‹ Frédéric OzanamChapitre 87 sur 344 · L'HUMBLE APOTRE · texte numérisé non relu

L'HUMBLE APOTRE

piété me semble parfois un joug; la prière une habitude des lèvres; les pratiques chrétiennes une dernière branche à laquelle je me cramponne pour ne pas rouler dans l'abîme, mais dont je ne sais pas recueillir les fruits nourriciers. Je vois des jeunes gens de mon âge s'avancer, tête levée, dans les voies d'un progrès effectif; et moi je m'arrête désespérant de pouvoir les suivre, et je passe à gémir le temps qu'il faudrait mettre à marcher. »

Cette religieuse confidence s'était ouverte en la présence « de Celui, disait-il, qui nous aime tous deux, et dans le sein duquel nos deux âmes séparées peuvent se réunir et converser encore ». Elle se ferme au pied de son autel et de sa Table sainte : « J'attendais de me sentir meilleur pour m'entretenir avec vous. Or, hier, j'ai eu le bonheur de recevoir Celui qui est la force des faibles et le médecin des langueurs de l'âme. Et aujourd'hui je vous écris dans la sincérité de mes regrets pour le passé et de mes bonnes résolutions pour l'avenir. Oh! priez, je vous en conjure, pour que celles-là enfin ne soient pas trompées. »

Les pensées d'Ozanam que nous venons de lire étaient des fruits du carême de cette année 1835. Ce mémorable carême est celui où furent enfin inaugurées, dans la chaire de Notre-Dame, les conférences dominicales de l'abbé Lacordaire. Il parla de la nécessité d'une Église enseignante : « Pourquoi, se demandait l'orateur après les premières phrases, pourquoi ai-je pris la parole dans cette enceinte? Assemblée, assemblée, dites-moi, que me demandezvous? La Vérité! Vous ne l'avez donc pas, etc. »

Ozanam était là. L'institution de ces conférences, nous savons par quelles démarches il l'avait provo-

quée, et nous devinons avec quelle joie il en salua la solennelle inauguration et le succès! A l'issue de la première, M^"" de Quelen, se levant, remercia « l'homme à qui Dieu avait accordé la piété et l'éloquence, et plus encore la vertu qui fait le prêtre : l'obéissance. Il l'appela son fidèle et excellent ami, la consolation et la joie de son cœur ».

Ozanam s'en déclare enthousiasmé. Un de ces dimanches matin, 15 mars, il abrège sa lettre à son père, car il faut que dès midi et demi, il soit à Notre- Dame, pour entendre l'abbé Lacordaire qui y donne, en présence d'un immense auditoire, la suite des conférences qu'il avait commencées l'année précédente dans la chapelle du collège Stanislas. « Ces conférences sont magnifiques. Elles sont suivies par tout ce qu'il y a de plus distingué dans la capitale ; M. de Lamartine, M. Berryer, etc. On y voit des littérateurs, des savants et un très grand nombre de jeunes gens des écoles. L'enceinte réservée aux hommes remplit toute la grande nef; on y tient de cinq à six mille. »

Ozanam avait là non seulement sa place, mais son emploi. Sa lettre à son père ajoute : « Je suis chargé de faire l'analyse de ces conférences pour V Univers, On me paye vingt- cinq francs pour chacune : il y en aura huit. Si la bourse n'y gagne guère, je vous assure que l'esprit, lui, n'y perd pas. » Et la charité pour le pauvre, elle non plus, n'y perdait pas.

On raconte comment Ozanam s'y prenait pour attirer à Notre-Dame ses camarades des écoles, spécialement ceux qu'il savait en avoir le plus besoin. Comme plusieurs alléguaient la difficulté d'y trouver place : « Venez! je vous en garderai une ! » Pour cela faire, il arrivait longtemps d'avance, parfois deux heures, gardant, défendant les chaises retenues

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