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CHAPITRE XI

Nous avons laissé notre héros, sortant en triomphateur du concours, pour la chaire de littérature étrangère à la Sorbonne, et se préparant à remplacer M. Fauriel. Nous disons notre héros, car, non seulement il y avait eu lutte, mais de plus, une victoire, qui apportait avec elle, une grande récompense, car, pour Ozanam comme pour les anciens chevaliers,une dame, la dame de ses pensées, devait être le prix de son triomphe.

Un jour que notre jeune avocat était à préparer ses examens, pour la haute licence, il vit entrer dans sa chambre, son ancien professeur et ami dévoué, M. l'abbé Noirot. La surprise d'Ozanam fut grande, lorsque ce bon prêtre, lui annonça qu'il pensait lui avoir trouvé une compagne pour la vie, dans la personne de Mlle. Soulacroix, fille du recteur de l'Académie de Lyon. Notre professeur, plongé dans l'étude des littératures étrangères, entouré de livres polyglottes, était loin de penser au mariage dans le moment, cependant

croyant voir en cela une manifestation de la volonté divine, et connaissant déjà le recteur de l'Académie, il fit plusieurs visites à ce dernier, dans l'espérance de voir celle qu'on lui proposait, pour partager sa destinée. On fit connaissance, en effet, et quelques jours plus tard, l'époque du mariage était fixée au retour d'Ozanam de Paris, immédiatement après le concours à la Sorbonne. Toutefois les circonstances nécessitèrent, un délai de six mois. Ozanam, en effet, avait espéré se faire nommer professeur de littérature étrangère, à la Faculté des lettres, à Lyon, en même temps qu'il y occuperait sa chaire de droit commercial, ce qui lui aurait donné de bons avantages pécuniaires ; mais depuis le concours, il avait cru devoir, accepter la suppléance de M. Fauriel, à la Sorbonne, position bien moins avantageuse, surtout à la veille d'un mariage. Il lui fallait de plus se séparer de sa fiancée, de ses frères et de tous ses amis : aussi hésita- t-il longtemps, et il n'y eut que l'influence de M. Ampère fils, qui put le décider à retourner à Paris.

A l'expiration des six mois, la cérémonie religieuse du mariage fut célébrée, et la partie civile fut présidée par le maire de la ville. La famille Soulacroix, était une des plus considérées de Lyon, et Mademoiselle Soulacroix, douée des plus heureuses dispositions, et du caractère le plus aimable, devait assurer le bonheur du jeune professeur, l'encourager dans ses travaux, et se dévouer pour lui, dans les jours tristes de la maladie.

Avant son mariage, Ozanam avait été obligé, bien à regret, de faire un voyage en Belgique et en Allemagne. Ses amis lui avaient conseillé de donner, en prenant sa chaire de suppléant, à la Sorbonne, un cours de littérature allemande au moyen âge. Pensant avec raison qu'un voyage dans le pays, dont il allait avoir à parler, donnerait un grand élan à son imagination, le professeur se décida à faire une rapide excursion sur les bords du Rhin, afin de rechercher les commencements de cette littérature germanique et franque dans les lieux mêmes, où devaient avoir vécu, les principaux personnages du livre des héros (Niebelungen).

Plus d'une chose contrariait Ozanam, dans ce voyage. D'abord, il sentait le besoin de se reposer, après tant et de si longues études, puis il aurait aimé à parler du dernier concours, avec ses amis de Lyon, et surtout avec celle dont la pensée le soutenait dans ces luttes littéraires. De plus, il lui fallait voyager, avec beaucoup de rapidité, sans avoir le temps d'entrer dans les détails de ce qui pouvait l'intéresser ; X30ur un esprit comme le sien, si profond et si méthodique, le superficiel était le plus grand ennui.

Ozanam était grand observateur et il saisissait promptement le sens des choses, de sorte que la rapidité de sa course ne l'empêcha pas de revenir muni de tous les renseignements qu'il pouvait désirer, et capable de donner une appréciation du caractère et de l'esprit des peuples qu'il n'avait fait qu'entrevoir. En effet,

remarque M. Pabbé Ozanam " un observateur a bien- '' tôt jugé du caractère et de l'esprit d'un peuple à l'as- " pect de l'architecture des monuments et des habi- " tations d'une ville, à la tenue de ses habitants, et " même jusqu'à un certain 'point à la configuration " du sol environnant. L'œil perçoit moins de détails, " mais il plonge sur un horizon plus large et par là " même moins trompeur."

