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CHAPITRE VI

LES DEUX CHANCELIERS d'aNGLETERRE. — (^Suite.) 3o ST-THOMA^St DE! CANTORBERY.

Ozanam, avant d'écrire un abrégé de la vie de St Thomas, remontant aux sources du contraste entre les deux hommes, établit celui qui existe entre la religion et la philosophie, " La philosophie est une grande " et magnifique conception, dit-il, mais c'est une con- " çeption humaine. La religion est une conception " divine. C'est plus encore, c'est une puissance ; car " ce que Dieu conçoit, il le veut. La philosophie,con- " tinue-t-il, est une idée et non une puissance ; elle " demeure dans les régions de l'intelligence,eïle n'agit " guère sur le domaine de la volonté ; c'est presque " toujours une clarté sans chaleur. Nous en avons eu " une preuve dans la vie de Bacon. La religion est " dans le monde depuis le commencement ; elle y est " visible, agissante, accessible à tous; mais toujours '* il se trouve un certain nombre d'hommes choisis qui " se font d'une manière plus spéciale ses disciples et " ses instruments. St-Thomas Becket, archevêque de " Cantorbéry, Chancelier d'Angleterre, fiituu de ces ''héros."

Comme la vie de ce grand homme ne fut qu'une lutte continuelle en faveur des droits et des libertés de l'Eglise, l'auteur nous donne dans les premières pages de son travail un long exposé de l'origine et de la nature de ces droits. Puis il nous montre l'Église traversant les siècles en cherchant à sauvegarder ses privilèges et ses droits, d'abord contre les empiétements de la féodalité, xiuis contre les abus du pouvoir de la royauté. Dans des pages admirables il nous fait assister aux grandes luttes du Saint Siège contre les Empereurs d'Allemagne qui se prévalaient de leur titre usurpé de Rois des Romains pour créer de temps à autres des antipapes. C'est ainsi que, parcourant les différentes époques,il nous conduit jusqu'au règne de Henri II d'Angleterre qu'il nous montre s'unissant à Louis VII de France pour consoler le pape Alexandre III dans son exil ; puis il ajoute : "et toutefois si le " vieillard avait pu jeter dans l'avenir un regard divi- " nateur, il aurait vu bien des épines préparées à son " front, bien des tristesses à son cœur par l'un de ces " deux hommes couronnés qui tenaient la bride de " son cheval."

Depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands, les prêtres anglo-saxons avaient vu le roi Guillaume et sea descendants attaquer chacun des pouvoirs et des droits du clergé et s'en emparer. On s'était arrogé successivement le droit d'investiture, de procédure dans les causes spirituelles et on en était venu jusqu'à contrôler la correspondance du clergé

avec le Souverain Pontife. Seuls les archevêques de Cantorbéry, primats d'Angleterre avaient disputé pied à pied les droits de l'Eglise. Lanfranc et saint Anselme qui occupèrent le siège primordial avant saint Thomas osèrent résister à ces rois normands qui ne connaissaient pas de maîtres ni sur mer ni sur terre.

Cependant lorsqu'éclatèrent les troubles et les désordres du règne du roi Etienne, le clergé parvint à ressaisir une partie de ses droits et même son influence se faisait tellement sentir, que Henri II avait été obligé, en montant sur le trône, de faire serment de respecter les immunités de l'Eglise. Le nouveau roi, Henri II, était doué de grandes connaissances et du don de la parole, il était de plus plein de courage et d'adresse, mais son caractère hautain et son orgueil excessif le portèrent bientôt à briser tout ce qui paraissait être un obstacle à sa volonté ou une borne à son autorité suprême.

Henri II était sur le trône depuis quelques années lorsque le siège primatial de Cantorbéry devint vacant. Le roi avait alors pour chancelier du royaume, précepteur de son fils et i)remier conseiller de l'État, un homme sage et bon, Thomas Becket, en qui le monarque avait toute confiance et le peuple toute estime. Ce fut lui qu'il choisit pour devenir primat d'Angleterre. On prétend que lorsque le prince annonça à son ministre le choix qu'il avait fait,les paroles suivantes furent échangées entr'eux à Falaise. " Allez,lui

" avait-il dit, et soyez archevêque." Le chancelier jeta sur ses vêtements profanes un ironique regard. " Vraiment, repondit-il, vous avez fait choix d'un " saint et religieux personnage et bien fait pour gou- '' verner une Eglise aussi célèbre ! Si pourtant Dieu " permet qu'il en soit ainsi, je sais très certainement " que votre esprit se détournera de moi. Car vous " élèverez et déjà vous avez élevé des prétentions que "je ne pourrais souffrir, et mes envieux trouveront " une occasion de s'interposer entre vous et moi; et " votre ancienne affection se changera en une inimitié " qui ne finira point." Si l'on considère que la tradition populaire fait précéder et accompagner la naissance de St Thomas Becket de plusieurs prodiges, l'on ne sera pas surpris de le voir ainsi prédire l'avenir.

