‹ Frédéric OzanamChapitre 89 sur 344 · DOULEUR D'APOTRE · texte numérisé non relu

DOULEUR D'APOTRE

Comme il avait toutes les ambitions pour l'Égiise, comme il se réjouissait de tous ses triomphes, ce même cœur d'apôtre, par contre, frissonnait et frémissait de ses périls et de ses douleurs. C'en était une grande pour lui de constater, comme il s'exprime, « les progrès de la propagande rationaliste auprès de la jeunesse des écoles, et la défection lamentable de quelques-uns des hommes qui naguère étaient nos gloires. Lisant le Voyage en Orient de M. de Lamartine, il avait bien vite reconnu le poison du scepticisme mêlé au miel de la poésie dans cette coupe enchanteresse. « A force d'optimisme et de tolérance à l'égard de l'Alcoran, le poète sort évidemment de l'orthodoxie », écrit-il. Mais Ozanam veut espérer que le mal n'est pas sans remède, et que le temps effacera ce qu'il y a d'impur dans ces idées et ces images orientales. Toutefois, sa douleur est grande, et il s'écrie amèrement : « C'est lui, ce mal de l'esprit, qui a détrôné l'abbé de Lamennais des hauteurs où son génie et sa foi l'avaient placé. Et voici qu'il nous fait trembler pour la muse virginale de Lamartine ! »

La foi du jeune croyant s'élève sur ce sujet à des accents dont peu d'autres égalent la profonde mais virile tristesse : « Ces choses sont tristes, dit-il, mais elles sont vraies. Nous sommes punis, catholiques, d'avoir mis plus de confiance dans le génie de nos grands hommes que dans la puissance de notre Dieu. Nous sommes punis de nous être enorgueillis en leur personne, et d'avoir repoussé les affronts de l'incrédule, en lui montrant avec quelque fierté la constellation de nos philosophes et de nos poètes, au lieu de lui montrer, autant qu'il fallait, l'éternelle croix! Nous sommes punis de nous être appuyés sur ces roseaux pensants, quelque mélodieux

qu'ils fussent : ils se sont brisés sous notre main. » Alors d'un bel et généreux élan : « C'est plus haut que désormais nous devons chercher notre secours. Ce n'est point un bâton fragile qu'il nous faut pour traverser la vie, ce sont des ailes; ces deux ailes qui portent les anges : la foi et la charité. Il faut remplir ces places qui sont devenues vides. A la place du génie qui nous fait défaut, il faut que la grâce nous dirige; il faut être courageux; il faut être persévérant; il faut aimer jusqu'à la mort; il faut combattre jusqu'à la fm. Ne comptons point sur une victoire aisée : Dieu nous la fait difficile, afin de faire plus glorieuses nos couronnes ! »

A défaut du génie, le travail Ozanam n'y a pas failli. Partagé entre le droit et les lettres, double sera pour lui le labeur, mais double aussi l'armure pour les combats du lendemain. Sa santé en souffre doublement, il est vrai. Ses lettres à sa mère dénoncent qu'à la suite de fréquentes et sérieuses souffrances, son médecin, le D'^ Durnerin, lui a interdit le surmenage d'étude i. lia renoncé, en conséquence, aux cours et à l'étude des langues orientales, pour n'être plus qu'à la préparation immédiate de ses examens juridiques et littéraires, objectif de cette dure mais féconde année scolaire 1834-1835. « Et, de fait, ajoute-t-il, non sans quelque dépit, qu'importera à mon client de demain que son avocat sache le sanscrit et l'hébreu? Mieux vaut moisir sur le code, puisque demain me verra, du matin jusqu'au soir, attaché à la glèbe judiciaire, tout en méditant le chapitre de Senèque sur le mépris des richesses. »

1. Le D' Durnerin, le père très chrétien de l'admirable M"" Thérèse Durnerin, fondatrice de la Société des Amis des pauvres, k Paris, 1847-1905. On a écrit sa vie.

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