Notre savant professeur traversa donc les principales villes de Belgique : Malines avec son palais archiépiscopal et ses grands ateliers ; Louvain avec son Université catholique qui répand ses grandes lueurs de science non seulement sur le royaume, mais sur toute l'Europe. Il vit aussi dans les provinces rhénanes : Cologne avec son incomparable cathédrale, terminée depuis ; Aix-la-Chapelle et le tombeau de Charlemagne. Ces villes étaient du plus grand intérêt pour lui, c'était en effet à Cologne et à Aix-la-Chapelle que se couronnaient et se déposaient les empereurs, que se tenaient les diètes, que s'organisaient les croisades. "Les noms de Charlemagne, des Othon, " des Henri, dit l'abbé Ozanam, des Frédéric, repa- " raissent partout où s'élève une pierre historique ; " et il n'y a pas une pierre, pas un rocher qui n'ait " son histoire, sa tradition, sa fable ou sa légende."

C'était donc dans ces villes, qu'Ozanam trouvait la plus grande somme d'informations, pour son voyage historique et littéraire, et il y puisa les renseignements importants dont il se servit dans les premières séances de son cours à la Sorbonne.

Poursuivant sa course, il put compléter ses notes sur l'Allemagne du moyen âge, en visitant Mayence, Francfort et Worms. Puis, se laissant glisser sur le beau fleuve, large et profond, il put retrouver le moyen âge tout entier, en contemplant une série de châteaux, de chapelles et de petites villes, admirablement bien conservés.

" Dans sa course rapide, dit l'abbé Ozanam, Frédé- " rie avait à peine le temps de saluer ces intéressantes '' apparitions du passé ; mais il s'efforçait, dans sa pro- " menade solitaire, d'emporter du moins par la pen- " sée, ce que ses regards abandonnaient ; aussi revint- " il, l'imagination enrichie des plus merveilleux ta- '' bleaux."

" Les voyages occupent une place importante dans '' la courte vie d'Ozanam, dit M. de Montrond. Pos- " sédant la science qui donne le droit d'enseigner, et " l'éloquence qui sait embellir et faire goûter un " enseignement, il aimait à accroître le fond de ce " double trésor, en puisant d'autres richesses, non " plus seulement dans les livres et les bibliothèques, " mais encore dans les pérégrinations lointaines ; il " y trouvait une source d'érudition plus attrayante " et non moins féconde, et il lui fut donné d'y puiser " largement."

C'est ainsi qu'avant ce voyage en Belgique et en Allemagne, voyage dont nous venons de faire connaître l'itinéraire d'une manière très sommaire, Ozanam s'était déjà rendu une première fois en Italie,

avec ses parents, et il avait fait de plus une excursion à la Grande Chartreuse, avec son frère, pendant les vacances de 1833.

Du premier voyage en Italie, nous n'avons dit qu'un mot jusqu'à présent, et c'est pourtant de là que date l'admiration de notre professeur pour Dante. Grâce à ce voyage, nous avons ses magnifiques écrits sur le poète florentin et ses œuvres.

" Pour Frédéric, dit M. l'abbé Ozanam, ce voyage " était un complément d'éducation qui devait jeter " au fond de sa belle intelligence et de son cœur, les " germes féconds qui se développèrent plus tard dans " ses leçons comme dans ses œuvres, et plus particu- " lièrement dans son livre sur la philosophie de '' Dante."

De tous ses voyages, c'est certainement celui qui a réveillé plus de souvenirs de son enfance, comme ce devait être plus tard, celui qui lui rappelerait les jours heureux passés avec ses bons parents qu'il devait perdre si tôt. Il n'avait alors que vingt ans, et son émotion devait être grande, quand il revit à Milan, la maison où il était né, et l'église où il avait été baptisé. Avec quelle admiration ne traversa-t-il pas ces villes d'Italie, qui sont autant de champs de bataille, et de monuments de triomphe des armées françaises I Comment peindre son enthousiasme en écoutant de la bouche de son père, et sur les lieux mêmes, les récits des combats de Pavie, de Lodi et du Pont d'Arcole que le narrateur avait traversé, sous le feu de l'ennemi, à la

suite de Napoléon, dont il était un des plus braves officiers !

Chaque ville parcourue intéressait vivement Ozanam, qui gravait profondément dans sa mémoire, les monuments et les souvenirs de chaque endroit. C'est ainsi qu'à Bologne, il visita avec le plus grand intérêt, la célèbre Université qui a eu l'honneur de compter parmi ses professeurs, plusieurs femmes célèbres, comme Gaëtana Agnesi qui professait les mathématiques, Novella qui occupait avec honneur la chaire de jurisprudence, et Clotilde Tambroni qui y donnait un cours de langue grecque en 1795. C'est aussi dans cette grande Université que Mondini, le premier, fit la dissection d'un cadavre, donnant ainsi une base plus solide à l'étude de l'anatomie.