Thomas Becket était fils d'un citoven de Londres, Gilbert Becket, qui avait combattu en Syrie joendant les croisades. Sa mère était la fille convertie d'un émir arabe chez qui Gilbert Becket avait été longtemps prisonnier. On rapporte que cette femme, lorsqu'elle berçait svir ses genoux son fils unique Thomas, avait de long^ues extases pendant lesquelles elle voyait et prédisait l'avenir. Le jeune Becket reçut sa première éducation dans le cloître de Merton, puis plus tard il fltde longues et fortes études aux Universités d'Oxford, de Paris et de Boulogne. Avant de devenir ministre de la couronne il avait été nommé archidiacre du dernier archevêque de Cantorbéry, Théobalde, qui l'avait chargé de plusieurs missions importantes dont il s'était acquitté avec beaucoup d'honneur.

Sa nomination an trône archiépiscopal suscita bien des rumeurs contra rlictoires, bien des appréciations différentes sur ses mérites. Les uns voyaient dans son passé le présage d'une heureuse administration, tandis que d'autres ne trouvaient dans leurs souvenirs que des prévisions sinistres. Seul Thomas voyait s'ouvrir devant lui un avenir beaucoup plus glorieux que ne pouvaient se l'imaginer ses meilleurs amis; mais aussi beaucoup plus orageux et plus tragique que n'auraient désiré ses détracteurs les plus hostiles.

Dès son installation comme primat d'Angleterre, Thomas changea sa manière de vivre, diminua le train de sa maison et abandonna complètement le luxe dans lequel il avait vécu jusqu'alors. Il retint, cependant, un an sa charge de ministre garde des sceaux, mais les pauvres furei\t ceux qui profitèrent le plus de ce cumul. Il se préparait ainsi aux luttes qu'il prévoyait par une vie simple et modeste et par des œuvres de mortification et de charité.

Thomas avait résigné sa charge de ministre depuis quelque temps lorsque surgit un incident qui fut le commencement de la guerre entre le prince et le primat. Ce dernier ayant suspendu de tout bénéfice ecclésiastique et condamné au fouet un chanoine qui avait insulté un des ofticiers royaux, Henri ne trouva pas la punition suffisante et demanda qu'on livrât le coupable à la justice séculière. L'archevêque refusa et le monarque chercha dès lors une occasion de prendre une revanche prompte et éclatante. Pans ce but il

assembla les prélats d'Angleterre à Westminster et essaya de les faire acquiescer à plusieurs propositions qui étaient autant d'empiétements du pouvoir séculier sur le pouvoir ecclésiastique. Les prélats assemblés refusèrent unanimement leur approbation à ces changements. Cependant le prince ne se considéra pas comme battu,il revint de nouveau à la charge demandant aux évêques " s'ils voulaient au moins promettre " d'observer les coutumes royales." Ne connaissant pas ce que le monarque voulait dire par ces coutumes royales, les évêques répondirent naturellement qu'ils étaient prêts à renouveler le serment de fidélité qu'ils prêtaient d'ordinaire au couronnement des rois, mais pas autre chose. Henri, incapable de contenir plus longtemps sa colère, se leva alors et se retira sans saluer les prélats assemblés.

Cependant parmi les évêques plusieurs eurent peur de leur victoire,et craignant le ressentiment du roi, ils firent tout en leur pouvoir auprès du primat pour revenir sur cette décision et prêter serment entre les mains du prince, d'observer les coutumes royales. L'archevêque refusa pendant longtemps son consentement. Toutefois, il se rendit plus tard au désir unanime du clergé et s'engagea dans un concile tenu à Clarendon " à observer de bonne foi les coutumes royales." St Thomas pleura le reste de ses jours cette condescendance aux désirs des autres évêques, mais en même temps il fit tout en son pouvoir dans les limites de sa juridiction pour réparer le mal qu'il n'avait pas pu prévoir.

