ESPRIT ET FIN DE L'ŒUVRE
cette œuvre, comme il semblerait au monde, une affaire de pure bienfaisance et même d'apostolat conquérant, Ozanam n'a en vue premièrement que la sanctification personnelle des confrères, et plus spécialement encore la préservation religieuse et morale de la jeunesse des écoles, ainsi qu'il venait d'en écrire à Curnier, le h- novembre 1834. « A Paris, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l'incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences nourries au giron du catholicisme, disséminées au milieu d'une foule impie et sensuelle. Nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers et perfides, où l'irréligion cherche à se recruter de nos pertes. Eh bien, il s'agit, avant tout, que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protège; que ces jeunes intelligences trouvent un foyer de lumière pour le temps de leur exil ; que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent tels qu'elles les ont envoyés.
« Il importait donc, ajoute-t-il, de former, pour les jeunes émigrants, une association catholique d'E/icoiiragement mutuel où l'on trouvât amitié, soutien, exemple ; où l'on rencontrât, pour ainsi dire, un simulacre de la famille chrétienne dans laquelle on avait été nourri; où les plus anciens accueillissent les nouveaux pèlerins de la province et leur donnassent une espèce d'hospitalité morale. Or, le lien le plus fort d'une amitié véritable, c'est la charité; et l'exercice de la charité c'est la pratique des bonnes œuvres. »
Dans le même ordre d'idées, Ozanam explique que, si la société s'efî'orce de pourvoir à l'assistance
corporelle du pauvre, c'est son assistance spirituelle, avec le salut de son âme, qu'elle vise comme étant sa principale fin. L'aumône ne sera que la clé d'entrée de la vérité et de la grâce. C'est sous une parabole de rÉvang-ile, celle du bon Samaritain, qu'Ozanam représentait la mission de l'apostolat laïque auprès de ces masses populaires, dépouillées, blessées à mort et laissées expirantes par les larrons et les brigands assassins de leurs âmes. « A nous, profanes Samaritains, est proposée la mission d'aborder le grand malade. Osons-le. Peut-être s'effrayera-t-il moins de nous? Essayons de sonder ses plaies et d'y verser de l'huile; faisons entendre à son oreille des paroles de consolation et de paix. Et puis, quand ses yeux se seront désillés, nous le remettrons entre les mains de ceux qui sont les gardiens et les médecins des âmes, nos hôteliers, en quelque sorte, dans le pèlerinage d'ici-bas, puisqu'ils donnent à nos esprits la parole sainte pour nourriture, et l'espérance d'un monde meilleur pour abri. »
Encore plus haut. Plus haut que la considération du salut moral et éternel du jeune homme par l'exercice de la charité ; plus haut encore que la vue du service de l'âme comme du corps de l'indigent, Ozanam avait la vue surnaturelle de Jésus-Christ fait pauvre pTour l'amour de nous, et revivant parmi nous dans la personne du pauvre. C'est proprement la vertu théologale de la charité dans son objet divin.
Ozanam avait un ami d'enfance, son camarade de première communion, Louis Janmot, le distingué peintre lyonnais, l'élève de M. Ingres, qui, à cette époque, 1836, accomplissait son pèlerinage d'art en Italie. L'étudiant lui enviait le bonheur de visiter Assise et ces campagnes ombriennes où il retrouvait
JESUS-CHRIST DANS LE PAUVRE. f$S
partout les traces du séraphique François, de ce « foa d'amour » fait pauvre et mendiant pour Jésus- Christ. Et, là-dessus, Ozanam faisant appel à ce cœur digne du sien : « Et nous, mon cher ami, ne feronsnous rien pour ressembler à ces saints que nous aimons ; et nous contenterons-nous de gémir sur Ia stérilité de la saison présente, tandis que chacun de nous porte dans son cœur un germe de sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclore? Si nous ne savons pas aimer Dieu comme ceux-là l'aimaient, c'est sans doute que nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi; et notre foi est si faible! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair. Us sont là; nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front. Ici l'incrédulité n'a plus de place possible. Nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'Apôtre : Tu es Dominus et Deus meus! Vous êtes nos maîtres, et nous serons vos serviteurs ; vous êtes les images visibles de ce Dieu que nous ne voyons pas, mais que nous croyons aimer en vous aimant! »
Enfin, jusqu'oiifaudra-t-il qu'on aime Jésus-Cbrist dans le pauvre? Ozanam le sait et le dit : c'est jusqu'au sacrifice de soi, jusqu'à ce sublime témoignage de l'amour, qu'il appelle de son vrai nom quand à Léonce Curnier, il répond : Jusqu'au martyre î — « La terre s'est refroidie ; à nous catholiques de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint. A nous de recommencer l'ère des martyrs; car il est un martyre possible à tous les chréti-ens. Être martyr, c'est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères; c'est donner sa vie eu sacrifice : que le sacrifice soit
consommé tout d'un coup comme l'holocauste, ou qu'il s'accomplisse lentement, et qu'il fume nuit et jour comme les parfums sur l'autel. Être martyr, c'est donner au ciel tout ce qu'on a reçu : son or, son sang, son àme tout entière. Cette offrande est entre nos mains; ce sacrifice nous pouvons le faire. C'est à nous de choisir à quels autels il nous plaira de le porter ; à quelle divinité nous irons consacrer notre jeunesse et les saisons qui la suivront; à quel temple nous nous donnerons rendez-vous : au pied de l'idole de l'égoïsme, ou au sanctuaire de Dieu et de l'humanité? »
Apôtre, martyr : c'était son rêve. M. Maxime de Montrond se souvient d'un soir où M^ Dupuch, évêque nommé d'Alger, était venu visiter la Conférence de Saint-Sulpice : « Nous étions, ce jour-là, au grand complet. Le vénérable xM. Bailly présidait, auprès de M. l'abbé Collin, curé de Saint-Sulpice. On avait amené les jeunes orphelins de Saint- Vincent de Paul. M^ Dupuch tira de son cœur d'apôtre des traits enflammés qui transperçaient le nôtre. J'étais placé à côté d'Ozanam. Lui et moi restâmes sous le coup de cette parole comme d'une commotion électrique. Quand, au bout d'une heure, nous nous relevâmes, après avoir reçu la bénédiction de cet homme de Dieu, Ozanam, me pressant la main de sa plus chaude étreinte, me dit d'une voix émue ces paroles que je crois entendre encore : « Que faisons-nous ici, mon cher? N'avezvous pas envie, comme moi, de partir avec cet apôtre pour l'aidera planter la croix en Afrique? Oh! que nous sommes petits et misérables, à côté de ce que nous venons d'entendre et de ce qu'il va faire?
Mais la France continentale n'est-elle pas, elle aussi, un pays de missions?