LES DEUX PHILOSOPHIES
de Bonald; et pour l'Allemagne Schlegel, Slolberg, Gœrrès, etc. C'est de ce côté qu'il voit poindre l'espérance de la restauration catholique, et il la salue. « C'est singulier comme tout le monde est instruit ici, » écrit candidement le jeune familier de la maison d'Ampère. Il y rencontrait souvent M. Ballanche, un autre lyonnais, sur les idées duquel il faisait ses réserves, mais dans qui il aimait le sage, le juste, le chrétien catholique en somme. Aussi bien, tout récemment, dans son courageux ouvrage de la Vision d'Hebal, écrit au lendemain du sac sacrilège de Saint-Germain-l'Auxerrois, en présence du Saint- Simonisme prophétisant la fin du vieux dogme et déjà menant ses funérailles, il n'avait pas hésité à faire cette éclatante profession de sa foi romaine : « Tout est dans le Christianisme, et le Christianisme a tout dit... La Ville éternelle sait qu'uû nouveau règne lui est promis, et le Pontificat romain dira de quelles traditions il est dépositaire. »
Ozanam s'attacha à lui comme à un aimable maître. On lit dans une lettre d'alors : « M. Ballanche m'a très bien accueilli. Au cours de son entretien, il me dit : « Toute religion renferme nécessairement une théologie, une physiologie et une cosmogonie. » N'estce point là ce que nous disions un jour ensemble? Et n'est-ce point une manière d'entendre l'apôtre saint Paul quand il énonce que toute science est renfermée dans la science de Jésus crucifié? »
Lamennais était une autre royauté intellectuelle, mais fort discutée dès lors. Ozanam le vit peu. Ses lettres parlent deux fois de lui, mais pour n'en rien dire. Le 7 décembre il écrit : n J'ai vu iM. de Lamennais, la veille de son départ pour Rome. J'ai beaucoup causé avec lui. » De quel objet? Il ne le dit
pas. Ce célèbre voyage à Rome, 31 décembre 1831, est celui duquel Lamennais rapportera l'âme d'un révolté. Ozanam ne garda pas un souvenir sympathique de cette entrevue, l'unique qu'il ait eue avec lui. Il ne prononcera plus son nom que pour pleurer sur lui.
Cependant l'étudiant s'était mis à ce travail ardent, duquel dix ans après il écrivait à son jeune frère Charles :
«Tu auras bientôt dix-huit ans. C'estl'âge où ilm'a fallu quitter tout, — car nous avions tout alors ! — et arriver ici où je n'avais pas, comme tu les as, un frère, de nombreux parents et des amis. Au lieu de cela, une chambre presque toujours déserte, des livres qui n'avaient pas pour moi de souvenirs, des figures étrangères. Souvent, depuis l'heure des repas jusqu'à minuit, la lueur de la lampe et la braise du foyer étaient mes seules compagnes. Et alors, en reportant ma pensée vers ceux que je ne voyais plus, je me demandais si, en retournant un jour à Lyon, je les y retrouverais? »
Le jeune étudiant en droit s'était mis consciencieusement à étudier le droit, ayant soin, comme il nous l'apprend, aussitôt rentré du cours, de rédiger la leçon qu'il y venait d'entendre. Nous le voyons pareillement exact aux conférences des jeunes juristes entre eux, y remplissant parfois le premier rôle, soit à la défense, soit au ministère public, dans des plaidoiries et des réquisitoires où son talent de parole commence à se révéler. De l'une d'elles, le jeune procureur du Roi improvisé écrit : « Quoiqu'on m'ait fait des compliments, je me suis trouvé faible : je ne me sentais pas assez maître de mon sujet. »
Un cours libre d'Économie politique et sociale,
professé par M. de Coux, avait pour Ozanam tous les genres d'attraits. M. de Coux était un des trois jeunes maîtres qui, en mai 1831, avaient ouvert spontanément l'École libre, dont le procès éclatant retentissait encore. Son enseignement rompait avec les économistes philosophes, les Adam Smith, les J.-B. Say, les Sismondi, qu'il accusait justement de ne s'occuper que de la richesse et des moyens de la produire, en négligeant l'homme lui-même, en oubliant que les vertus morales sont elles aussi des valeurs, et n'osant pas toucher à la grave question de la répartition de la fortune publique, par crainte de se heurter à l'Église et à l'Évangile. C'est de ce cours et de ce maître qu'Ozanam écrit, en mars 1832 : a M. de Coux a commencé son cours d'Économie politique, plein de profondeur- et d'intérêt. Je t'engage à y souscrire. Il y a foule à ses leçons, parce que, dans ses leçons, il y a de la vérité et de la vie, une grande connaissauce de la plaie qui ronge la société et du remède qui seul peut la guérir. »
Il traduit de l'allemand un opuscule de Bergmann sur la religion du Thibet, un autre de Mone sur la mythologie des Lapons. Il lit Vico, Philosophie de r histoire; il se remet à l'étude de l'hébreu, dans le dessein d'entrer, lui aussi, par cette porte de l'orientalisme dans les profondeurs de l'histoire sacrée, comme il dit à ses amis : « Jamais une Histoire des religions ne fut plus appelée par les besoins sociaux. Ce sera notre œuvre à nous. Voici qu'elle mûrit dans nos jeunes pensées. Elle viendra dans son temps : Tempus erit. »
Ces jeunes, dont M. Noirot lui avait prédit et promis le concours, commençaient à se montrer à lui. Il n'y avait pas un mois qu'il était à Paris, lorsque, le
20 novembre, il écrivait déjà à un ancien camarade : « J'espère parvenir à fonder la réunion dont je t'avais parlé. J'ai des données pour cela. »
Six semaines après, 29 décembre, il y revient : « Tu n'ignores pas combien je désirais m'entourer de jeunes hommes sentant, pensant comme moi. Or, je sais qu'il y en a, qu'il y en a beaucoup, mais ils sont dispersés comme l'or sur le fumier; et difficile est la tâche de celui qui veut réunir des défenseurs autour d'un drapeau. Cependant j'espère, dans ma prochaine lettre, te donner des espérances plus positives. »
Enfin, le 10 février 1832, il peut écrire tout heureux : « Nos rangs sont plus nombreux que nous ne le pensions. J'ai trouvé ici de jeunes hommesforts en pensées et riches en sentiments généreux, qui consacrent leurs réflexions et leurs recherches à cette haute mission qui est aussi la nôtre. »
L'époque de la Restauration avait eu ses mémorables et actifs groupements de jeunes chrétiens. Nous ne pouvons oublier la célèbre Congrégation de la sainte Vierge, qui, née dès 1801, avait grandi sous l'Empire, pour devenir ensuite une puissance aussi sympathique et secourable aux amis de l'Église qu'elle était odieuse à ses ennemis. A côté d'elle fleurissait, dans le Quartier Latin, la Société des Bonnes Études, dirigée par un grand homme de bien, professeur de philosophie, M. Bailly de Surcy. Il la réunissait près de l'École de Droit, place de l'Estrapade, qu'il habitait lui-même et où il recevait chez lui quelques jeunes gens choisis, à titre de pensionnaires. Là, tous les étudiants trouvaient bibliothèque, journaux, salle de lecture et de conférences, avec les bons conseils et la sage direction d'un père.
Ces deux associations avaient eu leurs jours de