A Ancône, Ozanam fut heureux de rencontrer des compatriotes dans les militaires de la ville qui était alors occupée par l'armée française. Cependant il ne demeura daiis cette ville, que le temps suffisant pour admirer le magnifique arc de triomphe élevé en l'honneur de Trajan. La Santa Casa n'était pas loin, et il se sentait attiré vers Lorette, par ses sentiments religieux.

On se rendit donc à cette jolie petite ville, qui a l'honneur de posséder la maison de la Mère de Dieu.

Ozanam avait une foi vive mais éclairée, et ceux qui ont lu les ouvrages où il traite de philosophie aussi bien que ceux qui savent que, dans sa jeunesse, il a combattu longteipps contre le doute, ceux-'là,

dis-je, ne l'accuseront pas de croire à la légère. " Sa " foi, dit l'abbé Ozanam, était le fruit de la grâce, mais " aussi celui des plus sérieuses études."

Notre savant professeur avait pris connaissance des pièces justificatives de la translation de la maison de la Sainte Vierge, et il connaissait très bien l'histoire de cette maison, dont les murs, sans fondations, ont déjà bravé six siècles. Aussi, était-il profondément convaincu de l'authenticité du prodige qu'il avait sous les yeux, et l'émotion la plus vive s'empara de lui à la vue de ces saintes reliques ; il en était si profondément touché, qu'il ne pouvait se décider à quitter ce lieu de bénédiction.

Cette nature poétique et élevée, était profondément impressionnée aussi par le site et les beautés de l'endroit. On a comparé au paradis terrestre, cette partie de l'Italie, et de tous les points de cette terre privilégiée, c'est certainement celui qui présente aux yeux du voyageur, les plus délicieuses richesses de la nature.

Ozanam ne se décida à partir qu'après avoir été à confesse, servi la messe et communié. Il fit aussi avec son frère tous les différents actes de dévotion propres à l'endroit, tel que le tour de la Santa Casa en se traînant sur les genoux.

Nos voyageurs reprirent le lendemain, la route de Rome par Foligno et l'Ombrie, et ils purent admirer les plus ravissants paysages. Enfin ils arrivèrent à Rome, le but de leur voyage, et la ville après laquelle ils soupiraient depuis longtemps.

Notre intention n'est pas d'accompagner nos pèlerins dans toutes leurs promenades à travers la Ville Éternelle, encore bien moins de décrire, après tant d'autres, les nombreux monuments de Rome. Cependant il nous faut dire un mot, de certaines visites où Ozanam eut occasion de manifester sa foi vive, et son ardente passion pour les lettres et pour les arts.

Suivons-le d'abord dans sa visite à la grande Basilique, et nous le trouverons implorant à genoux le prince des apôtres ;d 'augmenter sa foi, et de prendre sous sa protection toute spéciale, la société de Saint- Vincent de Paul. A la bibliothèque Vaticane, nous le verrons soupirer devant les armoires fermées qui contiennent tant de richesses littéraires en manuscrits grecs, latins, italiens et orientaux, et se promettant bien de se faire donner accès, un jour, à ces précieux trésors.

" Nous ne parlerons pas, dit l'abbé Ozanam, des " vives impressions qu'éprouva Frédéric, en visitant " les monuments de Rome païenne, ou ceux de la " Rome moderne et chrétienne, les chefs-d'œuvre que " les arts ont répandus à pleines mains, soit dans les '' palais, soit dans les églises. La chambre et le tom- " beau de Torquato Tasso, en particulier, le touchè- " rent profondément; il croyait presque voir et " entendre l'illustre poète de l'Italie. C'était, en effet, *' bien moins sa curiosité qu'il cherchait à satisfaire, " lorsqu'il contemplait toutes ces merveilles, qu'une " étude sérieuse à laquelle il s'appliquait, autant que

" le peu de jours que nous avions à passer à Rome le " lui permettait. Les nombreuses lectures qu'il avait " faites, les cours qu'il avait suivis à l'Ecole des " chartes, à Paris, le mettaient à même de déchiffrer " les inscriptions anciennes ; les différents livres dont " il s'était entouré, et qu'il parcourait chaque soir " pour éclairer sa course du lendemain, lui permirent " devoir avec fruit, ce dont un voyage précipité laisse " à peine quelques traces chez un touriste vulgaire."

Pendant son séjour à Rome, Ozanam, son père et ses frères furent reçus en audience par le pape Grégoire XVI, qui voulut bien permettre cette visite sans le costume exigé par l'étiquette. Comme Lyonnais ils firent a^ussi une visite au cardinal Fesch qui était encore alors archevêque titulaire de la métropole des Gaules.

De Rome, nos voyageurs passèrent à Florence où madame Ozanam les avait précédés. C'est dans cette ville qu'ils firent le plus long séjour, Ozanam et ses frères y ayant une tante, qui leur donna la plus cordiale hospitalité.

