LES POETES FRANCISCAINS EN ITALIE
Le volume qui fut le produit des voyages en Italie que nous venons de raconter sommairement se divise en deux parties dont nous ferons deux chapitres dififérents. Dans la première partie il est exclusivement question des poètes franciscains tandis que dans la seconde l'auteur s'occupe des -Soitrces de la Divine Comédie. La première partie est divisée en plusieurs époques : la première antérieure à la naissance de saint François nous donne l'histoire de la littérature italienne à son berceau ; la seconde date de la naissance de saint François et nous fait connaître la vie du saint et l'élan qu'il donna à la littérature italienne, surtout à la poésie; la troisième est consacrée à ses disciples et se termine par une traduction " des petites flewrs de St- François y
Ce n'est pas un livre de science que notre auteur écrit cette fois, c'est plutôt un bouquet littéraire où les petites fleurs de saint François d"* Assise se mêlent par-
tout aux fleurs fraîchement ecloses sous la plume
d'Ozanam.
" Plusieurs s'étonneront, dit l'auteur de tant d'admiration pour un mysticisme dont notre siècle ne comprend plus le langage, de tant de complaisance pour des traditions qui ne sont pas de foi. Aussi je ne propose rien à la foi des lecteurs; si je ne fais pas un livre de science, je n'tcris pas non plus un livre de religion. Je ne confonds point ces chants, ces traditions, avec le dogme infaillible, pas plus que je ne confonds les gouttes de la rosée avec les feux de l'aurore qu'elles accompagnent. Je les recueille comme les émanations d'une terre fécondée par le christianisme. Si je ne puis toucher sans émotion à cette poésie des vieux âges, c'est que j'ai vécu tout un jour le contemporain des événements et des hommes qui l'inspirèrent. J'ai passé un jour trop court pour moi dans la vieille cité d'Assise. J'y ai trouvé la mémoire du saint aussi présente que s'il venait de mourir hier, et de laisser à sa patrie la bénédiction qu'on lit encore sur hi porte de la ville. On m'a montré le lieu de sa naissance et la chapelle où son cœur disputé se rendit à Dieu. On m'a fait voir le buisson d'épines qui se couvrit de roses quand François s'y précipita dans l'ardeur de sa pénitence. J'y ai reconnu l'image de cette langue italienne encore toute inculte et toute épineuse, qui n'eut besoin que d'être touchée par l'ascétisme catholique pour germer et fleurir. Enfin, je me suis âge-
" nouille au saint tombeau, sous cette voûte d'azur " étoilée d'or qui le couronne, et qui fut le premier " ciel où la peinture renaissante essaya son vol. C'est " là qu'acheva de se préciser la pensée de ce petit " livre."
L'auteur prend la littérature italienne à son berceau; mais c'est un berceau qui est bien près d'une tombe ! Selon lui, déjà l'art et la littérature des chrétiens, dans les derniers siècles de l'empire, n'étaient plus romains ou latins que de nom. C'est dans les catacombes que se voit la transformation. Les chrétiens en étaient sortis quand les barbares arrivèrent ; mais à mesure qu'ils en sortaient le peuple italien se formait et le peuple latin disparaissait.
" Je vois déjà, dit Ozanam, le peuple dans le sens " moderne qu'on donne à ce mot, en y comprenant " les femmes, les enfants, les faibles et les petits, ce " que les historiens anciens méprisaient, ce dont ils " ne tenaient aucun compte. J'y vois un peuple nou- " veau mêlé d'étrangers, d'esclaves, d'affranchis, de " barbares, animé d'un esprit qui n'est plus celui de " l'antiquité. Cette société a donc une pensée qu'elle " veut produire, mais une pensée trop abondante, " trop émue, trop neuve, pour que la parole lui suf- " fisc : il y faut le concours de tous les arts. Dans ce " premier état, la poésie n'est pas encore distincte, " précise, revêtue de la forme qu'elle cherche. Mais " elle est partout, dans l'architecture, dans la pein- " ture, dans la sculpture, dans les inscriptions, puis-
" qu'il y a partout symbolisme, langage figuré, effort " pour faire reluire la pensée sous l'image, et l'idéal " sous le réel."
D'abord la sculpture se charge la première de reproduire la pensée. Dans les premiers temps elle s'en acquitte, il est vrai, d'une manière bien grossière ; toutefois, comme le fait remarquer Ozanam, la foi des martyrs est dans le regard de ces figures que l'artiste " met en prières les yeux levés au ciel et les mains " étendues."
Les peintures qui ornent les oratoires pratiqués de distance en distance nous montrent tantôt la multiplication des pains et le miracle de Cana, tantôt aussi le Bon Pasteur portant la brebis égarée sur ses épaules. On y trouve de plus de nombreuses représentations des martyrs tels que Daniel dans la fosse aux lions, les trois enfants dans la fournaise, figures bien faites pour soutenir le courage de ces persécutés qui pouvaient être traînés à la mort à chaque instant du jour et de la nuit.
Sur les tombeaux de ces premiers chrétiens on voyait dans les commencements quelques figures à peine ébauchées, signes de reconnaissance, symboles de deuil et de piété. C'est ainsi que l'on trouve, ici, une feuille exprimant la fragilité de la vie, là, une barque à la voile pour montrer la rapidité de nos jours. *
Les Poètes franciscains en Italie, p. 20.
Bientôt cependant ces différents signes sculptés ne suffisant pas, on eut recours aux lettres. Ce ne sont d'abord que des inscriptions d'un mot ou deux, quelques-unes en grec d'autres en latin : Ainsi sur la tombe d'un enfant on lit: c'est la place de Philemon; plus loin on exprime par les paroles suivantes la peine ressentie par la mort prématurée d'une jeune fille: *' nimium cito decedisti, Constantia, mirum pulchritudi- ^^ nis at que icfomï«^i." "Vous êtes tombée trop tôt " Constance, miracle de beauté et de sagesse."
Puis la poésie inspirée par la foi religieuse vient préserver de l'oubli ces premières familles chrétiennes ; ainsi la famille du chrétien Severianus fait graver sur la tombe de son chef les vers suivants où l'on invoque Celui qui fait revivre les semences enfoncées dans les sillons.
Vivere qui prœstat morentia semina terrse, Solvere qui potuit lethalia vincula mortis ! *
Plus tard, quand, de tous côtés, les barbares vinrent fondre sur Rome, les chrétiens construisirent ces admirables Basiliques de saint Paul, de sainte Marie Majeure et tant d'autres qui du quatrième au treizième siècle recueillirent et sauvèrent tous les arts. Alors, comme le fait remarquer Ozanam, " au lieu de la poésie des écoles, il y eut une poésie des monuments."
Cette poésie des grands temples chrétiens inspirait
* Les Poètes franciscains en Italie page 23.
les poètes, dans la décoration des murs ; on y lisait leurs sublimes pensées exprimées dans la langue des dieux. " Ils avaient, nous dit Ozanam leurs ins- " criptions envers à saint Jean de Latran sur le portail " et l'abside et jusqu'au siège papal. A saint Pierre " les épitaphes des pontifes faisaient à elles seules toute " l'histoire de la papauté. Le sixième et le septième '' siècle surtout y avaient gravé en distiques latins " les noms, les dates, les bienfaits des papes contem- " porains. L'abondance et la facilité de ces petits " poèmes prouvaient la perpétuité des études littéraires " à une époque où on a coutume de représenter Rome " comme la prostituée de Babylone enivrée et d'igno- " rance et de corruption."
Mais les basiliques de Rome ne furent pas les seuls temples qui donnèrent ainsi asile aux muses. Voyons plutôt la cathédrale de Pise élevant fièrement son dôme dont le fronton est sillonné d'iscriptions triomphales et saint Marc de Venise avec ses incomparables consoles et son imposante façade chargée d'or et de sculptures. " Autour de la grande arcade du chœur dit Ozanam, on lit cette invocation au patron de la cité : " Marc vous couvrez de votre doctrine l'Italie, " l'Afrique de votre tombeau, Venise de votre présence " et comme un lion vous les protégez de vos rugisse- "ments."
