‹ Frédéric OzanamChapitre 60 sur 344 · L'ÉLITE FRATERNELLE · texte numérisé non relu

L'ÉLITE FRATERNELLE

pas leur langage ; c'était une langue morte que peu de geos connaissent ici. Mais moi, je les comprenais, car j'étais avec eux, et, en les entendant, je pensais et je parlais comme eux, et je sentais se développer mon cœur. Il me semblait que je devenais homme, et j'y puisais, moi si faible et si pusillanime, quelques instants d'énergie pour les travaux du lendemain. »

Ce u faible, ce pusillanime » était pourtant celui qui les animait. Et ces « paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité et d'espérance », qu'ils s'entredisaient, étaient celles-ci qui se lisent dans ses lettres d'alors, janvier et mars 1833 : « Nous avons besoin, nous autres, de quelque chose qui nous possède et nous transporte, qui domine nos pensées et qui les élève. Nous avons besoin de poésie au milieu de ce monde prosaïque et froid ; mais en même temps d'une philosophie qui donne quelque consistance à nos conceptions idéales; j'entends un ensemble de doctrines base de nos études, mobile de nos actions. Le catholicisme sera ce point central auquel aboutiront toutes les recherches de notre intelligence et tous les rêves de notre imagination. Ainsi disparaîtra ce vague de l'esprit qui est le mal de notre âge, et cette mélancolie du cœur qui en est la faiblesse et la souffrance, »

Rien ne manquait donc à l'élan de cette jeunesse, mais presque tout manquait à son expérience. La Conférence d'histoire, en acceptant sur ses bancs les représentants et partisans de toutes les opinions et de toutes les religions, savait-elle où cela la mènerait? Son ardent prosélytisme ne la trompait-il pas? Et, en prêtant sa tribune au débat contradictoire de toutes les objections, cette jeune élite catholique, pour studieuse qu'elle fût des raisons de sa foi, pouvait-elle se flatter d'être en possession de toutes les solutions?

90 L'ŒUVRE APOLOGETIQUE.

Ozanam sans doute fait observer, dans ses lettres, que la discussion ne portait pas sur les matières d'ordre proprement théologique, mais uniquement sur l'histoire et l'action sociale du catholicisme. II n'en reste pas moins vrai que, de voir la sainte cause de Ja religion reposer en des mains encore si novices et si légèrement armées, ne rassurait pas, tant s'en faut, des esprits moins indulgents pour l'audace des jeunes.

L'un de ceux-là était le vénérable M. Picot, fondateur et rédacteur du journal VAmi de la Religion, un demeurant de l'ancien régime, que de longs services dans la presse catholique avaient investi, auprès du clergé, d'une autorité quasi dictatoriale. Systématiquement prévenu contre toute nouveauté, mis d'ailleurs en défiance par les déportements de l'école de Lamennais, dont l'ombre l'obsédait, il s'alarmait du péril semblable que faisait courir à la doctrine de vérité cette apologétique juvénile affranchie de toute direction et de tout contrôle ecclésiastique.

Aussi bien c'était l'époque de l'apparition des Paroles dhin Croyant. Or, renchérissant sur les violences de ce pamphlet délirant, le professeur Lherminier venait d'écrire : « La papauté n'a plus un souffle. Dans notre pays, le génie la dédaigne, il se tait. Mais, s'il m'était donné de montrer la secrète indi gnation de cette âme fière, vous apercevriez les montagnes de mépris qui s'y entassent. »

Ozanam releva l'insulte. A sa manière impersonnelle et large, laissant de côté Lherminier et Lamennais, il déroula devant la Conférence d'histoire le rôle séculaire de cette Papauté qu'il fit voir à l'œuvre de distribuer à tous, surtout aux petits, la triple nourriture physique, intellectuelle et morale. C'était

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