‹ Frédéric OzanamChapitre 290 sur 344 · L'HIVER A PISE · texte numérisé non relu

L'HIVER A PISE

les infidèles érigeaient cette incomparable église. » Et ailleurs : « Aux bons jours, il nous arrive de prendre une voiture bien close et de nous faire conduire à la cathédrale. Là, tous les souvenirs du déluge s'évanouissent, et nous sommes vraiment pour une heure en paradis. Ah ! ces vieux maîtres avaient bien compris que l'Église doit être une Jérusalem céleste; et ils construisirent celle-ci avec tant de légèreté qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de la terre ou si elle y pose seulement, descendue du ciel. Les quatre-vingt-quatre colonnes qui portent ses cinq nefs sont élancées comme les palmiers des jardins éternels. Des anges, qu'on croit peints par Guirlandaio, mais qui vivent assurément, montent et descendent en groupes charmants le long du grand arc qui ouvre le sanctuaire. Et au fond de l'abside, le Christ assis, et écrasant sous les pieds de son trône le lion et le dragon. Ah! c'est en présence de cette nouvelle transfiguration qu'on s'écrie de grand cœur : « Seigneur, il fait bon ici ; dressons-y trois tentes ! » « Que si, au sortir de la basilique, la pluie un moment suspendue permet de faire le tour de la place, de considérer la façade avec sa coupole byzantine, et derrière, les murs d'enceinte qui ont vu tant d'assauts, alors on revient l'âme assez nourrie de poésie pour essuyer encore sans murmure de longs jours de captivité, comme les saints, après leurs extases et leurs visions, supportent plus patiemment les ennuis de la vie. »

C'était bien la captivité en effet que ces journées d'hiver dont Ozanam donne ainsi l'horaire et l'emploi. Son lever, à neuf heures, en qualité de malade, pour obéir à l'ange gardien fort aimable mais trop sévère qui veille à l'exécution de l'ordonnance ;

le déjeuner, en se serrant auprès d'un bon feu ; vers onze heures, si la bourrasque souffle avec moins de furie, la messe à l'église voisine; puis la bibliothèque qui est à deux pas, et où Ton s'oublierait sans la crainte salutaire de la même gardienne. La rentrée au logis pour écrire une lettre, donner une leçon à IVP Marie. Puis le dîner, de plus en plus enfoncés dans la cheminée, car le froid vient avec le soir. Quelque lecture achève la journée, pendant laquelle on a tout le loisir de regretter les amis qui animaient le coin du feu de la rue de Fleurus. Faites-moi le plaisir de me dire si je ne viens pas de vous peindre un hiver de Berlin ou de Munich? »

Ceux qui n'ont pas eu le spectacle d'Ozanajn en prière, en trouveront l'image dans ces lettres. Il a franchi les portes de bronze du Dôme; il est parvenu au bout de cette forêt de colonnes qui divisent les cinq nefs : il est là face à face, et sous les grands yeux du Christ colossal de la mosaïque absidale. Il le contemple assis entre la sainte Vierge et saint Jean. Là il évoque tous les souvenirs historiques de ce lieu, les dépose aux genoux du Roi des siècles; et les plus beaux psaumes viennent à ses lèvres pour exprimer ses ardeurs. « Là, enveloppé et comme accablé de la majesté divine, je me sentais heureux que Notre-Seigneur eût inspiré à un peuple de lui bâtir une demeure presque digne de lui. La crainte de Dieu, le sentiment du néant de l'homme, l'orgueil légitime du chrétien, toutes ces émotions se réveillent à la fois, et l'on comprend la parole du psaume : «Qu'ils sont aimés vos tabernacles, ô Seigneur des vertus! »

Ozanam dit aussi son bonheur de rencontrer dans cette église et dans d'autres de la ville, de pauvres gens qui l'édifient : « La masse du peuple, ici du

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