‹ Frédéric OzanamChapitre 283 sur 344 · PÈLERINAGE A BURG · texte numérisé non relu

PÈLERINAGE A BURG

Et voici qu'arrivé à Bayonne, dans une ville à demi espagnole, où la moitié des enseignes de boutiques parlent le castillan le plus pur, j'hésite à pousser jusqu'à Se ville! »

L'autorisation lui fut donnée par son médecin de faire du moins un essai, jusqu'à Burgos. Il partit le 16 novembre, avec sa femme et son enfant, à l'entrée de cette saison dont le proverbe espagnol dit : « six mois d'hyver, six mois d'enfer ». La pluie les accompagna dans toute l'ascension de trente-trois heures qui escalade le haut plateau où est assise la Madré de Reys, à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer. L'intempérie de la saison, la mélancolie de la route se consolaient pour Ozanam dans les pensées suivantes : « Que de pauvres pèlerins de France et d'Italie, écrit-il, y cheminèrent dans les larmes, allant chercher à Saint-Jacques la rémission de leurs péchés, la guérison d'un malade, la délivrance d'un captif! Et à travers quels périls, quand les bandes sarrasines battaient le pays, quand les eaux débordées emportaient les chaussées et les ponts I »

Le 18 novembre, vers trois heures, les tours de Notre-Dame de Burgos surgirent à ses yeux. Une heure après, il s'agenouillait pour rendre grâces, dans la merveilleuse cathédrale déjà pleine d'ombre. Le lendemain ce furent presque toutes les heures qu'il y passa, au cœur même du moyen âge espagnol tout entier, tour à tour se souvenant, admirant, et priant la Reine de ce lieu, en ces termes ardents qu'il rapporte à son frère : « Ah! sainte Vierge, ma mère, que vous êtes une puissante Dame! Et, en retour de votre pauvre maisonnette de Nazareth, que votre divin Fils vous a fait bâtir d'admirables maisons ! Je vous

en connaissais de bi^n belles, depuis Notre-Dame de Cologne jusqu'à Sainte-Marie-Majeure; et de Sainte- Marie de Florence jusqu'à Notre-Dame de Chartres... Et voici que les Castillans, déposant leur fière épée pour la truelle et le ciseau, se sont relayés ici pendant trois cents ans à votre service, afin que vous ayez aussi une belle demeure parmi eux ! Bonne Vierge, qui avez obtenu ces miracles, obtenez-nous aussi quelque chose pour nous et pour les nôtres. Raifermissez cette maison fragile et délabrée de nos corps. Faites monter jusqu'au ciel l'édifice spirituel de nos âmes. »

Nous ne dirons rien de plus, car tout a été raconté con amore par Ozanam lui-même, puis publié après sa mort, dans le chef-d'œuvre qu'il intitula : Un Pèlerinage au pays du Cid, constante occupation et douce consolation des derniers jours de sa vie. Il avait semblé revivre à Burgos: « Malgré un temps pluvieux, annonce-t-il à ses amis, je ne me suis jamais mieux porté, et les trois jours de Burgos n'eurent que le tort d'être trop courts : trois jours pa ssés avec le Campeador, |avec Fernan Gonzalez le grand comte de Castille, avec la grande Isabelle'! J'avais là, à Burgos, tout le poème de l'Espagne héroïque et sacrée. En trois jours de séjour, j'ai vu trois cents ans d'histoire. Enfin je remporte de là de nobles pensées, de belles pages en germe, des poésies et des notices sur les monuments, des ballades et des légendes. Amélie a trouvé de vieilles romances à chanter, elle a acheté des mantilles, elle a obtenu pour elle et pour moi des grâces du ciel. C'est assez dire que je n'ai qu'à remercier Dieu qui m'a donné la force de faire ce voyage agréable et utile ; et aussi ma chère femme qui en a eu toute la sollicitude. »

Pour rapide qu'eût été qe séjour à Burgos, Ozanam

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n'y oublia pas la conférence de Saint- Vincent de Paul. La catholique et fière Espagne, riche en œuvres anciennes de charité et d'évangélisation, avait mis de la lenteur à accueillir celle-ci, récente et étrangère. Jusque-là, Saint-Joseph de Madrid et Burgos étaient encore les seules, croyons-nous, qui fussent agrégées à la Société. xMais la fin de cette année-là même, 1852, vit s'opérer l'affiliation de nombreuses autres, Calella, Santa-Grux de Madrid, Santander, Huesca , etc . Dix ans après , sur 2.000 conférences é trangères à la France, l'Espagne en comptait cinq cents.

Le 24- novembre Ozanam était de retour àBayonne. Un moment, il avait pensé retourner d'abord à Paris durant ce mois, afin d'y soutenir sa candidature à l'Académie des Inscriptions. « Mais à quoi bon? Cette Académie saura bien se passer quelque temps encore de mes lumières. Je m'en consolerais facilement, si je ne craignais que ces lumières ne vinssent bientôt à s'éteindre. » Et quelques lignes après : « Je connais tels candidats qui ne sont guère entrés à l'Académie que pour ce qu'on espérait d'eux. Et ne peut-on pas espérer de moi tout autant? Et, de plus, que je laisserai bientôt ma place vacante ? »

L'hiver approchait : où allait-il le passer? La question se posa entre Bayonne, l'Espagne et l'Italie. L'Italie l'emporta : « Notre belle Italie ! « Hippolyte Fortoul, son ancien camarade du collège de Lyon, devenu ministre de l'Instruction publique sous le second Empire, mais resté fidèle à son amitié, chercha à lui adoucir un peu les ennuis du repos, en le chargeant d'un petit travail à faire à Pise sur les Origines des Républiques italiennes, moyennant une légère indemnité de voyage.

Ozanam ne voulut pas quitter Bayonne et les Pv-

rénées, sans faire une visite de voisinage au village natal de saint Vincent de Paul : « Je la devais bien au bien-aimé patron qui a préservé ma jeunesse de tant de dangers, et qui a répandu des bénédictions si imprévues sur nos humbles conférences. C'est à sept ou huit lieues de Rayonne, l'affaire d'une petite journée. Nous sommes arrivés d'abord au village de Pouy, qu'on appelle maintenant Saint-Vincent-de- Paul, du nom de son glorieux fils. Nous y avons vu le vieux chêne sous lequel saint Vincent, petit berger, s'abritait en gardant ses brebis. Ce bel arbre ne tient plus au sol que par l'écorce d'un tronc dévoré par les ans. Mais ses branches sont magnifiques, et, dans cette saison avancée, elles ont encore un vert feuillage. J'y voyais bien l'image des fondations de saint Vincent de Paul, qui ne semblent tenir à la terre par rien d'humain, et qui cependant triomphent des siècles et grandissent dans les révolutions. »

Une autre lettre dit : « M. le curé de Saint-Vincentde-Paul a fait couper sous nos yeux une branche du chêne vénéré, que je vais envoyer au conseil général. En même temps, Amélie s'est approvisionnée de feuilles, de rameaux et de glands dont elle compte vous faire part, tandis que petite Marie était toute joyeuse de voir sur la lande des moutons qui devaient être les arrière-petits-enfants de ceux que gardait le saint. »

« De Pouy, nous reprimes notre route pour Notre- Dame de Buglosse, à trois quarts de lieue plus loin, par un pays affreux, coupé de marais, sans culture. Le vieux sanctuaire est vénérable par une image de Marie qui y attire un grand concours de pèlerins. C'est là que, samedi matin, nous avons accompli notre pèlerinage, et que nous avons eu la consola-

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