LYON : LES VACANCES
des systèmes qui se heurtent et des volontés qui se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain retentissement des chants sacrés. Et quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes, nos pensées, reprenant une route qu'elles ont accoutumée, nous ramenant à notre insu aux autels de nos saints. »
C'est dans ces dispositions d'esprit et de cœur qu'était Ozanam lorsque, raconte-t-il, au cours de quelques études historiques, arrivé au seuil du xvii' siècle, il se trouva face à face avec un des plus puissants génies qu'ait enfantés les temps modernes : Bacon de Berulam, chancelier d'Angleterre, sous Elisabeth et Jacques I". Mais cet esprit de premier ordre n'offre qu'un caractère abaissé jusqu'à l'abjection, esclave de sa propre fortune, qui le précipite dans des abîmes de honte qui font rougir l'histoire. Ozanam recule, et s'enfouçant dans le moyen âge où son esprit a pris domicile, il y rencontre un autre chancelier d'Angleterre sous Henri II, Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. Celui-là est un homme de cour, transformé par la religion et la grâce de l'épiscopat en un homme de Dieu, fidèle jusqu'à l'héroïsme, et sublime jusqu'au martyre. Dans ces deux personnages, Ozanam a vu la représentation du principe rationaliste et du principe chrétien : ici la raison élevée à sa plus haute puissance d'intuition, là la foi mise à sa plus rude épreuve par la persécution. Il s'est dit alors : « Nous mesurerons l'un avec l'autre, un grand homme et un saint, pour apprendre dans lequel des deux la nature humaine s'élève le plus haut et se couronne de plus de gloire. Nous aurons ainsi expérimenté lequel des deux principes, la philosophie et la religion, est le plus fécond en vertu et en gran-
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deur. » Tel est le trophée que se propose d'élever à la gloire de l'Évangile ce jeune conscrit d'à peine alors vingt-deux ans.
Ce que cette étude parallèle avait présenté de difficultés et exigé de recherches érudites au consciencieux historien, Ozanam, qui s'en souvient, en gémit encore dans ses lettres. Mais il nous dit aussi auprès de quelle tendresse il en trouvait d'ordinaire le délassement : « Il y eut des jours entiers d'obscurité, écrit-il, où ne pouvant écrire une ligne, je passai de longues heures avec ma mère et mon petit frère, occupé à faire l'enfant et à oublier ainsi mon difficile métier d'écrivain. »
Il trouvait un autre refuge auprès d'une autre mère, la Vierge populaire de Fourvière où le grand martyr d'Angleterre avait aussison culte : « Deux fois, m'étant rendu à Fourvière, je me suis agenouillé devant l'autel de saint Thomas de Gantorbéry; et je lui ai demandé, avec le trop peu de ferveur dont je suis capable, de m'assister dans un travail entrepris à sa gloire ! « Aussi bien le saint proscrit, au temps de ses malheurs, avait-il habité Lyon, de laquelle il avait écrit dans une lettre : « J'ai ouï dire que sur les bords de la Saône, les hommes sont plus libres qu'ailleurs. Je m'y rendrai à pied avec l'un des miens. Peut-être en voyant notre affliction, on aura pitié de nous, et on nous donnera ce qui est nécessaire pour vivre, jusqu'à ce que le Seigneur nous ait visités! »
Enfin toute cette belle étude se clôt par ces lignes : « Et maintenant vous avez devant vous deux grandes figures. Le rationalisme a fait l'une, le catholicisme a fait l'autre. C'est à vous de voir auquel des deux vous voulez livrer votre âme. « Tout s'achève dans cette prière, une strophe à l'immortalité du héros