‹ Frédéric OzanamChapitre 70 sur 344 · PREMIERES ŒUVRE* ET VISITES · texte numérisé non relu

PREMIERES ŒUVRE* ET VISITES

pour eux une liste de familles à visiter, et leur céda ses Bons de pain et de viande, en attendant que la Conférence, trop récente encore, eût émis les siens. Chaque confrère ayant une famille à secourir, celle qui échut en partage à Ozanam ofiPrait le spécimen d'une misère morale pire encore que l'autre. Le ménage se compoait d'une mère qui s'épuisait de travail pour faire vivre cinq enfants, et d'un mari ivrogne qui lui prenait ce qu'elle gagnait pour boire tout jusqu'au dernier sou. « Rentré du cabaret, il nous bat tous, quoique pas tous les jours », rapportait consciencieusement la malheureuse femme. Elle était arrivée au dernier degré de la détresse et du désespoir, quand Ozanam la découvrit. Il ne tarda pas à reconnaître que le mariage n'existait pas, et que l'infortunée était libre de secouer ce joug ignoble autant qu'odieux. Celle-ci n'y pouvait croire ; « Ce serait trop beau! » disait-elle. Ozanam le fit constater judiciairement, libéra la femme, et, moyennant une quête, lui procura le moyen de retourner dans sa Bretagne, avec ses deux plus jeunes enfants, en plaçant les deux aînés dans les ateliers de M. Bailly. C'était bien la double assistance matérielle et morale qu'avait recommandée le charitable président. Et, dans un premier exemple, on prenait déjà l'idée de l'œuvre future de la Société de Saint- Vincent de Paul.

Les noces de ces jeunes chrétiens avec la Charité mettaient leurs cœurs en ferveur de piété reconnaissante. Un mois après sa modeste inauguration, la Conférence enrôla pour une fête religieuse, à la campagne, une trentaine d'étudiants conviés par Ozanam à se trouver à Nanterre, le jour de la Fête-Dieu, pour faire escorte à Notre -Seigneur, à la procession du

Très-Saint-Sacrement. Ainsi en fait-il lui-même la peinture à sa mère, 19 juin 1833.

La pieuse manifestation était en même temps une protestation : « Vous savez, ma chère mère, qu'à Paris comme à Lyon, les processions sont interdites. Mais, parce qu'il plaît à quelques perturbateurs de parquer le catholicisme dans ses temples au sein des grandes villes, ce n'est pas une raison pour de jeunes chrétiens à qui Dieu a donné une âme un peu virile, de se priver d'une des plus touchantes cérémonies de la religion. Aussi s'en est-il trouvé quelques-uns qui avaient songé à prendre part à la procession de Nanterre. » Nanterre, paisible village, patrie de la bonne sainte Geneviève, patronne de Paris! N'était-elle pas, en particulier, leur patronne à eux, jeun es paroissiens et citoyens de la glorieuse montagne Sainte-Geneviève?

Toute cette lettre est charmante, colorée de poésie, animée de gaieté, rayonnante d'amitié, parfumée de piété, et c'est à une mère qu'elle est adressée! On y voit le départ de chacun, de bon matin, un beau dimanche de juin, sous un ciel sans nuages; l'arrivée au rendez-vous, Barrière-de-l'Étoile. On s'y trouve trente ! D'abord toute Taristocratie intellectuelle de la Conférence : Lallier, Lamache, Cheruel, le saint-simonien converti; de La Noue qui fait de si beaux vers ; puis Le Jouteux ; puis des Languedociens, des Francs-Comtois, des Normands, des Lyonnais surtout, la plupart portant moustaches, et cinq ou six mesurant cinq pieds huit pouces. « Voici la procession : les étudiauts mêlés aux paysans, chantant avec eux, et eux émerveillés de notre bonne tournure et édifiés de notre religion. » Dans le village (f toutes les maisons sont tendues, les chemins sont jonchés de fleurs, les recosoirs embaumés » . Et puis

101 LA fête;-dieu de nanterre.

Ja grand'messe où la foule afflue et déborde jusqu'en dehors des portes. — De Nanterre, vingt-deux, les plus braves, partent pour Saint -Germain-en-Laye, redoublant de vitesse, non sans ramasser des fraises dans les bois. Là « un quart d'heure dans l'église où l'on chantait les vêpres », la visite au château peuplé de souvenirs ; le panorama de son immense terrasse; le dîner au restaurant à quarante sous par tête, etc. « Nous repartîmes par petits groupes à la fraîcheur du soir. La lune ne tarda pas à nous éclairer à travers les arbres : ce fut un délicieux moment. Nous marchions le cœur content d'avoir rendu à Dieu l'hommage qui lui est du... La nuit close, on se dispersa; nous nous perdîmes de vue. Quand j'arrivai avec deux autres à mon dortiicile, le lundi venait de poindre. Mon cœur sait, chère mère, combien de fois j'ai pensé à vous tous dans ce jour, l'un des plus charmants de ma vie. »

N^oublions pas que c'était dans ces mêmes jours de juin 1883, qu'Ozanam et ses amis avaient présenté à M^ de Quelen leur première requête pour la fondation des Conférences de Notre-Dame. Piété, charité, vérité, ces trois flammes d'un même foyer, rayonnaient donc ensemble de ce beau cœur de vingt ans leur lumière, leur chaleur et leur électricité.

Le domicile d'Ozanam, celui où vient de rentrer le pèlerin de Nanterre, était alors au n^ 7 de la rue des Grès, à un 6" étage, à la hauteur du dôme du Panthéon et « près des étoiles », comme il dit. Il avait dû restituer à M. Jean-Jacques Ampère, de retour en France, la chambre qu'il occupait dans la maison de son père, mais sans laisser se détendre le lien de filiale vénération et d'obligeance qui l'attachait au grand homme. Lui-même ne pouvait plus se passer

de cet enfant, de cet « ami, » comme en témoigne ce billet de sa main, 5 mai, sans date d'année : « Mon cher et excellent ami, vous savez bien que je n'ai plus que huit jours à être à Paris et que la traduction des vers (latins) explicatifs de mon tableau de la la classification des sciences, exige plus d'une séance. Par toute l'amitié que vous avez pour moi, il n'y a donc pas un moment à perdre, et vous ne voulez pas me priver d'une chose à laquelle j'attache un bien grand intérêt. J'en serai reconnaissant au delà de toute expression; et je vous en fais d'avance un million de remerciements. — Mille fois tout à vous, cher et excellent ami ! «

Cependant les huit confrères de la Conférence de la Charité, jaloux de leur trésor d'amitié, avaient si peu conscience ni désir de futurs accroissements, qu'ils tenaient la porte de leur cénacle obstinément fermée. Elle l'avait été même d'abord à Gustave de La Noue, jeune poète d'avenir, fils d'un magistrat d'Orléans, qu'Ozanam appelle « une de ces âmes choisies à qui Dieu a donné des ailes ». Il était présenté et appuyé par Lallier; mais son admission n'allait-elle pas altérer le caractère d'intimité et de simplicité de la petite famille? Ozanam se prononça nettement, non seulement en faveur de cette candidature, mais en général pour le principe de l'extension de l'œuvre, tant qu'il plairait à Dieu de lui envoyer des recrues. La porte ouverte à de La Noue ne se referma plus; et, à la fin de l'année 1833, c'était de vingt à vingt-cinq membres que comptait l'Association.

Ozanam présenta son cousin Pessonneaux et son compatriote Chaurand, mais, de ces nouvelles recrues, la plus considérable fut certainement Léon Le Prévost, le futur fondateur de la Congrégation des

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