‹ Frédéric OzanamChapitre 36 sur 344 · CHEZ M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHEZ M. DE CHATEAUBRIAND

des sciences, Chateaubriand Tétait dans le monde des lettres. Ozanam portait dans son cœur ardent et timide à la fois, un grand désir de l'entendre, une vive appréhension de se présenter à lui. Une lettre de recommandation d'un chanoine de Lyon, M. l'abbé Bonnevie, l'enhardit enfin à sonner au modeste hôtel de eelui que Charles X, à Prague, appelait « une puissance de ce monde ». C'était le jour du 1" janvier 1832. Il était midi, M. de Chateaubriand venait d'entendre la messe. Il accueillit l'étudiant avec une extrême bonté. Puis, après quelques questions sur ses projets, ses études, ses goûts, il lui demanda s'il se proposait d'assister au spectacle? « Ozanam, rapporte le Père Lacordaire, Ozanam hésitait entre la vérité et la crainte de paraître puéril à son illustre interlocuteur. Il se tut quelque temps. M. de Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eût attaché à sa réponse un grand prix. A la fin la vérité l'emporta. Il avoua que sa mère lui avait fait promettre de ne pas mettre les pieds dans un théâtre. Alors l'auteur du Génie du Christianisme ^ se penchant vers Ozanam pour l'embrasser, lui dit affectueusement : « Je vous conjure de suivre le conseil de votre mère. Vous ne gagneriez rien au théâtre, et vous pourriez y perdre beaucoup. »

« Cette parole, ajoute le Père Lacordaire, demeura comme un éclair dans la pensée d'Ozanam; et lorsque quelques-uns de ses camarades, moins scrupuleux que lui, l'engageaient à les accompagner au spectacle, il s'en défendait par cette phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit qu'il n'était pas bon d'y aller. » Il y fut, pour la première fois, en 1840, à l'âge de vingt-sept ans, pour entendre Polyeucte. Son impression fut froide : il avait éprouvé^

comme tous ceux dont le goût est sûr et l'imagination vive, que rien n'égale la représentation que l'esprit se donne à lui-même, dans une lecture silencieuse et solitaire, des grands maîtres. »

En même temps qu'il recevait ces avertissements solennels, Ozanam en recevait d'autres du spectacle du monde, « qui, écrit-il, commence à lui apparaître, avec la laideur de ses vices, le tumulte de ses passions, les blasphèmes de son impiété. Nous, enfants élevés par des parents vertueux, nous vivions pleins de candeur et de confiance; l'âme ouverte à toute parole d'honneur, à toute apparence de vérité. Et nous voici condamnés à l'art pénible d'apprendre la défiance et le soupçon ».

Il trouvait son refuge dans ces deux choses qu'il nomme : « La science et le catholicisme, telles sont ici mes seules consolations; et certes cette part est belle. » Nous y joindrons l'amitié.

Les années de l'arrivée d'Ozanam à Paris, 1831- 1832, étaient celles d'une vaste ébullition de tous les éléments de la vie intellectuelle, religieuse, politique, sociale, littéraire. On se croyait sincèrement arrivé à un de ces tournants de l'histoire où l'humanité change ses voies pour aborder à de nouveaux cieux et à de nouvelles terres. Deux philosophies se dressaient en face l'une de l'autre : la philosophie et école rationaliste, avec ses ramifications et applications dans toutes les branches des connaissances humaines ; la philosophie et école traditionnelle, ainsi nommée parce que chez elle la raison demande à la tradition le point de départ de ses déductions. A sa tête, ou dans ses rangs, il cite Chateaubriand, Lamennais, le baron d'Eckstein,

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