Il ne voulut pas cependant briser de lui-même les engagements pris, mais il se fit relever par le pape de son serment que la mauvaise foi de Henri rendait d'ailleurs nul. Dans son diocèse il continua d'exercer tous les droits dont avaient joui ses prédécesseurs et il rétablit même plusieurs privilèges tombés en désuétude par négligence ; il frappa à coups redoublés sur tous les abus en quelque lieu qu'ils se rencontrassent Il n'ignorait pas que cette manière ferme d'agir lui attirerait le ressentiment du monarque dont la haine devait être d'autant plus forte et tenace que leur attachement antérieur avait été plus grand. D'ailleurs les courtisans représentaient l'archevêque comme un ambitieux qui n'aspirait à rien moins qu'à gouverner seul le royaume. Henri convoqua un parlement à Northampton devant lequel le prélat fut accuséd'avoir gardé pour lui-môme les sommes considérables qu'il avait reçues pour le trésor public dans le temps qu'il était chancelier. L'archevêque prouva, par des témoins, que les sommes mentionnées avaient été employées par lui à l'entretien des forteresses du royaume et il ajouta qu'il n'entendait pas s'abaisser à des questions d'argent et qu'il était prêt à remettre tout si c'était là la seule demande du prince. Ce n'était pas ce que désirait le monarque ; c'était sa perte qu'il avait en vue, et il s'était promis d'obtenir une condamnation quand même. Au jour fixé pour le prononcé du jugement le primat se rendit au parlement en grande pompe et revêtu de ses habits pontificaux. Lorsque le

comte de Leicester s'avança pour lire la sentence l'archevêque se leva et lui dit : " 0 comte ! O mon fils ! " écoute toi-même. Tu n'ignores pas,mon fils, combien "j'ai été cher et fidèle au roi au temps où je gouver- " nais les affaires de ce monde. C'est pour cela qu'il " lui a plu de m'élever au siège archiépiscopal de " Cantorl)éry, malgré ma résistance, Dieu le sait, cai "je connais mon infirmité, je me suis soumis plutôt " pour l'amour de mon roi que pour l'amour de mon " Dieu. En ce temps là je fus déchargé de toute obli- " gation séculière, et là-dessus je ne dois plus aucun

" compte et n'en veux rendre aucun Mon fils,

" écoute encore. Autant l'âme est plus précieuse que " le corps autant je dois obéir à Dieu plutôt qu'au roi " de la terre. Ni la loi ni la raisonne permettent aux " fils déjuger leur père. C'est joourquoi je décline le "jugement du roi et le tien, et celui des autres, ne " pouvant être jugé que par le pape après Dieu. J'en " appelle devant vous tous à son tribunal, et je me " retire sous la protection du Siège apostolique et de " l'Eglise universelle." Il se retira calme et majestueux au milieu des vociférations des gens de cour, et personne n'osa l'arrêter. Une immense multitude l'acclama au dehors et l'accompagna en triomphe.

Thomas cependant comprit qu'il n'était plus en sûreté dans le royaume, car plusieurs nobles, familiers du prince, avaient conspiré contre sa vie. Il s'éloigna donc dans une barque de pêcheurs qui le porta aux rivages de Flandre d'où il parvint non sans périls sur le territoire français.

Nous n'entrerons pas avec l'auteur dans les détails de cette longue persécution. L'espace nous manque pour énumérer les scènes et les actions qui ont lait ressortir l'humilité profonde, le courage, l'énergie héroïque du saint archevêque de Cantorbérj^ pendant les sept années que dura son exil.

Aussitôt que le départ du primat fut connu Henri accrédita quatre des évêques de son parti auprès du pape qui se trouvait alors à Sens, lui demandant d'envoyer un /é^a^ à latereen Angleterre. Devinant un piège dans cette proposition, Alexandre III ne voulut rien faire sans avoir entendu Thomas dont il connaissait la foi et le courage. Celui-ci se rendit alors auprès de Louis VII qui d'abord le reçut dignement et lui tint un langage qui lui faisait le plus grand honneur.

