au contraire, que je suis revenu à Lui, humble et soumis, comme un petit chien que son maître aurait corrigé,, je me suis senti caressé par cette main miséricordieuse et toute-puissante. »

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