DERNIERES LETTRES
de la petite villa de mon cousin, au-dessous de San- Miniato, ayant à nos pieds toute cette cité de marbre dans une corbeille de verdure. » Ozanam aujourd'hui y répond « sur une table parfumée de branches de myrte, toutes blanches d'une neig"e de fleurs qu'il regrette de ne pouvoir envoyer à l'épousée, qui les porterait avec tant de grâce!... Mais ce symbole serait trop profane pour des chrétiens. » C'est d'un mariage tout chrétien qu'Ozanam félicite l'ami dont la vertueuse jeunesse a mérité le choix que Dieu a fait pour lui d'une épouse dont la compagnie fera l'honneur et le bonheur de sa destinée. « De telles rencontres ne sont pas communes, et ceux-là seuls qui en connaissent la douceur ont le droit d'en parler. C'est pourquoi je vous félicite, mon cher ami; et déjà je me réjouis comme d'un heureux augure, de ce nom d'Amélie que vous donnerez à votre compagne. Est-ce notre exemple aussi qui vous a fait choisir le 23 pour vos noces ? Le 23 porte bonheur ! . . . Les vœux de vos amis, les mérites de vos parents vous tressent une couronne qui ne se flétrira pas. »
Le Pèlerinage au Pays du Cid eut là son dernier trait de plume : mais combien laborieux ! Ozanam en était réduit à ne pouvoir écrire trois lignes de suite sans être contraint de s'étendre sur un canapé. Il ne recevait plus que de rares amis, tels que les Ferrucci qu'a fait connaître à la France la touchante notice de l'abbé Perreyve, sur la jeune RosaFerrncci, leur tille. Des notabilités du pays ou d'ailleurs briguaient cependant l'honneur d'entrer en relation avec l'illustre Français. Reconnaissant de leurs bontés, Ozanam se refusait à leurs hommages. Un jour qu'il s'était excusé sur sa faiblesse de recevoir un personnage princier venu en grand équipage, se présenta le
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soir un pauvre jeune homme de Sardaigne, qui venait à pied de Livourne, couvert de poussière, pour lui demander quelques renseignements utiles à la fondation d'une conférence dans son lie. Le malade le reçut avec joie, et rassemblant toutes ses forces, le retint pendant deux heures près de lui.
Deux jeunes membres delà conférence de Livourne, les frères Bevilacqua, s'étaient pris d'une véritable tendresse, eux et leur famille, pour ce grand et saint ami, à qui tous leurs instants libres furent désormais consacrés sans compter. C'était, sur la route poudreuse de Livourne à Antignano, un service perpétuel de bons offices, de prévenances délicates, et d'aimables surprises. Un jour, arrive au malade une charge de ses fleurs préférées; un autre jour, jour de grande fièvre, une provision de glace; puis une pareille encore dès la toute première heure du lendemain. Puis, quand le mal devient plus alarmant, à l'insu du malade, les deux frères passent la nuit dans une maison voisine, et dès qu'une lumière à la fenêtred'en face les avertit d'une crise, ils viennent se mettre aux ordres de l'épouse et au service de l'époux.
Les pêcheurs et les paysans, eux aussi, étaient conquis au « pieux étranger », comme ils disaient, lui apportant leurs petits présents de terre ou de mer, avec ces douces paroles d'amitié compatissante dont la langue italienne a le secret. Ozanam les leur rendait gracieusement.
Toute cette sollicitude affectueuse, celle aussi de son médecin, celle de son confesseur, supérieur des Lazaristes de Livourne, le confondaient de reconnaissance. Il rouvrit son testament pour y déposer leurs noms avec son remerciement : « L'Antignano, 8 août : J'ajoute ici les plus tendres remerciements pour les
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frères Bevilacqua, M. le D'' Prato et le Révérend M. Massucco, qui m'ont comblé de leur amitié. Dieu seul peut les récompenser dignement. »
Déjà à cette date, lès forces s'affaissaient sensiblement; les jambes enflaient; et ce n'était plus qu'avec peine qu'elles pouvaient le porter jusqu'au bout du petit jardin de la maison. On avertit ses deux frères. Charles, le docteur, accourut auxpremiers jours d'août. Nul ne se faisait illusion, à Paris non plus qu'à Livourne, sur l'issue du combat; on lit dans une lettre de l'abbé Perreyve, des mêmes jours : « Les dernières nouvelles de M. Ozanam brisent le cœur. Charles, son frère, a reçu un télégramme de M*"" Ozanam, il y a quatre jours, disant que le cher malade est dans un état d'extrême faiblesse. Je ne puis vous dire la profonde douleur que ce télégramme a causée à tous ceux qui ont connu et aimé M. Ozanam. Quelle perte pour tout ce qui est bien, religion, vérité! Mais surtout, quelle perte pour moi! »
La grande fête de l'Assomption était proche. La veille, il déclara avec insistance qu'il irait à l'église pour y communier et entendre la messe. L'heure venue, il refusa la voiture que sa femme avait fait venir de Livourne : « C'est peut-être ma dernière promenade en ce monde, je veux qu'elle soit pour rendre visite à mon Dieu et à sa Mère » ; et appuyé sur celle qu'il appelait son ange gardien, il se mit en chemin. Les paysans, instruits de son arrivée, se tenaient groupés près de l'église ; et lorsque pâle il apparut, puis traversa leurs rangs, il n'y en eut pas un qui ne se découvrit et ne s'inclinât révérencieusèment, tandis que les femmes et les enfants lui envoyaient ce gracieux signe de la main qui est la salutation du pays. Il en fut ému jusqu'aux larmes.