" Si le roi d'Angleterre, dit-il, dans l'intérêt de sa " propre dignité royale maintient les coutumes qu'il " dit être celles de ses ancêtres et qui offensent la loi " divine, moi aussi je conserverai les coutumes de " France pour lesquelles j'ai reçu avec le trône un " respect héréditaire. Or,c'est la coutume de la France " depuis les temps les plus anciens de nourrir et de " défendre tous ceux qui souffrent, ceux surtout qui " sont exilés pour la justice."

La France servait alors de refuge au pape persécuté par l'empereur d'Allemagne. C'était donc un proscrit qui allait plaider sa cause devant un autre proscrit.

Thomas se déclara coupable non d'avoir trop résisté au roi, inais d'avoir montré une faiblesse qu'il ne se

pardonnait point. Il remit au souverain pontife son anneau pastoral, le priant de choisir quelqu'un plus digne que lui.

Malgré les avis de i)lusieurs cardinaux qui n'eussent pas été fâchés d'éloigner une difficulté ajoutée à tant d'autres, Alexandre refusa d'accéder à la généreuse pioposition du saint archevêque. Il le plaça dans l'abbaye de Pontigny appartenant à l'ordre de Cîteaux.

Le roi d'Angleterre eut l'incroyable bassesse de faire savoir aux moines que s'ils continuaient de donner asile au saint prélat il abolirait les monastères de leur ordre qui se trouvaient dans ses domaines.

Thomas se retira dans la ville de Sens. C'est alors que le roi fit pire encore ; par une cruauté qu'on peut justement appeler diabolique, après avoir confisqué les biens des parents et amis de l'archevêque, il obligea ces pauvres gens, hommes, femmes et enfants, à aller le trouver dans son exil, à lui porter leurs i:)laintes et leurs supplications, espérant vaincre par la douleur des autres celui qui résistait si noblement à celles qui lui étaient infligées à lui-même.

Voyant cependant que le roi de France conservait sa bienveillance et sa protection au prélat proscrit, Henri imagina une ruse à laquelle Louis VII se laissa prendre. Il lui proposa une entrevue avec l'archevêque en sa présence. Henri mit tant d'astuce dans sa manière d'exiger de l'archevêque ce que celui-ci ne pouvait promettre que le roi de France et sa cour furent d'avis qu'on avait affaire à un homme intrai-

table. Se voyant abandonné,Thomas se rendit dans le Lyonnais où il continua à jouir de la protection du pape, la seule qui lui restât.

Ne pouvant lui enlever cette dernière ressource, le perfide souverain se mit à intriguer en faveur de l'antipape soutenu par l'empereur d'Allemagne et essaya d'enlever l'Angleterre à la juridiction d'Alexandre. Il n'en intriguait pas moins aussi auprès de ce dernier. " Protée aux mille formes, dit notre auteur,il chan- ' geait à toute heure d'attitude et de langage, il dissi- ' mulait son alliance avec les schismatiques, en pro- ' testant de sa soumission filiale à l'Eglise romaine, ' formant des vœux pour la paix, déplorant amère- ' ment les dissentions qui l'avaient séparé de l'arche- ' vêque autrefois son ami. Il contrefaisait à merveille ' l'innocence et, ce qui est plus difiicile à contrefaire, ' le remords. Un jour,ii pleura avec tant de perfection ' devant deux cardinaux que l'un se mit à pleurer ' avec lui, l'autre éclata de rire. D'autre fois il faisait

' gronder l'orage Il faisait entendre qu'il pour-

' rait bien prendre le turban et soumettre l'Angleterre ' à la loi de Mahomet. Car se donnant le choix des ' apostasies, une instinctive sagacité lui révélait entre ' tant de religions fausses, la religion des tyrans."

Cependant l'année 1170 devait apj^orter avec elle le présage d'heureux changements et les événements en Europe prirent une telle tournure que bientôt on put prévoirie triomphe de l'Eglise, la victoire de la bonne cause. Déjà le pape Alexandre III était rentré dans

Rome où il régnait paisible. Frédéric l^»' avait été excommunié pour avoir lutté contre l'Eglise et ses sujets déliés du serment de fidélité. De plus, les rois de Danemark et de Hongrie s'étaient détachés du schisme. Henri Plantagenet, à la vue de tous ces changements, commença à trembler, non pour sonroyaume d'Angleterre, mais pour ses possessions de Normandie, d'Anjou et d'Aquitaine que l'excommunication dont il était menacé séparait forcément des domaines de la couronne. H résolut donc de faire sa paix avec l'Eglise et de provoquer une réconciliation officielle avec l'archevêque de Cantorbéry.