" Italiam, Libyani, Venetos, sicut leo Marce," " Doctrinâ, tumulo, requie, fremituque tiieris." *
* Les Poètes franciscains en Italie p. 30.
A un autre endroit dans la même cathédrale, devant l'autel de saint Laurent le poète se permet de donner l'avertissement suivant au doge. " Aime la justice, "rends à tous ce qui leur est dû. 0 doge! que le " pauvre et la veuve, le pupille et l'orphelin, espèrent " trouver en toi un défenseur ! Que ni la crainte ni la "haine, ni l'amour, ni l'or ne te fassent fléchir! 0 " doge ! tu tomberas comme la fleur, tu deviendras " cendre,et selon tes œuvres, après ta mort tu recevras"
" Ut flos casurus, dux, es cineresque futurus." " Et velut actnriis. post mortem sic habituriis." *
Comme on le voit toutes ces inscriptions étaient en latin car c'était encore la langue du peuple du onzième jusqu'au quatorzième siècle, mais déjà chaque province, chaque cité avait un dialecte et de leur rapprochement devait surgir la langue nationale. ''Cependant " dit Ozanam, toute la poésie des souvenirs, toute " celle des chants guerriers et des monuments reli- " gieux, n'était encore qu'un souffle qui n'avait pas " trouvé son instrument tant qu'il lui fallut s'empri- " sonner dans cette langue latine, comprise, mais " vieillie, mais impuissante à rendre la variété des " sentiments nouveaux. La Fable raconte que Mercure " enfant, jouant au bord de la mer, ramassa, dans le " sable une écaille de tortue dont il fit la première " lyre. Ainsi le génie italien, jeune encore et populaire,
* Les Poètes franciscains en Italie p. 80.
" devait prendre pour ainsi dire, à ses pieds et dans " la poussière, l'humble idiome dont il allait faire un " instrument immortel."
C'est alors qu'apparurent successivement les premiers poètes italiens ; et le premier de tous, par ordre chronologique fut saint François d'Assise qui au commencement du treizième siècle composait des hymnes en Italien. Puis vinrent Fra Giacomino, moine franciscain, qui écrivit deux poëmes, un sur l'Enfer, l'autre sur le Paradis, puis Giacopone de Todi qui composa plusieurs cantiques et des chants de longue haleine et enfin Dante qui s'inspira des écrits des deux derniers et les surpassa de beaucoup.
Cependant si Dante avait écouté les conseils de ses amis il n'aurait jamais écrit en italien, heureusement qu'il était rempli du plus grand mépris pour les lettrés de son temps, " qui, disait-il, se vendaient aux " princes et n'avaient eu des lyres qu'afin de les donner " à loyer."
Dante chanta donc dans la langue du peuple, la langue des femmes et des gens de guerre. Il eut plus tard de célèbres imitateurs parmi ses compatriotes entr'autres l'Arioste et le Tasse.
Il faut dire que le peuple qui n'avait pas su reconnaître le mérite de ces trois grands poètes, pendant leur vie, leur a cependant gardé, après leur mort, un souvenir mêlé de respect et d'amour.
Pour Dante, l'Arioste et le Tasse la gloire va toujours grandissante et aujourd'hui avec l'estime du
peuple italien ils ont acquis de plus l'admiration de l'univers entier.
Au temj^s où naquit saint François d'Assise, l'Italie sous le pontificat d'Alexandre III venait d'affirmer sa liberté et son indépendance après une seconde lutte entre le sacerdoce et l'empire. Voulant profiter du succès obtenu, chaque ville s'entourait de murs et se disposait à défendre son indépendance.
Un grand mouvement se produisait partout et tous les arts s'éveillaient. Le peuple italien à l'exemple du l^euple français allait se créer une littérature populaire et les poètes allaient chanter non plus dans l'idiome des savants, mais dans le langage de tous.
A cette époque vivait à Assise un riche marchand de draps du nom de Pierre Bernardone. En l'année 1182, ayant visité la France et trouvant à son retour que sa femme lui avait donné un fils, il le nomma François en mémoire du beau pays où il venait de s'enrichir. " L'obscur marchand, ajoute Ozanam, était " loin de penser que ce nom de son invention, serait " invoqué par l'Eglise et porté par des rois."
Le jeune François reçut une instruction élémentaire des mains de quelques prêtres de la ville à qui il fut confié dès ses plus tendres années. Il préfera toujours l'étude de la langue française à ses études classiques et quelques-uns même prétendent que de là lui est venu son surnom de François car il aimait à parler autant que possible cette belle langue et il chantait souvent des cantiques en français.
François pendant son adolescence fut toujours à la tête des sociétés joyeuses de sa ville natale. Sa bonne mine et la noblesse de ses manières le faisaient reconnaître comme chef par ses nombreux amis, il présidait tous les banquets et organisait toutes les fêtes.
Avec toutes ses habitudes romanesques et les idées chevaleresques de son siècle le jeune François était naturellement porté à se lancer dans les aventures. Il avait même entrepris, en s'engageant à la suite de Gauthier de Brienne, de conquérir pour lui-même, et par la seule force de son épée, le titre de prince.
Comme beaucoup de chevaliers de son temps il ne manqua pas de prendre part aux croisades, et plus hardi que bon nombre d'entre eux il pénétra jusqu'auprès du Soudan d'Egypte, lui prêcha la foi ; et laissa dans Jérusalem une colonie de ses disciples qui s'y perpétuèrent sous le nom de Pères de la Terre sainte.
" Après cela, dit Ozanam, on n'est pas surpris quand '' les biographes de saint François lui donnent tous " les titres de la gloire militaire et quand saint Bona- " venture, près d'achever le récit de la vie et des " combats de son maître s'écrie : "Et maintenant " donc, valeureux chevalier du Christ, portez les " armes de ce chef invincible qui mettra en fuite vos " ennemis. Arborez la bannière de ce Roi très-haut" " à sa vue tous les combattants de l'armée divine " ranimeront leur courage. Elle est désormais accom- " plie la vision prophétique selon laquelle, capitaine
" de l'armée du Christ, vous deviez revêtir une céleste " armure." *
Saint François était un excellent musicien, il chantait en s'accompagnant sur le luth et possédait une très belle voix.
Et c'est ce grand homme, ce poète remarquable, ce grand chantre du Créateur et de toutes les beautés créées, qui, dans sa grande humilité, s'est plu à se représenter comme un pauvre moine sans culture et sans savoir. Toutefois saint Bonaventure et ses autres disciples savaient le contraire et ils ont mis leur gloire à le publier.
A l'âge de 25 ans, au milieu de tous les amusements et les jjlaisirs de ce bel âge, saint François fut tout à coup saisi d'une longue maladie. C'est là que la grâce l'attendait et de là date sa conversion.
Pendant sa convalescence il se sentit pris d'un profond dégoût pour tout ce qu'il avait jadis tant admiré. Il fut effrayé de ce changement, et il chercha aussitôt dans les plaisirs et les distractions d'autrefois, un remède contre cet ennui inexplicable, sans cependant pouvoir le trouver. Il se sentait attiré vers la solitude, et il échappait souvent à ses compagnons pour se
* Saint François eut un songe mystérieux : il se vit au milieu d'un palais superbe; les salies paraissaient remplies d'armes et de riches harnais, des boucliers resplendissants étaient suspendus aux murailles, et sur ce qu'il demandait à qui appartenait ce château et ces armures, il lui fut répondu que tout cela serait à lui et à ses chevaliers.
retirer au fond d'une caverne. Là il restait pendant plusieurs heures en prières, demandant à Dieu de lui faire connaître ce qu'il attendait de lui. Or, voici, d'après notre auteur ce qui lui arriva dans une de ces longues oraisons. "Un jour qu'il persévérait ainsi " dans la prière, il crut voir devant lui la croix du " Calvaire et le Sauveur attaché au bois ; et à cette " vue, dit l'historien de sa vie, son âme sembla se " fondre en lui et la Passion du Christ s'imprimer si " profondément dans ses entrailles et dans la moelle " de ses os, qu'il ne pouvait plus y arrêter sa pensée " sans être inondé de douleur."
