MENACES POLITIQUES. — LE CHOLÉRA
porter à ses camarades malades. L'un d'eux, qui fut plus tard l'abbé Duchesne, curé de Notre-Dame-des- Champs, aimait à raconter les fréquentes et aimables visites qu'il en reçut à son chevet, dans ces jours funèbres. C'était un lettré. Entré en convalescence, il pria Ozanam de lui procurer quelque lecture de réconfort, appropriée à la circonstance. Le lendemain il lui apporta à lire la description des trois grandes pestes classiques dans la littérature : celle d'Athènes par Thucydide, celle dépeinte par Lucrèce, et celle de Milan dans les Fiancés de Manzoni, mais celle-ci toute consolée, transformée en un spectacle sublime, par le dévouement chrétien et par l'héroïque charité du cardinal Borromée. C'est ce qu'il voulait démontrer.
Il est une tristesse factice, alors à la mode, que le jeune homme d'action répudie énergiquement : c'est la mélancolie morbide d'un romantisme rêveur : « Estu toujours sous le poids de ta mélancolie? demandat-il à Falconnet. Mon ami, pas trop de rêverie et de littérature. Faisons sortir nos études du champ de la théorie creuse et de la spéculation, et donnons pour traduction à nos croyances les actes de notre vie tout entière. » Deux de ses camarades lyonnais, Fortoul et Huchard, se sont jetés dans le camp de la jeune France chevelue. Ozanam les prend en pitié : « Ni Chateaubriand, ni Lamartine ne sont assez avancés pour eux. Il n'y a plus que Victor Hugo : Notre-Dame de Paris, Plick et Plock, Atar Gull, Marion Delorme, voilà toute la littérature ! »
Ce n'est pas que lui-même ne souffre d'une inconstance d'humeur, de laquelle il accuse « une santé chancelante ». Mais finalement la raison l'emporte et le calme la suit. « Souvent je me gronde, je me
boude, mais toujours je finis par faire la paix avec mon moi, quoique ce soit un triste sire. En redoublant d'efforts je mériterai de vaincre... En somme, mon ami, plus de g-ravité à toi, à moi plus d'énergie; à tous deux les leçons de nos pères, les exemples de nos mères, et la bienveillance du Ciel. Ainsi peutêtre, un jour, nous sera-t-il donné d'avoir répandu sur nos pas quelques bienfaits, et d'être salués hommes de bien dans l'assemblée des sages. »
Cette fermeté de convictions et de résolutions, ce courage pour l'action, et toute cette sûreté de ses premiers pas dans la carrière, qu'Ozanam vient d'attribuer aux leçons et exemples de ses père et mère, étaient aussi grandement redevables, à Paris, à l'exemple journalier du saint laïque dont il était l'hôte, et à la direction d'un humble prêtre, dont il nous reste à prononcer le nom.
Le plus grand des deux, M. André-Marie Ampère^ n'était pats seulement un second père pour Ozanam, il lui était un religieux modèle de tous les instants. M. Ampère, comme l'écrivait le jeune homme à sa mère, terminait en ce moment son grand ouvrage synthétique de la Classification des sciences ou Philosophie des sciences. Ayant reconnu les belles facultés du jeune étudiant que la Providence lui avait envoyé, il l'appela à l'honneur d'y travailler sous sa dictée, comme en témoignent les pages encore conservées, écrites de moitié par l'un et par l'autre. Leurs entretiens journaliers sur les lois générales de l'univers amenaient dans l'âme du savant des élans spontanés d'admiration et d'adoration vers Celui qui les fit. Et Ozanam se souvenait des moments d'enthousiasme où Ampère, mettant entre ses deux mains