L'entrevue entre le roi et le primat eut lieu en 1171 sur les frontières de la Touraine dans une admirable prairie connue sous le nom de Champ des Trattrcs. Quelque temps après ce rendez-vous, l'archevêque se présenta en deux différentes occasions à la cour du roi pour obtenir les restitutions promises, mais il ne réussit pas. Malgré cela, emporté par le désir de revoir son pays et son église bien aimée, Thomas s'eml)arqua pour son diocèse après avoir dit à ses amis : " Je vais mourir en Angleterre." Il était en effet impossible pour lui de vivre longtemps et surtout de vivre heureux dans un pays où il ne devait rencontrer de tous côtés que mauvais vouloir et désagrément. Au-dessus de lui il ne voyait qu'une haine implacable, car le roi n'avait pas pardonné il n'avait fait que jouer à la réconciliation. A ses côtés, les évêques compromis dans les difficultés avec le saint-siège et surtout

l'archevêque d'York dont la conduite scandaleuse faisait horreur, les évêques, disions-nous, ses suffragants portaient sur Saint Thomas des yeux remplis de ressentiment et de colère, car loin de laisser en paix leurs faiblesses et leurs vices, il leur avait fait parvenir les lettres de suspension et d'excommunication dont le pape l'avait chargé.

Il n'y avait que le j)cuple et surtout ses diocésains qui lui témoignaient un grand amour et la plus sincère estime. La foule s'était rendue en procession à sa rencontre et chacun s'écriait: " Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! " On lui fit un véritable triomphe, une grande ovation depuis le port où avait abordé son vaisseau jusqu'à Cantorbéry.

Bientôt après cependant les nuages s'accumulèrent plus épais que jamais et la tempête échita avec une violence des plus sinistres. Le jour même où il devait donner sa vie pour sauver les droits de l'Eglise, il aurait pu fuir et tous ses clercs l'y exhortaient avec larmes ; mais il s'y refusa avec un invincible courage. Quatre conjurés, avec leurs hommes d'armes, frappèr-ent à coups redoublés les portes du monastère pour en forcer l'entrée,au moment où Thomas se rendait aux vêf)res de la cathédrale. Le saint archevêque resta impassible et continua à s'avancer lentement à travers les cloîtres, marchant, comme à l'ordinaire, le dernier de tous. Il était à peine arrivé aux marches de l'autel que les conjurés parvinrent jusqu'à lui. Il s'écria alors : " Je reçois volontiers la mort, si dans

" l'effusion démon sang, l'Église peut trouver la paix " et la liberté." Il se mit à genoux et proféra cette dernière prière: "Je recommande à Dieu, à la bien- "" heureuse Marie, aux saints patrons de ce lieu, et au '' bienheureux martyr saint Denis, mon âme, et la " cause de l'Eglise." Alors trois coups d'épée s'abattirent sur lui et.lui donnèrent la couronne du martyr le 29 décembre 1171.

Ozanam fait suivre la scène du martyr de Saint Thomas des réflexions suivantes :

" Lorsque deux hommes au moyen âge, s'en "remettaient au jugement de Dieu, ils combattaient " en champ clos ; le bon droit devait se trouver du "côté où se rangerait la victoire, et l'ignominie " accompagnait la défaite ou la mort. C'était peut- " être un vieux reste de paganisme, de culte de la " nature qui, donnant à tout phénomène physique " une portée mystérieuse, divinisant la force bru- " taie, faisait plier toute chose sous une loi de terreur. " La querelle de Thomas avait fini par une sorte de " combat où la vertu s'était trouvée aux prises avec " le crime : le crime avait vaincu par le fer. D'après " la législation barbare de ce temps, Thomas ne " vivait x)lus, il était condamné.