Dès lors il se sentit porté à secourir l'humanité souffrante; il se voua au soulagement de toutes les misères et de toutes les maladies : il donna surtout ses soins aux lépreux et à tous ceux qui devaient inspirer le plus de répulsion.
Il se dépouilla de ses riches habillements, s'habilla en mendiant et fit vœu de pauvreté.
" Saint François, dit Ozanam, vivait dans la con- *' templation des idées éternelles, dans l'habitude du " dévouement qui exalte toutes les facultés, dans un " commerce familier avec la création qui a des charmes " plus vifs pour les simples et les petits. Il errait, il " mendiait, il mangeait le pain d'autrui, comme " Homère, comme Dante, comme le Tasse et Camoëns, '' comme tous ces pauvres glorieux à qui Dieu n'a " donné ni toit ni repos dans ce monde, et qu'il a vou- " lu garder à son service, errants et voyageurs, pour
" visiter les peuples, les délasser et souvent les ins- " truire."
Ce qui distinguait donc saint François, c'était d'abord son amour pour la pauvreté et de plus sa grande admiration et son estime pour toutes les œuvres du Créateur.
Il passait la plus grande partie de son temps dans la contemplation du firmament et de toutes les beautés de la nature qui l'environnait. Sa figure amaigrie et ascétique avait pris dans la conteuiplation continuelle de toutes ces grandeurs, un tel rayonnement de suave sérénité et de divine douceur, qu'il est dit dans la vie du saint que lorsqu'il passait devant un pâturage et que, selon sa coutume, il saluait les brebis du nom de sœurs, elles levaient la tête et couraient après lui, laissant les bergers stupéfaits.
Nous croyons devoir donner, d'après notre auteur, un autre exemple de la grande innocence du saint et de son empire sur les êtres créés. " Comme il commen- " çait le cours de ses pérégrinations,dit Ozanam,il arri- *' va que traversant la vallée de Spolète, non loin de " Bevagna, il passa par un lieu où il y avait une " grande quantité d'oiseaux et surtout de moineaux, '* de corneilles et de colombes. Ce qu'ayant vu le bien- " heureux serviteur de Dieu, à cause de l'amour qu'il " portait même aux créatures dépourvues de raison, " il courut à cet endroit, laissant pour un moment ses " compagnons sur le chemin. Or à mesure qu'il s'ap- " prochait, il vit que les oiseaux l'attendaient et il les
" salua selon son usage. Mais admirant qu'ils ne se " fussent point enfuis à sa vue, il fut rempli de joie et " les pria humblement d'écouter la parole de Dieu, et " il leur dit: " Mes frères les petits oiseaux, vous de- " vez singulièrement louer votre Créateur et l'aimer " toujours; car il vous a donné des j^lumes pour vous " couvrir, des ailes pour voler, et tout ce qui vous est " nécessaire. Il vous a fait nobles entre tous les ouvrages " de ses mains et vous a choisi une demeure dans la " pure région de l'air. Et sans que vous ayez besoin de " semer ni de moissonner, sans vous laisser aucune " inquiétude il vous nourrit et vous gouverne." A ces " mots, selon ce qu'il rapporta lui-même et ce qu'af- " Armèrent ses compagnons, les oiseaux se redres- " sant à leur manière, commencèrent à battre des " ailes. Mais lui, passant au milieu d'eux, allait et " venait, et les effleurait du bord de sa robe. Enfin il " les bénit, et faisant sur eux le signe de la croix il " leur permit de s'envoler. Après quoi le bienheureux " père s'en alla avec ses disciples, pénétré de conso- " lation. Mais comme il était parfaitement simple, par " l'effet, non de la nature mais de la grâce, il com- " mença à s'accuser de négligence pour n'avoir pas " prêché aux oiseaux jusqu'à ce jour, puisqu'ils écou- " talent la parole de Dieu avec tant de respect."
Nous essayerons maintenant de faire connaître les occupations littéraires de ce grand saint.
La prédication était un des devoirs qu'il s'était imposés et dont il s'acquittait avec le plus de succès.
Il est beaucoup à regretter qu'il ne soit pas parvenu jusqu'à nous quelques unes de ces exhortations où le saint s'est élevé jusqu'à la plus sublime éloquence.
" Toutefois cette âme embrasée d'amour, dit Oza- " nam, devait naturellement, désirer reproduire ses " sentiments et les beautés qui la touchaient dans un " langage qui émeuve et ravisse, c'est-à-dire dans le " langage de l'amour, la poésie. En effet l'amour " ajoute à la parole, il lui donne l'essor poétique, il " lui prête le rythme et le chant comme deux ailes."
Saint François exprima donc en poésie son grand amour pour Dieu, et il chanta ses louanges dans la langue que tous ses auditeurs pouvaient comprendre c'est-à-dire dans la langue italienne.
L'auteur cite de saint François le Cantique du Soleil puis un autre cantique bien plus considérable, composé de trois cent soixante-deux vers, divisés en strophes de dix vers chacune avec des rimes industrieusement combinées.
Mais de tous les poèmes attribués à saint François, il n'en est pas comme le suivant pour faire connaître son genre de poésie. Le style et les expressions sont tellement en rapport avec son caractère qu'on y voit de suite le jeune homme aventureux, le vaillant chevalier qui voulait se conquérir une principauté par la seule force de son épée. On y reconnaît aussi le pauvre moine dont le cœur est embrasé par la charité humaine et l'amour divin.
Voici la traduction de ce poème telle que donnée par notre auteur.
L'amour m'a mis dans la fournaise, l'amour m'a mis dans la fournaise ; il m'a mis dans une fournaise d'amour.
Mon nouvel époux, l'amoureux Agneau, m'a remis l'anneau nuptial ; puis, m'ayant jeté en prison, il m'a frappé d'une lame, il m'a fendu tout le cœur.
Il m'a fendu le cœur, et mon corps est> tombé à terre. Ces flèches que décoche l'arbalète de l'amour m'ont frappé en m'embrasant. De la paix il a fait la guerre ; je me meurs de douceur.
Je nie meurs de douceur. Ne vous en étonnez pas. Ces coups me sont portés par une lance amoureuse. Le fer est long et large de cent brasses, sachez-le : il m'a traversé de part en part.
Puis les traits pleuvaient si serrés, que j'en étais tout agonisant. Alors je pris un bouclier; mais les coups se pressèrent si bien, qu'il ne me protégea plus, ils me brisèrent tout le corps, si fort était le bras qui les dardait.
Jl lesdardait si fortement,que je désespérai de les parer; et pour échapper à la mort je criai de toute ma force : " Tu forfais aux lois du champ clos." Mais lui, dressa une machine de guerre qui m'accabla de nouveaux coups.
Les traits qu'il lançait étaient des pierres garnies de plomb, dont chacune pesait bien mille livres ; il les lançait en grêle si épaisse, que je ne pouvais les compter. Aucune d'elles ne me manquait.
Jamais il ne m'eût manqué, tant il savait tirer juste. J'étais couché à terre, sans pouvoir m'aider de mes membres. J'avais le corps tout rompu, et sans plus de sentiment qu'un homme trépassé.
Trépassé, non par mort véritable, mais par excès de joie. Puis, reprenant possession de mon corps, je me sentis si fort, que je pus suivre les guides qui me conduisaient à la cour du ciel.
Après être revenu à moi, aussitôt je m'armai ; je fis la guerre au Christ; je chevauchai sur mon terrain, et, l'ayant rencontré, j'en vins aux mains sans retard, et je me vengeai de lui.
Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte ; car dès le commencement le Christ m'avait armé d'un amour véritable. Maintenant mon cœur est devenu capable des consolations du Christ.
L'amour m'a mis dans la fournaise, l'amour m'a mis dans la fournaise ; il m'a mis dans la fournaise d'amour.
Quand le poète écrivit ces vers il était encore sous l'impression du grand événement qui marqua sa personne du sceau miraculeux.
