‹ Frédéric OzanamChapitre 39 sur 344 · CHEZ MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

CHEZ MONTALEMBERT

Montalembert, alors dans tout l'éclat de sa jeune gloire, « faisait les honneurs de son salon avec une grâce distinguée », très remarquée d'Ozanam. « Montalembert, écrit-il, a une figure angélique et une conversation très instructive. Il raconte très bien et sait nombre de choses. On s'entretient de littérature, d'histoire, des intérêts de la classe pauvre, du progrès de la civilisation. » On n'en exclut, par ordre, que les points de doctrine (ceux professés par le journal L'Avenir)^ sur lesquels Rome a demandé le silence. La plus sage discrétion est commandée à cet égard.

« Et puis on respire, dans ces réunions, un délicieux parfum de catholicisme et de fraternité. On s'anime, on réchauffe son cœur; et l'on emporte de là une douce satisfaction, un plaisir pur, une âme maîtresse d'elle-même, des résolutions et du courage pour l'avenir... L'on s'en revient tout joyeux par bandes de quatre ou cinq. J'y compte aller de temps en temps. »

Toute cette page s'achève par un cri de vaillance et de combat : « L'avenir est devant nous, jeunes gens, réservons-nous donc; et raidissons-nous contre les ennemis et les tourmentes. Songeons que la condition du progrès est la souffrance. Et que l'amitié adoucisse les tristesses que nous ne saurions éviter. »

A ces tristesses de la vie se joignaient, pour Ozanam, celles qui lui venaient du spectacle ou des menaces des temps. Le jeune homme avait dès lors le pressentiment des catastrophes réservées à la fin de son siècle. Les lignes suivantes sont étonnantes de clairvoyance et de précision à ce sujet : « S'il faut du courage pour vivre à l'époque où nous sommes, il en faudra certes davantage pour vivre à l'époque où nous allons

entrer. Tous les esprits élevés annoncent que nous sommes arrivés à une période de catastrophes et de déchirements universels. Les gouvernements et les peuples se posent en hostilité les uns contre les autres. Ici le parti républicain a pris une force croissante, et il ne cache plus ses desseins de violences. Il y a haine d'extermination déclarée entre les partis. Je crois donc à une guerre civile imminente; et l'Europe entière, enlacée dans les filets de la francmaçonnerie, en sera le théâtre. »

A ces prévisions s'ajoutaient pour l'attrister les calamités de cette funèbre année 1832. La guerre civile ensanglantait sa ville de Lyon ; les émeutes éclataient tous les jours à Paris, tandis que le choléra y répandait la mort et la terreur. On compta un moment jusqu'à 1.300 morts par jour. L'épidémie dévora presque entièrement un côté de la rue des Fossés-Saint-Victor, tandis que l'autre côté, celui de la maison de M. Ampère, semblait respecté. Ozanam en écrit ainsi à sa mère, traduisant un psaume de l'office de Complies : « Mille tomberont à votre gauche et dix mille à votre droite. Mais la mort n'approchera point de vous, parce que vous avez dit : Seigneur, vous êtes mon espérance ; et que vous avez choisi le Très-Haut pour votre refuge. » Nous n'avons plus cette lettre, admirable de foi et de courage, que, nous dit-on, M™' Ozanam lisait à toutes ses amies avec des larmes d'indicible attendrissement.

Sa famille le rappelait avec insistance auprès d'elle. Le jeune homme la supplia de le laisser à Paris, quand même. Il mettait en avant ses études, et la préparation urgente de ses examens, qui étaient proches. Mais il y était secrètement retenu par les soins et consolations que sa courageuse charité allait

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