"Mais il est une autre loi, une loi d'amour selon " laquelle le droit est dégagé du fait, qui reconnaît "une justice invisible, qui ne s'arrête point devant "le silence de la mort, et qui entend la voix du sang "versé. Devant cette loi, celui-là triomphe qui a le

plus aimé et celui qui a aimé jusquà mourir est appelé martyr et se couronne d'une triple gloire ; car, dans le martyr, il y a trois choses. Premièrement, un acte d'indépendance morale ; l'âme, abandonnant sa chair, comme autrefois Joseph le pieux esclave de Putiphar, abandonna son manteau, échappe à la violence qu'on méditait contre elle. Secondement un acte de charité : le martyre est un témoignage qu'un homme rend, non pas à sa propre doctrine, mais à celle de ses frères croyant comme lui, et par lequel il rassure en eux ce qu'il y a de plus précieux et de plus fragile, la foi : rien ne rassure la foi comme le témoignage d'un homme de bien, et rien ne donne plus de valeur à cette affirmation que le sceau de la mort. Enfin et pardessus tout, un sacrifice, un sacrifice offert à Dieu, qui en retour donne la victoire et la paix : il faut que la croix soit ensanglantée sur le Calvaire avant de régner au Capitole. Voilà comment Saint Thomas fut justifié à l'heure où il tomba massacré

aux pieds des autels

" Le peuple, avec un admirable instinct de reconnaissance courut aux funérailles de ce pasteur qui avait donné sa vie pour lui ; des miracles nombreux illustrèrent sa sépulture ; l'Angleterre tomba à genoux et le proclama saint, toute la chrétienté répéta le cri de l'Angleterre et l'Eglise ratifia le vœu

de la chrétienté —

"Une récompense encore plus magnifique lui fut

" décernée : son sang avait payé la rançon de l'Eglise, " l'Eglise reconquit sa liberté. Le tombeau de Saint " Thomas fut placé entre elle et les rois comme un "abîme que ceux-ci n'osèrent franchir et il y eut une " longue trêve. Henri II lui-même s'humilia et " abjura les prétentions qui avaient engagé la lutte "fatale."

Appuyé sur les témoignages de Hume, de Thierry et de Michelet, Ozanam, considère que Saint Thomas rendit les services les plus signalés, non seulement à son pays dont il retarda le schisme de quatre siècles, mais encore à l'Europe entière parceque sa grande et sublime lutte empêcha l'incorporation de l'Eglise dans le système féodal.

"A cette époque, dit Ozanam, l'Eglise seule ne reconnaissant aucune suzeraineté et restant complètement indépendante, conservait toute son autorité La royauté était faible, elle-même était

féodale, et dans sa naïveté, elle conservait encore un respect profond pour son principe : le roi n'était que le seigneur suzerain et les ducs, les comtes et les barons étaient ses pairs. Restait l'Eglise, seule, mais forte de son antiquité, forte de son incorruptibilité. En présence d'un tel adversaire, la féodalité était contrainte de se tenir dans ses bornes et si parfois elle essayait une sortie furtive, elle était bientôt repoussée, non sans un notable dommage pour son honneur et pour son crédit. Avec un tel auxiliaire elle eut envahi la société entière, écrasé

"toute opposition, doublé l'intensité de son pouvoir " et prolongé de plusieurs âges l'ère de son règne. " Saint Thomas de Cantorbéry empêcha que cette " alliance ne fut conclue ; et comme les puissants " d'alors étendaient des mains avides et qu'il fallait " les remplir, il leur donna sa vie et pendant ce " temps-là l'Eglise sauvait dans un pan de sa robe la "liberté des nations. "

Ozanam après avoir ainsi tracé le tableau de la vie de ces deux grands hommes, Bacon de Vérulam et Saint Thomas de Cantorbéry, arrive à la conclusion de son œuvre: "Souvenons-nous maintenant de " Bacon, dit-il et mesurons dans notre pensée ses " œuvres et sa gloire avec la gloire et les œuvres de " Saint Thomas ; pesons dans la même balance les " cendres des deux chanceliers.

" L'histoire de Bacon est celle du plus grand nombre des philosophes qui tous ont fait connaître ce qu'on peut attendre du rationalisme en fait d'honneur et de liberté. Il sacrifia sa personalité et son génie aux passions et aux caprices des têtes couronnées dont il s'était résigné à être le docile instrument.

" L'histoire de Saint Thomas est celle de beaucoup d'entre les saints : une juste et religieuse indépendance fut le caractère dominant de cette noble vie.

"Ce ne sont donc plus deux hommes qui sont en " présence ce sont deux types: c'est le philosophe et " c'est le saint Et maintenant, continue Ozanam,

''vous avez devant vous deux grandes figures: le "rationalisme a fait l'une, le catholicisme a fait "l'autre; c'est à vous de voir auquel des deux vous "voulez livrer votre âme "

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