C'était en 1224, saint François s'étant un jour retiré sur une montagne (le mont Alvernia), la veille de l'exaltation de la sainte Croix, il se sentit dans un moment comme percé de trous dans toutes les parties du corps où les clous avaient été enfoncés dans le corps du Christ, et depuis il en conserva les cicatrices.
Saint François mourut deux ans après cet événement et fut canonisé en 1230 par Grégoire IX qui fixa sa fête au 4 octobre jour de sa mort.
" Le 26 mai de l'an 1219 et le jour de la Pentecôte, " dit Ozananijdans cette riante vallée que dominent les " terrasses d'Assise, cinq mille hommes étaient cam- " pés sous des nattes ou des abris de feuillage. Ils '' avaient la terre pour lit, une pierre pour chevet, un " sac pour vêtement ; on les voyait réunis par groupes " de quarante, de quatre-vingts, s'entretenantde Dieu " priant, psalmodiant, mais tout rayonnant de joie. " Leur émotion gagnait la foule du peuple et des " gentilshommes venus des villes voisines pour ad- " mirer un spectacle si nouveau. Vraiment, disaient- " ils, c'est ici le camp de Dieu et le rendez-vous de " ses chevaliers." C'était en effet le chapitre général '' des Frères Mineurs tenu par saint François."
Les Franciscains ou Frères Mineurs comme ils s'ap-
pelaient eux-mêmes par humilité, portaient une robe grise avec une ceinture de corde ; ils faisaient vœu de pauvreté et renonçaient à toutes les jouissances de la vie. On les comptait parmi les ordres mendiants. Ils avaient le droit de se livrer dans leurs églises à la confession et à la prédication. Cet ordre donna naissance à plusieurs autres ordres religieux, entr'autres chez les hommes, aux Pères de V Observance^ aux Récollets ou Recueillis, aux Cor délier s, aux Capucins et aux gardiens du saint sépulcre à Jérusalem : chez les femmes, les Urbanistes, les Capucines et les Garisses, Plusieurs papes ont appartenu à l'ordre de Saint- François,entr'autres, Nicolas IV, Alexandre V et Sixte- Quint. Au XVIII« siècle l'ordre des Franciscains comptait 115,000 moines et 28,000 religieuses répartis dans 8000 couvents.
L'esprit du saint fondateur de même que ses paroles et ses exemples furent admirablement conservés par les bons religieux après sa mort. On retrouvait de plus parmi eux, ces expressions et ces idées de chevalerie qui les ont poussés par centaines aux croisades. Dans les litanies composées en l'honneur de saint François on le salue de plusieurs titres militaires qu'il affectionnait : "Le Chevalier du Crucifié, le Gonfalonier du Christ, le Connétable de l'armée sainte etc."
La pauvreté continue à être la vertu distinctive de l'ordre aussi bien que la charité ; cette dernière vertu les porta à rechercher les lépreux et à s'occuper de la conversion des voleurs. L'amour de saint François
pour les plus humbles créatures se retrouve aussi * parmi eux, puisqu'on rapporte qu'un bon religieux de Soffiano était tellement aimé des i)etits oiseaux que durant sa prière ils venaient se poser sur sa tête et sur ses bras.
Le chant et la musique, la poésie et la liturgie demeurèrent en grand honneur parmi les Frères de l'ordre. Plusieurs même sont devenus très célèbres soit comme poètes soit comme théologiens et leurs écrits sont parvenus jusqu'à nous.
Le premier disciple de saint François mentionné par notre auteur, s'appelait en religion Frère Pacifique ; on a toujours ignoré le nom qu'il portait dans le monde, on sait seulement qu'il était surnommé le Roi des vers.
On prétend que l'empereur, renouvelant pour lui l'ancienne coutume romaine, lui avait décerné la couronne de la poésie. Il dut sa conversion à une prédication de saint François. Mêlé à la foule il écoutait le prédicateur, lorsque tout à coup il crut le voir traversé de deux ê]}ées en croix, tandis que lui-même se trouvait transpercé par la parole divine. Il s'enrôla dans les rangs des Frères Mineurs et fut un des amis les plus intimes du saint fondateur. Il est à regretter que sa trop grande modestie l'ait empêché de mettre son nom à ses écrits.
* Chavin de Malan, Histoire de saint François d^ Assise, notes p. 210. Citation d'Ozanam.
" Il cacha son génie, dit Ozanam, dans quelques- " uns de ces cantiques si communs au moyen âge, " comme il avait caché son front couronné sous le '' capuchon de saint François."
Le second par ordre chronologique mais bien le premier par sa grande célébrité, est saint Bonaventure, regardé par Gerson comme le plus excellent maître qui eût paru dans l'Université de Paris. Naturellement nous nous occuperons avec notre auteur du poète plus que du théologien.
La Légende de saint François est certainement un de ses écrits qui contient le plus d'idées et d'expressions poétiques. " Il n'y manque guère, dit Ozanam, que la versification pour l'appeler un poème."
Saint Bonaventure en entreprenant ce travail avait deux objets en vue, d'abord il voulait raconter avec la plus stricte exactitude tous les événements de la vie de saint François, et de plus, laisser au monde un témoignage de reconnaissance pour le saint à l'intercession de qui, tout enfant, il avait dû la santé et la vie.
Dans son livre, saint Bonaventure semble ne pas pouvoir trouver d'expressions assez élevées, de comparaisons assez belles pour glorifier son maître. Tantôt il le compare à Elle et ailleurs il déclare que " c'est l'ange que saint Jean a vu montant du côté du soleil et tenant à la main le sceau de Dieu."
Parmi ces pages où l'auteur semble n'avoir qu'une seule préoccupation celle de ne dire que la plus exacte
vérité il se trouve cependant des passages pleins d'enthousiasme et de feu, de même que du commencement à la fin on peut y admirer les pensées les plus poétiques et les expressions les plus gracieuses.
Doué d'un pareil talent, saint Bonaventure ne se contenta pas de la prose, il voulut exprimer en vers ses hautes idées et il chante dans ses poèmes son amour de Dieu et sa dévotion à la Vierge Marie. " Il " fallait, dit Ozanam, que le docteur, l'historien, le " ministre général de l'ordre de saint François en vînt " aussi à cette faiblesse de tous les cœurs passionnés " et qu'il composât des vers."
Parmi les poèmes de sa composition on mentionne un anagramme de VAve Maria. Le saint a puisé dans son ardent amour pour la Mère de Dieu les images les plus riches et les expressions les plus brillantes qui ornent ce beau chant. Le grand Corneille a traduit lui-même cette gracieuse poésie longtemps chantée non seulement par les religieux franciscains mais par tout le peuple italien. Il n'y a pas moins de quatrevingt-trois octaves, en vers rimes. Nous reproduisons la première octave avec la traduction.
Ave, cœleste lilium !
Ave rosa speciosa ! Ave mater humilium, Superis imperiosa !
Deitatis triclinium !
Hac in valle lacrymarum Da robur, fer auxilium, 0 excusatrix culparum !
Accepte notre hommage et souffre nos louanges ;
Lis, tout céleste en pureté,
Rose d'immortelle beauté.
Vierge, mère de l'humble et maîtresse des anges ; Tabernacle vivant du Dieu de l'univers, Contre le dur assaut de tant de maux divers Donne-nous de la force et prête-nous ton aide ;
Et jusqu'en ce vallon de pleurs Fais en du haut du ciel descendre le remède Toi qui sais excuser les fautes des pécheurs.
Comme le fait remarquer notre auteur, la candeur et la simplicité de l'original disparaissent un peu sous la pompe accoutumée du dix-septième siècle.
Disons avant de passer à un autre sujet que c'est saint Bonaventure qui le premier fit sonner V Angélus dans toutes les églises de son ordre. Il voulait, dit Ozanam, que la cloche, à la chute du jour, rappelât le salut de l'ange à la reine du ciel à l'heure où les femmes de la terre aimaient à être saluées par les chants des troubadours.
