‹ Frédéric OzanamChapitre 35 sur 344 · L'HOTE D" AMPÈRE · texte numérisé non relu

L'HOTE D" AMPÈRE

« Venez en prendre possession, continua-t-il. Je vous offre chez moi la table et le logement, aux mêmes conditions et prix que dans votre pension. Vos goûts et vos sentiments sont analogues aux miens; je serai bien aise d'avoir l'oecasion de causer avec vous. Vous ferez connaissance avec mon fils qui s'est beaucoup occupé de littérature allemande ; sa bibliothèque sera à votre disposition. Vous faites maigre ; nous aussi. Ma sœur, ma fille et mon fils dinent avec moi. Ce seraune société agréable. Qu'en pensez-vous?»

Le jeune homme ne savait que répondre, doutant encore que cette offre pût s'adresser à lui. Il témoigna timidement combien il s'en trouvait honoré et heureux. Et il ajouta discrètement que, n'osant accepter de lui-même, il s'en remettait à ses parents, k qui il allait en écrire.

Dans la lettre suivante, 7 décembre, la chose est faite. Frédéric apprend à son père que, depuis deux jours, il est l'hôte du grand Ampère , rue des Fossés-Saint-Victor, 19, entre l'École polytechnique et le Jardin du Roi. Il y décrit son aménagement, il y joint le plan de sa chambre, ainsi que le règlement de la journée de cet intérieur de famille où il a désormais sa bonne place d'enfant.

André-Marie Ampère avait à cette époque cinquantesix ans. Membre de l'Institut depuis 1814, professeur d'analyse mathématique à l'École polytechnique, de physique au collège de France, etc., etc., plus tard inspecteur général de l'Université, le savant avait fait alors ces découvertes géniales qui faisaient écrire à Arago : « On dira les lois d'Ampère comme on dit les lois de Kepler. » Les Sociétés royales de Londres, d'Edimbourg, de Cambridge, les Académies de Berlin, de

Stockholm, de Bruxelles, de Genève l'avaient affilié à leurs compagnies : il était le plus grand nom scientifique de son pays et de son siècle : « Il a la science intuitive, instinctive, écrit Ozanam. Les découvertes qui l'ont porté à ce haut rang lui sont venues, dit-il, tout à coup, comme des éclairs. »

Mais ce que son jeune ami aime et admire en lui plus que son génie, c'est sa bonté. De grandes douleurs domestiques avaient attendri son cœur, en exaltant sa foi. Il vivait entre sa bonne sœur et sa chère fille Albine, consumée de chagrins. Jean- Jacques son fils, son orgueil, son espérance, était à courir le monde pour s'instruire. Frédéric venait remplir un vide à ce foyer austère. « M. Ampère a toutes sortes de bontés pour moi, écrivait-il à sa mère. Les conseils de politesse que vous m'avez donnés sont malheureusement paralysés par ses prévenances. J'ai beau me débattre : il faut absolument qu'à la table je me serve des premiers, sans quoi on se fâche. Sa conversation est parfois amusante, toujours instructive. J'ai déjà appris beaucoup de choses depuis que je suis avec lui. »

Ampère lui ouvrit largement les sources d'instruction desquelles il disposait; lui facilitant toutes ses entrées à l'Institut, dont il était un des princes, dans la bibliothèque Mazarine, où il voulut le présenter et le recommander lui-même. « La bienveillance de ce grand homme, écrira Ozanam, en souvenir de ces jours, allait au-devant de tous, mais elle se posait surtout sur les jeunes gens. Nous en connaissons pour qui il eut des complaisances et des sollicitudes qui ressemblaient à celles d'un père. En vérité, ceux qui n'ont connu que l'intelligence de cet homme n'ont connu de lui que la moitié la moins parfaite.

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S'il pensa beaucoup, il aima encore davantage. » Mais derrière et au-dessus de la bonté d'Ampère, Ozanam reconnaissait et adorait la Bonté suprême dont il écrivait pieusement : « Dieu est bien généreux de m'avoir adouci l'exil comme il a fait par la société où je me trouve placé. Il fait bien toute chose. Il a vu combien j'aurais à souffrir du mal du pays, beaucoup souffrir. Il a vu que, faible comme je le suis, j'avais besoin de grandes consolations pour me soutenir jusqu'au bout. Il me les a données. »

Consolé, mais non guéri, le jeune cœur se demande et se répond dans ses lettres : « Quelle vie d'étudiant plus heureuse que la mienne?... Eh bien! non : il s'est produit chez moi un grand malaise dans une solitude immense. Séparé de ceux que j'aimais, je sens en moi quelque chose d'enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique, à l'ombre du père et de la mère, quelque chose d'une indicible délicatesse qui se flétrit à l'air de la capitale. »

Ce quelque chose d'enfantin, qui est l'aimable reflet d'une âme restée chaste et tendre, Ozanam, grâce à Dieu, ne le perdra jamais. Tantôt il écrit à son père : « Vous me demandez ce qui me manque? Vous, mon bon père, vous, et toute ma famille : voilà ce qui me manque, et que je brûle de revoir. Comme il fera bon de nous embrasser dans huit mois d'ici ! » Tantôt avec sa mère, il se reporte à ces fêtes domestiques, desquelles, hélas! il n'est plus : la Saint-Nicolas, la veillée de Noël, le jour de l'An, la fête des Rois, toutes ces joies de l'Église et du foyer auxquelles le jeune chrétien ne manque pas de rattacher le nom de Dieu. « Voici Noël qui approche. Je prierai pour vous; vous prierez pour moi, ma bonne mère. Dieu nous entendra tous deux : il nous donnera force et

courage; son règne nous arrivera. Et, quel que soit l'avenir, nous marcherons tous d'un pas ferme vers les destinées qui nous attendent. »

Par contre, ce grand Paris pour lui est un cadavre auquel il est attaché tout vivant : « Sa froideur me glace, sa corruption me tue. Paris, c'est Babylone où captif je pleure au souvenir de Sion. Et Sion, c'est ma ville natale, avec ceux que j'y ai laissés, avec sa provinciale bonhomie, et la charité de ses habitants, avec ses autels debout et ses croyances respectées. »

La pensée de sa mère lui était plus qu'une douceur et unregret,^elleluiétait, même de loin, une lumière et une garde. Quelques mois avant sa mort, il écrivait d'elle, dans des pages testamentaires : « Ma mère nous gouvernait par la confiance, par l'honneur, par le sentiment du devoir. Aurais-je oser lire la page qu'elle me défendait dans un livre, tout en me le laissant sur ma parole? Pendant mon séjour à Paris, elle ne me perdit pas de vue ; elle sut tout ce que je faisais, mais je ne m'en doutai jamais. Je me croyais libre, et je ne m'en trouvais que plus lié. C'est ainsi qu'on inspire des sentiments généreux, qu'on donne des ailes à l'âme, qu'on l'habitue à se porter au bien par un essor dont elle est fière, au lieu de l'y enchaîner par des liens d'une surveillance qui l'irrite, et d'une servitude humiliante qu'elle est impatiente de secouer. »

C'est cette pensée de sa mère, toujours présente, qui fournit au jeune homme sa réponse à M. de Chateaubriand, dans une visite mémorable. Le Père Lacordaire Ta racontée en ces termes, que je complète.

Ce que le grand Ampère était dans le monde

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