M. THEODORE JOUFFROY
qu'il n'avait pas voulu attaquer le christianisme en particulier ; qu'il avait pour lui une haute vénération, qu'il s'efforcerait à l'avenir de ne plus blesser les croyances. Mais surtout, il a constaté un fait bien remarquable, bien encourageant pour l'époque actuelle : « Messieurs, nous a-t-il dit, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme ; les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance : aujourd'hui, les esprits ont bien changé; l'opposition est toute catholique. »
Ce que lui opposait Ozanam, c'étaient ses propres aveux : celui de l'impuissance de la science à combler les besoins intellectuels de l'homme; celui de l'insuffisance des connaissances naturelles pour satisfaire l'esprit humain avide de lumières surnaturelles; celui de l'insuffisance actuelle de la raison pour asseoir la base de notre conduite morale. Mais ce qui résulte évidemment de ces trois faits, n'est-ce pas la nécessité delà Révélation?
C'est la fin de sa lettre. Puis cette conclusion pieusement fraternelle au jeune Lyonnais qu'il attend à Paris : « Pour toi, cher ami, prépare-toi à la lutte par la pratique de cet Évangile que tu es appelé à défendre. Prie, prie pour nous, qui commençons à prendre carrière, et qui te tendons la main avec une grande et fraternelle amitié, dans l'attente du jour où tu viendras prendre rang parmi nous, h
Ainsi notre jeune Daniel prophétisait-il, au nom du vrai Dieu, en face des princes et des mages. C'est ainsi que les professeurs de la Sorbonne apprirent à connaître celui qui, dix ans plus tard, devait s'asseoir au milieu d'eux et devenir leur collègue. En attendant, on les vit se montrer plus modérés dans leur langage. Et celui qui en profita le plus fut peut-être ce Théo-
dore Jouffroy qui devait dire près de mourir : « Tous ces systèmes ne mènent à rien. Mieux vaut mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne. »
En vérité, la grâce de Dieu et sa lumière étaient, dans ces jours-là, sur ce jeune homme d'à peine vingt ans, de qui sa divine main avait touché les lèvres et sanctifié le cœur. C'est toujours dans ces mêmes journées de son premier trimestre de séjour à Paris, c'est au lendemain de ses protestations si fortement motivées, si fièrement accentuées de la Sorbonne, que les mêmes lettres ajoutent, 10 février : « Ce qu'il y a de plus doux et de plus consolant pour la jeunesse chrétienne, ce sont les Conférences inaugurées, à notre demande, par M. l'abbé Gerbet. »
Ozanam et ses amis étaient donc allés chercher, à la Sorbonne où il habitait, ce prêtre d'alors trentequatre ans, que Cousin définissait « un ange mystique » . Professeur suppléant d'Écriture sainte à la Faculté de théologie de Paris, fondateur du recueil mensuel Le Mémorial catholique, philosophe érudit, théologien profond, écrivain délicat, l'abbé Gerbet venait de publier, 1829, ses Considérations à la fois dogmatiques et mystiques sur ce qu'il appelle le Dogme générateur de lapiété catholique^ qui est l'Eucharistie. Par la direction de sa pensée, qui lui faisait chercher les traces de la Révélation primitive dans la tradition universelle et dans le témoignage historique des peuples, il était particulièrement sympathique à Ozanam qui, lui aussi, poussait ses études dans ce sens. Aussi, écrit-il de lui :
« C'est maintenant qu'on peut dire que la lumière brille dans les ténèbres. Tous les quinze jours, M. Gerbet nous fait une leçon de philosophie de l'histoire.