C'était en langue latine qu'écrivaient les poètes franciscains dont nous avons parlé jusqu'ici; ces religieux cependant prêchaient en italien et lien n'a tant contribué à hâter l'avènement de cette langue que les prédications des célèbres orateurs de cet ordre.
Avec le prochain poète franciscain mentionné par l'auteur apparaît la langue italienne écrite.
Jacomino de Vérone a voulu rimer deux histoires en langue vulgaire, l'une est Vhistoire de l'enfer, l'autre celle du Paradis.
Ces voyages supposés dans le monde invisible étaient
avec les légendes des saints les sujets le plus souvent traités par les littérateurs de l'époque. "Je ne m'é- *' tonne point, dit Ozanam, de reconnaître le reflet des " incendies dans l'enfer des prédicateurs et des poètes " dans le moment où les pirates Normands, les " Hongrois et les Sarrasins brûlaient la moitié de " l'Europe. Ne les accusez pas de noircir les imagi- " nations ; ils les trouvent effrayées, et ne se servent *' de ces frayeurs que pour régler, pour calmer les •' consciences. Voilà les modèles auxquels Fra Jaco- " mino s'attache ; et c'est peut-être d'une compilation *' théologique, attribuée à saint Bonaventure, sous le " titre de Fascicularius que le Franciscain de Vérone a " tiré sa première ébauche de sa cité infernale avec " ses feux et ses glaces, les fureurs des démons, et " les pécheurs qui s'entredéchirent."
Le travail de Fra Jacoraino est empreint de toute la piété et de toute la ferveur d'un moine franciscain de l'époque ; on y trouve aussi cependant l'esprit satirique et les interpellations provoquantes qui donnent du piquant à ce genre de poésie. " On reconnaît même, " dit Ozanam, au commencement et à la fin, l'imita- " tion de ces passages où les romanciers s'efforcent de *' réveiller la curiosité de leur auditoire par les grands " récits qu'ils promettent et par le mépris qu'ils font " de leurs devanciers et de leurs rivaux. Quand frère *' Jacomino assure à ses auditeurs que son poème n'est " ni fable, ni dire de bouffons, il veut lutter d'intérêt " avec les fabuleux récits d'Olivier et de Roland, quo
" les jongleurs de son temps récitaient sur les théâtres " de Milan et de Vérone." Voici le début de l'Enfer en italien :
A l'onor de Christo, Segnor a Re de gloria, E a terror de l'om, ciiitar voio iin'ystoria La quai spese fiac ki ben l'avra in menioria, Contra falso enemigo ell'a far gran Victoria.
*' A l'honneur du Christ, Seigneur et Roi de gloire, " et pour le bien des hommes, une histoire je veux '' vous conter : qui maintes fois s'en souviendra aura " grande victoire du faux ennemi." *
Dans la description de l'Enfer par le frère Jacomino tout n'est pas aussi triste et aussi noir qu'on pourrait le croire. Voici un passage destiné à faire rire la foule, réveiller son auditoire, et s'attirer une plus grande attention au moment où le poète va faire la morale et dire à tous de dures vérités. " Alors vient un cuisinier " qui a nom Belzébut, un des pires de l'endroit, qui '' met le coupable, rôtir comme un porc à un grand " épieu de fer. Il l'arrose de fiel et de vinaigre, il en " fait un fin régal qu'il envoie au roi des enfers. Et " celui-ci y mord, et, tout en colère, il crie au messa- " ger: " Va, dis à ce méchant cuisinier que le morceau "est mal cuit; qu'on le remette au feu et qu'il y " demeure."
Le poète franciscain ne dit pas un mot du purgatoire : de l'Enfer il passe droit au Paradis.
* Les Poètes franciscains en Italie, p. 127.
Le ciel qu'il nous décrit et le bonheur qu'on y trouve
sont bien en rapport avec les idées guerrières et les
mœurs chevaleresques du treizième siècle. Ainsi, il
nous dit que le souverain bonheur est de contempler
Dieu face à face, puis il nous donne une description
de la cour céleste. Voici ce qu'il nous apprend de la
suite de la Vierge Reine. " Or pour l'honneur de sa
' personne, cette noble vierge qui porte couronne au
' ciel, donne à ses chevaliers destriers et palefrois tels,
' que jamais on n'ouit dire que sur terre se trouvassent
' leurs pareils. Les destriers sont fauves, et blancs les
' palefrois ; ils courent plus que les cerfs, plus que les
' vents d'outremer. Les étriers, les selles, les arçons
' et les freins sont d'or et d'émeraudes, resplendissants
' et d'un travail exquis. Et pour compléter l'équipage
' qui convient à de grands barons, elle leur donne
' aussi un gonfalon blanc, où elle est représentée vic-
' torieuse de Satan, ce lion perfide. Ce sont là les che-
' valiers dont je devisais tout à l'heure. Le Père, le
' Fils et l'Esprit Saint les ont donnés à la dame du
' ciel pour se tenir sans cesse devant elle; en sorte
' que ceux-là pourront s'estimer bien heureux qui
' feront les œuvres requises, afin de vivre dans la
'.société des saints couronnés de fleurs, au service
' d'une telle dame pendant l'éternité."
Voici comment le poète termine cette étrange composition :
" Sachez que ceci n'est ni fable ni dire de bouffons ; " Frère Jacomino de Vérone, de l'ordre des Mineurs,
" l'a composé de textes, de gloses et de sermons. " Maintenant demandons tous qu'à l'auteur de l'his- " toire et à vous qui l'avez entendue avec grande dévo- " tion le Christ et sa mère donnent récompense. *
Inutile d'ajouter que dans la Divine Comédie de Dante on trouve beaucoup de passages qui ont une grande analogie avec la Bahylone de V Enfer et la Jérusalem du Oiel de Fra Jacomino de Vérone.
Continuant avec notre auteur l'énumération des poètes de l'ordre de Saint-François qui illustrèrent le treizième siècle, nous rencontrons le bienheureux Jacopone de Todi dont les hymnes ornent encore aujourd'hui la liturgie romaine. L'auteur consacre la plus grande partie de son ouvrage à nous faire connaître sa vie et ses œuvres.
C'était au milieu du treizième siècle ; l'Italie, longtemps bouleversée par les luttes des papes contre les empereurs, était alors en proie aux dissensions politiques et à la guerre civile des Guelfes et des Gibelins. On ne voyait que ruines partout et c'est à ce sujet qu'Ozanam nous dit : " que la Providence met des " poètes dans les sociétés qui tombent, comme elle " met des nids d'oiseaux dans les ruines pour les con- *' soler."
Dans une jolie ville forte de l'Ombrie, très bien située et connue sous le nom de Todi, florissait une
* Les Poètes franciscains en Italie, p. 131.
famille noble du nom de Benedetti qui venait de fêter la naissance d'un enfant baptisé sous le nom de Jacques avec une pompe inaccoutumée. Cet enfant devint plus tard cet homme extraordinaire qui, comme le remarque notre auteur, " passa du cloître à la prison et de la prison sur les autels."
La famille du jeune Benedetti, nous l'avons dit, était riche, noble et puissante : lui-même nous décrit dans un de ses poèmes les soins et le luxe dont ses bons parents entourèrent ses premières années.
Parvenu à l'âge de commencer ses études il fut envoyé à Bologne. Là il vécut dans la plus grande prodigalité, dépensant des sommes considérables en vêtements, en festins et en toutes sortes de divertissements.
Aussitôt qu'il eût obtenu les honneurs du doctorat en loi il se maria avec une jeune fille de sa ville natale qui possédait tous les dons de la richesse, de la naissance et de la vertu.