Pendant son séjour à Florence, il se prit d'une grande admiration pour Dante, et il sentit naître en lui cet ardent amour pour l'Italie dont il a donné des preuves pendant toute sa vie. A Florence, tout parle des noms les plus célèbres de l'Italie; c'est la patrie en effet, des Médicis, de Dante, de Boccace, de Machiavel, de Guichardin, d'Améric Vespuce, de Léon X, de Brunelleschi, etc. C'est donc dans cette

ville qu'on peut apprendre toute l'histoire de l'Italie et de ses hommes célèbres, aussi Ozanam y resta-t-il un mois entier.

Après Florence, nos voyageurs visitèrent Pise et Livourne, puis ils revinrent à Lyon par Turin et le Mont-Cenis.

Ozanam revint de ce premier voyage d'Italie animé d'une nouvelle ardeur pour ses œuvres de charité et pour ses études, et il ne tarda pas à utiliser ses notes et ses souvenirs dans des écrits de tout genre sur l'Italie et sur Dante. C'est ainsi qu'il publia de magnifiques pages sous le titre Florence vue du Dôme, puis les Notes sur Pise, Rome, etc., sans compter tous ses écrits sur Dante et la Divine Comédie.

Avant de terminer ce chapitre, nous dirons un mot de l'excursion à la Grande Chartreuse.

Il y avait déjà longtemps que le projet de ce voyage avait été formé quand les deux frères, un beau matin, se décidèrent à se mettre en route et partirent à pied pour accomplir ce pieux pèlerinage. La Grande Chartreuse, on le sait, se trouve près de Grenoble, et de cette ville à Lyon, il y a dans le moins cent cinquante mille anglais.

Ils marchèrent tellement la première journée, que le lendemain, la fatigue ne leur permit qu'une courte étape, et ce n'est que le troisième jour qu'ils commencèrent à gravir la montagne, au milieu de laquelle se trouve le monastère de la Grande Chartreuse.

Tel que décrit par M. l'abbé Ozanam, il semble n'y

avoir rien de plus enchanteur que l'aspect du pays autour de ce cloître majestueux et grandiose. " Dans '' ce nid solitaire, dit notre auteur, soixante-huit " moines, moines véritables, descendant sans inter- " ruption de leur fondateur, soumis à une règle aus- " tère, passent le jour dans le silence et la méditation, '' et une partie de leurs nuits dans le chant des " psaumes. Là, on ne se souvient plus du tumulte du '' monde et de la lutte des systèmes ; il règne un '' parfum de vieux christianisme, de prière, de sain- " teté et de quiétude. Nous avons assisté aux mati- *' nés, chantées à onze heures du soir, dans leur cha- '' pelle solitaire. Nous avons entendu ce concert de " soixante voix innocentes montant vers le ciel, solli- " citant les célestes miséricordes à l'heure où les " crimes se multiplient dans nos grandes villes, et où " les vengeances de Dieu se préparent."

De la Grande Chartreuse, nos deux pèlerins passèsèrent à ime autre montagne très élevée, nommée le Grand Som. Ils avaient de la neige jusqu'aux genoux, et s'apercevaient de temps à autre du voisinage des loups, ce qui ne les empêcha pas de jouir toute la journée des points de vue les plus admirables et d'un paysage qui défie toute description. Le soir, ils entrèrent à Grenoble où leur pèlerinage se trouva terminé. Écrivant au sujet de ce voyage d'Ozanam et de son frère, M. de Montrond, dans son ouvrage déjà cité, s'exprimait ainsi :

" S'il est, dit-il, un voyage utile et salutaire au

''jeune homme arrivé sur le seuil d'une carrière et " sur le point d'affronter les orages de la vie, n'est-ce *' pas celui de la Grande Chartreuse ? Oh ! comme la " vie paraît bien ce qu'elle est, entrevue du haut de " ces saintes montagnes, un pèlerinage de quelques "jours dans une vallée de larmes, aux confins de " laquelle s'ouvre une éternité bienheureuse pour le " pieux pèlerin fatigué de la route ! Heureux donc et " sage, celui qui va se recueillir un instant sous ces " cloîtres de saint Bruno, où règne un parfum de " grande dévotion et de sainte solitude."

Quant à Ozanam, voici comment il exprimait les impressions ressenties et les dispositions dans lesquelles il se trouvait au retour de ce voyage. " Je " suis donc revenu, écrivait-il, l'espérance au cœur et " avec un souvenir qui restera dans moi et pourra " peut-être me servir quelque fois, d'encouragement " dans les jours mauvais ; peut-être en jaillira-t-il " quelque inspiration qui, un jour, me fera devenir " meilleur! " *

* Lettres, etc., 1. septembre 1835.

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