LYON : LA CHARTREUSE
renouvelés : n'est-ce pas l'image de l'âme humaine et de la vie? »
Qu'a-t-il donc vu dans ce désert? « Une nature qu'il ne saurait décrire, et des hommes qu'il ne saurait imiter. Que lui a montré le monastère? Soixante-huit moines placés au-dessus des pensées et des désirs comme de l'habitation des mortels... Un nid solitaire où des âmes saintes, abritées sous les ailes de la religion, grandissent dans le silence pour s'envoler au ciel. »
Là enfin, par-dessus les choses et les hommes, s'est fait entendre à lui la voix de la prière rédemptrice. « J'ai assisté aux matines chantées à onze heures du soir dans leur chapelle solitaire. J'ai entendu ce concert de soixante voix innocentes, et j'ai pensé à tous les crimes qui se commettent à cette heure-là dans nos grandes villes. Je me suis demandé si véritablement il y avait assez d'expiation pour effacer tant de souillures; et je me suis souvenu des justes à la présence desquels Dieu eût accordé le salut de Sodome. Je suis donc revenu l'espérance au cœur, et avec un souvenir qui me restera et pourra peutêtre me servir quelquefois d'encouragement dans les jours mauvais. Peut-être en jaillira-t-il quelque inspiration vertueuse qui, un jour, me fera devenir meilleur? »
Après ces quinze jours de voyage, Ozanam ne quitta plus sa mère languissante encore. C'est, comme il rapporte, à ses côtés, sous ses yeux, qu'il écrivit le grand essai moral, historique et critique intitulé : Deux chanceliers d'Angleterre, qu'il fit paraître successivement en articles détachés dans la Revue Euro^ pécnne, en attendant une publicité plus large sous
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une autre forme, laquelle allait être la révélation de l'ouvrier par son premier grand ouvrage. A ce titre, il mérite toute notre attention.
Ainsi, dès le lendemain de sa licence et à la veille de son doctorat en droit, les lettres le reprenaient tout entier. Mais non pas les lettres pour elles-mêmes : les lettres consacrées à la démonstration de la transcendance morale du christianisme dans la conscience humaine. Si ce beau travail d^histoire n'est encore que l'essai d'un érudit éloquent, c'est déjà l'œuvre d'un puissant apologiste, justifiant l'action supérieure de la religion par le contraste de deux portraits, qui s'éclairent l'un par l'autre pour faire ainsi éclater l'évidence d'une thèse. C'est un point de la thèse du christianisme comme centre d'où tout rayonne dans l'art, l'histoire, les lettres, la science, imprégnés du divin. Ainsi en témoigne-t-il dans cette page de l'Introduction, une de ses plus belles pages :
« Nous qui sommes nés au sein de l'Église, écrit-il, et qu'elle a nourris de ses enseignements, son souvenir ne nous quitte nulle part. Nous aimons l'humanité d'un amour filial, mais en elle nous chérissons surtout l'Église, par qui tout ce que l'humanité a de grand et de pur, s'épure et s'agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, mais toujours nous arrivons à quelqu'une de ces vérités religieuses qui nous avaient été montrées quand nous étions petits. Volontiers nous arrêtons nos regards sur les monuments élevés par la main des hommes, à travers les siècles, mais dans leurs fondements toujours nous rencontrons quelque médaille frappée à l'effigie divine. Nous ne pouvons respirer l'air du monde sans qu'il s'y mêle quelque chose du parfum de nos temples. Au milieu du bruit