En 1268 un terrible accident lui enleva cette aimable compagne. On la rapporta morte des jeux publics où l'estrade des dames s'était écroulée. On trouva un cilice sous les riches vêtements que portait cette jeune personne élevée dans le luxe et l'opulence ! La vue de cet instrument de pénitence et la force du coup qui la frappait si subitement, firent une telle impression sur Jacques Benedetti qu'il resta longtemps dans une morne stupeur, et qu'ensuite il se dépouilla de tout ce qu'il avait, remplaça ses riches vêtements par des
haillons et se mit à courir les rues comme un mendiant. Les enfants le poursuivaient, l'appelant Jacopone ou Jacques l'Insensé. Il alla souvent frapper à la porte du couvent des frères Mineurs, mais on le renvoya longtemps le prenant pour un insensé. Il fut enfin admis en prouvant son bon sens par une petite pièce de poésie latine qui commence par les vers suivants :
Cur mundus militât sub vanâ gloriâ Cujus prosperitas est transitoria ?
Tam citô labitur ejus potentia Quam vasa figuli quse sunt fragilia.
" Pourquoi le monde s'enrôle-t-il sous la bannière *' de la vaine gloire, dont si passagère est la félicité ? " Sa puissance tombe comme le vase d'argile qui se " brise."
Nous ne pouvons pas suivre l'auteur dans les détails de la vie d'ailleurs pleine d'intérêt du bienheureux Jacopone, il nous suffira de dire qu'il a joui dans la communauté et au dehors d'une grande réputation de sainteté, et que les pauvres surtout eurent raison de l'aimer beaucoup.
A l'avènement du pape Boniface VIII il se forma en Italie un parti de mécontents à la tête duquel se trouvaient les Colonnas qui réussirent à enrôler sous leur bannière le bon frère Jacopone. Le poète attaquait ses adversaires avec des poésies satiriques, ses armes favorites ; mais ses nouveaux alliés y ajoutaient, sous son nom, des strophes très insolentes et très méchantes
contre le pape. Ils firent si bien que le pauvre frère Jacopone fut j été en prison, après la prise de Palestrina en 1298, et qu'il y resta six ans, c'est-à-dire jusqu'à la prise d'Agnani par les Colonnas aidés des troupes de Philippe le Bel.
Jacopone de Todi mourut quatre ans plus tard, dans le couvent de Collazone où il s'était retiré pour trouver le repos et la paix, dans la pratique des plus austères mortifications. Les ignorants et les pauvres aimèrent ce saint homme qui avait chanté pour eux, et ils se pressèrent à son tombeau. Jacopone reçut un culte public et fut mis au nombre des Bienheureux.
Maintenant que nous connaissons l'homme, jetons un coup d'œil sur les œuvres du poète.
On peut réunir sous trois chefs principaux les deux cent onze morceaux de poésies que contiennent les œuvres de Jacopone, savoir : les poèmes théologiques, les satires et les petites compositions écrites pour le peuple.
Parmi les premiers nous placerons les hymnes dont les deux principales suffiraient à elles seules pour rendre illustre le pauvre moiae franciscain, n'eût-il composé que ces deux chants. Nous voulons parler du Stahat Mater dolorosa et du Stahat Mater speciosa. Ce dernier poème fut imprimé pour la première fois dans l'ouvrage d'Ozanam que nous sommes à parcourir.
" Quand au Stahat du Calvaire, dit Ozanam, la litur- *' gie catholique n'a rien de plus touchant que cette " complainte si triste dont les strophes monotones
" tombent comme des larmes ; si douce qu'on y recon- " naît bien une douleur toute divine et consolée par " les anges ; si simple enfin dans son latin populaire, " que les femmes et les enfants en comprennent la " moitié par les mots, l'autre moitié par le chant et '' par le cœur."
Pour ce qui est du Stabat de la Crèche, on s'est longtemps demandé si ce n'était pas par erreur qu'on l'attribuait à Jacopone, et, l'on voulait surtout savoir s'il était antérieur au poème des douleurs de la Vierge.
Plusieurs écrivains ont publié de nos jours des ouvrages où ces hymnes latines étaient reproduites,traduites et commentées.
Ces littérateurs, et parmi eux plusieurs protestants, se sont principalement occupés de ces vieux chants de l'p]glise catholique tels que le Dies irse et des deux hymnes dont il est actuellement question.
M. le docteur Coles, dans son ouvrage sur ces poèmes latins, nous donne l'opinion du docteur Philippe Schaff au sujet du Stabat Mater speciosa ; il est comme lui d'avis que la poésie exprimant les douleurs de la Vierge est antérieure à l'autre ; mais il paraîtrait disposé à l'attribuer à tout autre qu'à Jacopone. Il serait curieux en effet, dit-il, que le bon frère franciscain, après avoir vu le grand succès obtenu par son Stabat Mater dolorosa, se fut mis à composer un autre poème semblable sur les joies de la Vierge auprès du berceau, sans toutefois parvenir à la hauteur ni atteindre le sublime du premier. Il aurait ainsi inutilement passé son
temps à imiter ses propres écrits. * Quoiqu'il en soit les deux Stabat ainsi qu'une autre composition intitulée: De contemptu mund% se trouvent, au dire de Brunet, dans la seconde édition des poèmes du frère Jacopone. (Laude di Fratre Jacopone da Todi, Brescia 1496.)
L'auteur anglo-américain cité plus haut semble être très reconnaissant envers Ozanam pour avoir le X)remier fait imprimer le Stabat de la Crèche.
Nous donnons dans les pages suivantes, en même temps que l'original du poème latin, quelques strophes de la traduction en vers anglais faite par M. Coles.
Stabat Mater speciosa Juxta fœnum gaudiosa Dum jacebat parvulus.
Cujus animam gementem Lactabundam et ferventem Pertransivit jubilus.
O quam Iseta et beata Fuit illa immaculata Mater unigeniti.
Quœ gaudebat et ridebat
Exiiltabat, cum videbat
Nati partum inclyti.
Qnis est qui non gauderet {sic) Cliristi matrem si videret In tanto solatio.
* Coles, Latin Hymns. New- York, Appleton and Co., 1^68.
Quis non posset colla3tari Christi Matrem conteraplari Ludentem cum filio.
Pro poccatis suœ gentis Christ um vidit cum jumentis Et algori subditum.
Vidit suuni dulcem natiim Vagientem adoratum Yili diversorio.
Nato Christo in preesepe Cœli cives canunt kcte Cum immenso gaudio.
Stabat senex cum puellâ Non cum verbo nec loquelâ Stupesceiites cordibus.
Eia mater fons amoris Me senti re vim ardoris Fac ut tecum senti am.
Fac ut ardeat cor meum In amando Christum Deum Ut sibi complaceam.
Sancta INIater istud agas Prone {sic) introducas plagas Cordi fixas valide.
ïui nati cœlo lapsi Jani dignati fœno nasci Pœnas mecum divide.
Fac me vere congaudere Jesulino cohœrere Donec ego vixero.
In me sistat ardor tui Puerino fac me frui Pum sum in exilio
Hune ardorem fac communem Ne facias me immunem Ab hoc desiderio.
Virgo Virginum prœclara Mihi jam non sis amara Fac me parvum rapere.
Fac ut portem pulchrum fantem {sic) Qui nascendo vicit mortem Volens vitam tradere.
Fac me tecum satiari Nato tuo inebriari Stans inter tripudia.
Inflammatus et accensus Obstupescit omnis eensus Tali de commercio.
Fac me nato custodiri
Verbo Del prœmuniri
Conservari gratia.
Quando corpus morietur Fac ut animje donetur Tui nati visio. *
Omnes stabulum amantes Et pawtores vigilantes Pernoctantes sociant
Per virtutem Nati tui Ora ut electi sui Ad patriam veniant. Amen.
* Ici doit finir la prose de Jacopone. Une main étrangère peut être y ajouta les deux strophes suivantes (Ozanam).
Traduction de M. Coles.
Stood the glad and beauteous motlier, By the hay, where, like no otlier,
Lay lier little infant boy :
ïhrough whose soûl rejoicing yearning And with love maternai burning
Thrilling passed the lyric jpy.
Oh what grâce to her allotted Blessed mother and unspotted
Of the Sole Begotten one !
Who rejoiced witli silvery laughter As she gazed exulting, after
Birth of her Illustrions Son.
Who is he, would joy not greatly, If he saw Christ's mother, lately
With such solace happy made? Who could view without émotion That fond mother's rapt dévotion,
Playing with her smiling Babe?
