JUSQU'AU MARTYRE
Or, si ron veut bien se rappeler que toutes ces choses sublimes, celui qui les a dites ou écrites ici, à vingt et un ans, les a réalisées ; qu'il a tout donné à Dieu et à ses pauvres, ses forces, sa santé, son sang, sa vie avant Tâge ; qu'il s'est ainsi immolé tout entier, sciemment et volontairement, ne lui accordera-t-on pas ce titre de martyr? Et s'étonnera-t-on, qu'à mesure que nous avançons dans l'étude de cette âme, nous y trouvions la révélation de l'âme d'un saint?
Ce programme et ferme propos de sanctification dans le sacrifice, Ozanam l'avait rapporté pour luimême, du pied de l'autel de Notre-Dame de Fourvière, comme il l'écrivait de Lyon : « J'ai pris pour les deux années qui me restent à passer dans la capitale, la résolution d'une réforme morale plus complète. J'ai mis mes désirs sous les auspices de notre Mère céleste, me confiant pour le reste en mon bon vouloir. » Qu'en était-il advenu? C'est avec M. Dufieux, qu'il procède à un examen de conscience, où il nous faut le voir s'humilier d'abord, puis se relever dans cette virilité et sainteté de vie qui approche de ce que saint Paul appelle « la plénitude de l'âge dans le Christ ».
« Depuisce jour de Fourvière, confesse-t-il,2mars, trois mois se sont écoulés, et me voici les mains vides. Je souffre d'une langueur fatale que je ne puis secouer. Ma conscience ne m'épargne point à cet égard. Et, placé entre le désir de faire bien et beaucoup, d'une part, et d'autre part une faiblesse incroyable qui m'empêche de rien faire, je passe mes journées en reproches amers pour l'inexécution de mes résolutions passées, et en résolutions nouvelles que je n'exécuterai pas davantage. »
Sur quoi, faisant la balance des grâces reçues d'un côté, et de ses constantes infidélités de Fautre, il s'écrie : « Hélas! mon cher Dufieux, je puis bien le dire, puisque je le dis à la gloire de Dieu : Peut-être personne ne reçut plus que moi de généreuses inspirations, personne ne ressentit de plus saintes jalousies, de plus nobles ambitions. Il n'est pas de vertu, il n'est pas d'oeuvre morale ou scientifique à laquelle je n'aie été convié par cette voix mystérieuse qui retentit au fond de soi-même. 11 n'est pas d'affections louables dont je n'aie ressenti l'attrait ; pas d'amitiés et de relations précieuses qui ne m'aient été ménagées; pas d'encouragements qui m'aient manqué; pas une brise favorable qui n'ait soufflé sur ma tige pour y faire éclore des fleurs. Il n'est peut-être pas, dans la vigne du Père de famille éternel, un cep qu'il ait entouré de plus de soins et dont il puisse dire avec plus de justice : Quid potui facere vineœ meœ^ et non feci? — Et moi, plante mauvaise, je ne me suis point épanoui au souffle divin; je n'ai point plongé mes racines dans cette bonne terre; je me suis flétri et desséché. J'ai connu le don de Dieu ; j'ai senti l'eau vive baigner mes lèvres et je ne les ai point ouvertes. Je suis resté un être passif; je me suis enfermé dans une inerte lâcheté. Je ne sais pas vouloir; je ne sais pas agir, et je sens s'accumuler sur ma tête l'écrasante responsabilité des faveurs que je néglige chaque jour. »
Il lui faudrait pour se relever et se ressaisir cette force de Dieu dont la piété est la source et l'aliment : « Mais la force, se dit-il, ce don du Saint-Esprit, si nécessaire pour marcher sans chute au milieu de tant de périls, la force n'est point en moi. Je suis flottant au gré de tous les caprices de mon imagination. La