DERNIERES LETTRES
Sarrasins, les terribles ravageurs de tout ce beau rivage.
Il pouvait écrire encore, quelques lettres du moins. L'image de Lyon, sa chère ville de Lyon, de ses amis de Lyon, ses plus anciens amis, le hantait comme un regret et aussi comme un reproche : celui de son long silence. Il leur adressa à tous, dans la personne de l'un d'eux, M. Prosper Dugas^, ce souvenir qui ne voulait pas être encore un adieu :
« Mon cher ami, il y a bien longtemps que je n'ai donné signe de vie à mes amis de Lyon; et cependant les heures ne m'ont pas manqué pour penser à eux. Dieu, qu'il faut toujours bénir, m'a fait des loisirs forcés en me condamnant depuis un an, à quitter ma maison, mes occupations, mes habitudes. J'ai dû apprendre à rompre la moitié des liens qui attachent l'homme à la terre, et j'ai vécu errant, cherchant la santé, la demandant aux Eaux bienfaisantes des montagnes, à l'air de la mer, au ciel de l'Italie.
« Plusieurs de ceux qui m'aiment à Lyon, ou, pour mieux dire, tous m'ont accompagné de leur sollicitude dans cet exil ; vous vous êtes inquiétés de ma santé; vous m'avez secouru de vos prières. Je le dis avec foi : j'ai dû beaucoup aux prières de l'amitié, aux saints sacrifices offerts par de saints prêtres. Je leur attribue d'abord les consolations infinies que Dieu a bien voulu mêler à mes amertumes. En même temps qu'il me frappait à Pise d'une terrible rechute, il m'y entourait des soins les plus tendres ; il appelait autour de moi les affections inattendues de plusieurs
1. V. Prosper Dugas, Vie et Souvenirs, ch. ii, p. 32, 33, chez Oudin frères, 1878.
LÏVOURNE; L'ANTIGNANO. 579
personnes pour lesquelles jetais la veille un étranger; et qui, au moment de l'affliction, ne voyaient plus en moi qu'un frère.
« Enfin, j'ai lieu d'espérer que tant de vœux ont forcé le ciel ; et que je commence à me trouver sur la voie d'une guérison longtemps improbable. La belle saison et Fair de la mer m'ont fait beaucoup de bien.
« Cependant, la décision des médecins m'enchaine encore aux lieux où j'ai éprouvé les premiers symptômes du rétablissement. Je suis sûr que vous refuseriez de me plaindre en voyant ces charmantes collines où je respire les brises de la Méditerranée, environné de ma petite mais bien-aimée famille, aux pieds de la Vierge de Montenero qui veille, comme à Fourvière, sur une grande ville catholique.
« Et pourtant, chers amis, je donnerais toutes les splendeurs de cet horizon italien, tous les parfums de cette végétation du Midi , tout le charme de cette belle langue que j'entends parler avec tant de plaisir, je les donnerais pour rentrer dans mon humble logis, pour revoir le ruisseau de ma rue, l'escalier de mon troisième étage, les livres de ma bibliothèque, à bien plus forte raison pour embrasser mes amis de Lyon! »
La dernière lettre pour la France est adressée à M. Eugène Rendu qui lui avait précédemment annoncé son mariage. C'est moins de deux mois avant sa mort qu'il lui répond, juillet 1853, et l'on s'émerveille de lui trouver la parole si riante, l'imagination si fraîche : « Votre aimable lettre nous a trouvé près de Florence, la ville des fleurs : c'était bien le lieu pour recevoir un si joli message. Mais pourquoi n'estil pas arrivé sous l'aile d'une blanche colombe? Nous étions alors, Madame Ozanam et moi, sur la terrasse