For His people's sins providing, Christ she saw with cattle biding
iVnd exposed to winter keen :
Saw her darling OfFspring, crying As an infant, worshipi)ed, lying
In a lodging vile and mean.
O'er that scène surpussing fal>le, Sing they. Christ born in a stable, Heavenly hosts with joy immense:
Old mea stood with maidens gazing Speechless at that sight amazing, In astonishment intense. *
Le célèbre poète franciscain écrivit un grand nombre d'autres poèmes que l'on retrouve dans ses œuvres complètes. Par humilité, il refusa toujours les saints ordres pour demeurer frère lai et par humilité encore il abandonna d'écrire pour les savants en langue latine et se mit à composer des chants dans le dialecte populaire de son pays natal.
Toutefois, soit qu'il écrivît dans le dialecte des montagnes d'Ombrie, soit qu'il s'essayât dans la langue italienne que Dante appelle la langue des cours ou qu'il composât en latin, Jacopone semble avoir toujours eu pour but d'abattre les passions, de montrer le vice sous ses plus hideux aspects et de porter ses lec-
* M. Coles a publié à New- York en 1868 pas moins de treize traductions différentes en vers du DiesirœQn un volume illustré de belles photographies, en mêmes temps que des traductions du Stabat Mater dolorosa et du Stabat Mater speciosa. Il est à regretter que, pour atténuer sans doute, l'effet que pouvait produire chez ses coréligionaires cet hommage implicite rendu au catholicisme, il ait cru devoir se livrer, dans ses notes très intéressantes d'ailleurs, à des diatribes d'assez mauvais goût.
11 est étonnant qu'Ozanam parle si peu de Thomas de Celano l'ami de saint François et qui passe généralement pour l'auteur du Dies irx. Ce fut lui qui composa la première biographie du saint fondateur écrite à la demande du Pape Grégoire IX. Voir la préface du beau volume pubUé par le Père Clair, Le Dies irse et qui contient une traduction en vers français, tercet pour tercet de cette admirable séquence. Paris 1881.
teurs au bien en leur faisant la morale. C'est ainsi que dans une page de ses œuvres il énumère les désordres de la volonté, nous découvre la source de ces désordres et le grand mal qui en résulte. Ailleurs il nous donne une longue liste des passions et nous indique l'endroit où chacune d'elle fait plus particulièrement sentir son empire chez l'homme. Plus loin il exhorte le lecteur à résister au pouvoir funeste de ses passions, à abandonner le vice et à pratiquer la vertu. Pour cela il faut premièrement que l'âme ait horreur de sa chute et c'est pourquoi Jacopone lui présente une parabole: "Si le roi de France, dit-il, " avait une fille, et elle seule pour héritière, elle irait " parée d'une robe blanche, et sa bonne renommée " volerait par tout pays. Et maintenant, si par bassesse " de cœur elle s'attachait à un lépreux, et qu'elle s'a- " bandonnât à son pouvoir, que pourrai t-t-on dire " d'un tel marché? O mon âme, tu as fait pis quand " tu t'es vendue au monde trompeur !"
Au souvenir de sa céleste origine et de sa beauté première à la vue de l'image divine dont elle garde les traits défigurés, l'âme se repent ; et du repentir jaillissent les larmes. Le poète en reconnaît la secrète vertu par les vers suivants : *
* " 0 laciima, con grazia gran forza liai
" Tuo è lo regno ô tua è la potenza
" Sola davanti al giudice ne vai
" JSo ti ar resta da cio nulla temenza, otc;."
" 0 larmes vous avez la force et la grâce; à vous '' appartient le pouvoir et à vous la royauté. Vous " vous en allez seules devant le juge et nulle crainte " ne vous arrête en chemin. Jamais vous ne revenez " sans fruit : par Thumilité vous avez su vaincre la " grandeur, et vous enchaînez le Dieu tout puissant !"
" Quelquefois, dit Ozanam, les chants de Jacopone " rappellent les plus belles pages de V Imitation. Ainsi, " quand il donne à l'âme deux ailes pour monter à " Dieu, savoir, la chasteté du cœur et la pureté de " l'intelligence (lib. V. 35), on reconnaît un passage '' admirablement traduit par Corneille.
** Pour t'élever de terre, homme, il te faut deux ailes " La pureté de cœur et la simplicité " Elles te porteront avec félicité
" Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles."
" Les satires de Jacopone, ajoute- t-il, ne s'adressent '' pas aux rois ni aux seigneurs des villes italiennes ; " il ne faut donc pas s'attendre à y voir foudroyer les " grands crimes du treizième siècle. Ecrites dans le '* langage du peuple, elles poursuivent d'abord les " péchés du grand nombre, les désordres qui ôtent au " pauvre le mérite de ses sueurs et de ses larmes... " Tantôt, commes les fossoyeurs de Shakspeare, il " ramasse la tête d'un mort pour lui demander des " nouvelles de ces yeux qui jetaient tant de flammes, " de cette langue plus tranchante que l'épée. Tantôt il " traduit le pécheur devant le tribunal du souverain "juge et donne la parole au démon: Seigneur, dit
' Satan, tu créas cet homme selon ton bon plaisir, tu ' lui prêtas le discernement et la grâce ; cependant ' il ne garda jamais un de tes commandements. Il est ' juste qu'il soit récompensé par celui qu'il a servi, etc. ' Aux accusations de Satan, l'ange gardien ajoute son ' témoignage; la sentence est prononcée. Les démons ' enlèvent le coupable ; d'une grande chaîne ils l'ont ' étroitement lié, ils l'amenèrent durement en enfer. ' Venez, crie l'escorte armée de fourches, venez au ' devant du damné." Tout le peuple infernal se ras- ' semble, et le pécheur est mis au feu." *
Nous avous dit plus haut que ce bon poète franciscain avait fait aussi des petites compositions pour glorifier une vertu, populariser une sainte pensée oucélébrer une fête. Voici ce que dit Ozanam du poème de Jacopone sur la pauvreté.
" Mais j'honore surtout, dit-il, ce poète des pauvres " lorsqu'il célèbre la pauvreté. Le peuple n'a jamais " eu de plus grands serviteurs que les hommes qui lui '' apprirent à bénir sa destinée qui rendirent la bêche *' légère sur l'épaule du laboureur, et firent rayonner " l'espérance dans la cabane du tisserand. Plus d'une " fois sans doute, au coucher du soleil, quand les " gens de Todi revenaient du travail des champs et " serpentaient le long de la colline, les hommes
Jacopone IV, 10: " Quando talegri, 0 huomo, di altura," " Va, poni mente à la sepoltura."
aiguillonnaDt leur bœufs, les femmes portant sur le dos leurs enfants basanés, derrière eux quelques religieux franciscains, les pieds tout couverts de poussière, on les entendit chanter la chanson de Jacopone qui se mêlait aux tintements de l' Angélus :
" Dolce amor di povertade " Quanto ti degiamo amare !
" Povertade, poverella " Umilitade è tua sorella ; " Ben ti basta la scodella " E al bere e al mangiare, etc.
" Doux amour de pauvreté, combien faut-il que nous " t'aimions ! Pauvreté, ma pauvrette, l'humilité est ta " sœur; il te suffit d'une écuelle pour boire et pour " manger, etc."
L'espace nous manque pour continuer les citations ; mais nous en avons dit assez pour prouver que Jacopone de Todi a surpassé tous ses devanciers comme poète théologique, comme poète satirique et comme poète populaire. C'est ainsi que celui qui passait pour insensé et devant qui les portes du couvent s'ouvrirent si difficilement fut celui-là même qui couvrit de gloire l'ordre de saint François au treizième siècle et le seul parmi les poètes franciscains dont les œuvres complètes soient passées à la postérité.
Il ne nous reste plus, qu'a dire un mot des Petites fleurs de saint François^ Fioretti di san Francisco.
Le seul moyen de les faire connaître au lecteur est de reproduire ici un des chapitres dans la traduction
française faite par madame Frédéric Ozanam. On pourra ainsi constater que rien n'égale la simplicité de langage et le naturel que l'on trouve dans cet ouvrage. " Ces pages, dit Ozanam, ressemblent vraiment aux fleurs, qui ne publient pas le nom de leur jardinier, mais qui annoncent leur saison. Tout dans ce livre respire la foi, la naïveté du moyen âge ; des indices incontestables y font reconnaître la première moitié du quatorzième siècle ; mais on n'a que de faibles conjectures pour y soupçonner la main de Jean de Saint-Laurent, de la noble famille florentine de Marignolles, que son savoir et sa vertu firent élever en 1354 au siège épiscopal de Besignano." Le petit livre ne contient que cent et quelques pages et il est exclusivement destiné à glorifier saint François d'Assise et ses premiers disciples. L'auteur raconte le plus simplement possible la vie du saint, ses principaux miracles et ses conversations avec ses compagnons préférés.
Chacun des chapitres du livre est un conseil ou un enseignement donné par saint François à ses compatriotes. "Ainsi, dit Ozanam, lorsque le saint, causant " avec frère Léon, comme nous le verrons dans le cha- " pitre ci-après cité, lui demande où est la joie parfaite " et qu'il ne la trouve ni dans la science, ni dans la " prédication, ni dans les miracles, mais dans le par- " don des injures, il met alors la main sur la plaie de " cette nation italienne si inspirée, si éloquente, qui " sut tout excepté pardonner, et qui devait périr par " ses discordes."
Traduction de Madame Ozanam.^
Saint François allait une fois de Pérouse à Sainte-
Marie-des-Anges avec frère Léon, en temps d'hiver;
et comme le très grand froid le tourmentait fort, il
appela frère Léon qui marchait devant, et parla ainsi :
' Frère Léon, quand même il plairait à Dieu que les
' frères mineurs donnassent, en tout pays, un grand
' exemple de sainteté et de bonne édification, toute-
' fois écris et retiens bien que là n'est pas la joie
' parfaite." Et allant plus loin, saint François l'appela
une seconde fois: "0 frère Léon, encore que le frère
' Mineur fît marcher le boiteux, redressât les contre-
' faits, chassât les démons, rendit la lumière aux
' aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, et,
' ce qui est une plus grande chose encore, ressuscitât
' les morts de quatre jours, écris que là n'est pas la
'joie parfaite." Marchant encore un peu, il s'écria
d'une voix forte: "0 frère Léon si le frère Mineur
' savait toutes les langues, et toutes les sciences, et
' toutes les écritures, s'il pouvait prophétiser et révé-
' 1er non seulement les choses futures, mais encore
' les secrets des consciences et des âmes, écris que là
' n'est pas la joie parfaite." Et allant un peu plus loin
saint François s'écria encore avec force: "0 frère
* " Comment Saint-François cheminant avec Frère Léon lui expose quelles choses font la parfaite joie," chap. VI Aqb Petites fleurs.
" Léon, petite brebis de Dieu, quand le frère Mineur " parlerait la langue de l'ange, quand il saurait le " cours des étoiles et la vertu des plantes, et que tous " les trésors de la terre lui seraient révèles, et qu'il " connaîtrait les propriétés des oiseaux, des poissons "et de tous les animaux; et des hommes, et des " arbres, et des pierres, et des racines, et des eaux, " écris que là n'est pas la joie parfaite." Et marchant encore un peu il s'écria à haute voix : " 0 frère Léon, " lors même que le frère Mineur saurait si bien prê- " cher qu'il convertirait tous les infidèles à la foi du " Christ, écris que là n'est pas la joie parfaite."
Or comme ces discours avaient bien duré l'espace de deux milles, frère Léon, avec un grand étonnement interrogea le saint et lui dit: "Père je te prie, de la " part de Dieu, de m'apprendre où est la joie parfaite." Et saint François lui répondit : " Quand nous serons " à Sainte-Marie- des- Anges, ainsi trempés de pluie, " transis de froid, souillés de boue, mourant de faim, " et que nous frapperons à la porte du couvent, et que " le portier viendra en colère nous demander: " Qui "êtes-vous?" et quand nous lui dirons: "Nous " sommes deux de vos frères "et qu'il répondra :" Vous " ne dites pas. vrai, vous êtes deux ribauds qui allez " trompant le monde et dérobant les aumônes des " pauvres, allez-vous en ;" et lorsqu'il ne nous ouvrira " point, et nous fera rester dehors, à la neige et à la " pluie, avec le froid et la faim, jusqu'à la nuit; alors " si nous supportons tant d'injustice de dureté et de
" rebuts, patiemment, sans trouble et sans murmure, " pensant avec humilité et charité que ce portier nous " connaît véritablement, et que Dieu le fait ainsi par- " 1er, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et " si nous persistons à frapper et que lui, sortant tout " en colère, nous chasse comme de coquins impos- " teurs, avec des injures et des soufflets, disant : " Hors " d'ici, misérables voleurs ! allez à l'hôpital, car vous " ne mangerez ni ne logerez ici," et si nous supportons " cela avec patience, avec allégresse et avec amour, " ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et si, " forcés par la faim, par le froid et par la nuit, nous " frappons encore, appelant et demandant, pour l'a- " mour de Dieu, avec beaucoup de larmes, que le por- " tier nous ouvre, et qu'il nous mette seulement à "l'abri; et si lui, encore plus irrité, s'écrie: "Voici '' d'impertinents coquins, je les paierai bien comme il " le méritent," et qu'il sorte avec un bâton noueux, " et que, nous prenant par le capuchon, il nous jette " à terre, nous roulant dans la neige, nous battant et " nous meurtrissant de tous les nœuds de son bâton • " si nous soutenons toutes ces choses avec patience et " allégresse, pensant aux peines du Christ béni, les- " quelles nous devons partager pour son amour, ô " frère Léon, écris que là est enfin la parfaite joie.
" Et maintenant, frère, écoute la conclusion: Au-des- " sus de toutes les grâces et de tous les dons de l'Esprit- " Saint que le Christ accorde à ses amis, est celui de " se vaincre soi-même, et pour l'amour du Christ, de
" soutenir volontiers les peines, les injures, les oppro- " bres et les misères. Car de tous les autres dons de " Dieu nous ne pouvons nous glorifier, puisqu'ils ne " viennent pas de nous, mais de Dieu, selon cette " parole de l'Apôtre: " Qu'as-tu que tu n'aies de Dieu? " et si tu l'as eu de lui, pourquoi t'en glorifier comme " si tu l'avais de toi ! " Mais dans la croix de la tribu- " lation et de l'affliction nous pouvons nous glorifier, " parceque l'Apôtre dit encore: "Je ne veux pas de " gloire sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus- " Christ." *
* Il ne faut pas oublier que les Récollets ont été les premiers évangélisateurs du Canada. Ils y vinrent avant les Jésuites. Leur premier établissement à Québec était au bord de la rivière Saint-Charles, où se trouve le monastère de l'Hôpital Général. Leur second couvent fut à l'endroit où se trouvent le Palais de Justice et la Cathédrale anglicane, et leur église s'élevait sur une partie de la Place d'Armes. M. de Gaspé qui en fut témoin oculaire raconte dans ses mémoires l'incendie qui détruisit ces édifices. A Montréal, leur église et leur couvent étaient sur la rue Notre-Dame, pas bien loin du séminaire. Il n'y a pas bien des années qu'on les a démolis, pour construire des magasins ou boutiques.
Les ouvrages des Pères Récollets sont au nombre des plus rares et des plus anciens qui aient été publiés sur notre pays. Premier Etablissement de la Foy dans la Nouvell&- France, et, La Relation de la Gaspésie, par le Père Leclerc ; L'Histoire du Canada, et, le Grand Voyage au Pays des Hurons, par le Frère Sagard, ainsi que les éditions originales des Relations de la Nouvelle- France, par les Pères Jésuites, sont cotés dans les catalogues d'amateurs à des prix très élevés.
Il est étonnant que tandis qu'il s'est établi tant d'ordres religieux dans le pays depuis quelques années, les Franciscains