‹ Frédéric OzanamChapitre 28 sur 42 · SOURCES POÉTIQUES DE LA DIVINE COMÉDIE · texte numérisé non relu

SOURCES POÉTIQUES DE LA DIVINE COMÉDIE

" Le poème, de Dante, dit Ozanam, est comme une " de ces basiliques romaines dont on ne veut pas seu- " lement visiter le dedans et le dehors, mais aussi le " dessous ; on descend à la lueur des torches dans le " caveau sacré, on y trouve l'entrée d'unç catacombe " qui s'enfonce, se divise en plusieurs branches, se " développe dans un espace immense; et si l'on va "jusqu'au bout sans reculer et sans se perdre, on sort " dans la campagne, bien loin du lieu où on était " entré. Je ne me dissimule ni l'immensité ni l'obscu- " rite des recherches; j'irai d'un pas rapide, et j'espère " que le fil conducteur ne tombera pas de mes mains."

L'auteur après cet exorde nous montre la poésie comme se foisant jour partout au 13^ siècle. " Quand

n'y soient point revenus. Il y a un grand nombre de membres du tiers-ordre ou affiliés laïques. Ils ont acheté à Montréal, une ancienne église protestante où ils récitent l'office en costume.

" Dieu, dit.il, sème de grands événements quelque " part, je m'attends qu'il y germera de grandes idées." Les événements sont les dernières croisades, le suprême effort de la lutte de l'empire et du sacerdoce, la chute de Frédéric II, le règne de saint Louis, la vie de saint François et de saint Dominique. Les grandes idées sont dans la construction de la sainte Chapelle, des cathédrales de Cologne et de Pise, et dans les récits où s'échauffaient la foi et le patriotisme des peuples. Tout dans ce temps semble rayonner de gloire et être à l'apogée de toute grandeur, l'Eglise, l'empire, la chevalerie et les communes. C'est au milieu de cette grande prospérité et à l'éclat de ce grand déploiement d'activité que s'éveilla le génie de Dante.

Cependant si l'on en croit les commentaires de son fils Giacopo, la première partie de la vie du grand poète florentin ne fut pas précisément celle d'un saint. Voici ce que dit Giacopo. ''Il faut savoir que Dante, quand il commença ce traité, était au milieu du cours ordinaire de la vie (qui selon le poète va jusqu'à soixantedix ans), et qu'il était pécheur et vicieux, et comme dans une forêt de vices et d'ignorance. Et encore que, dans les premiers vers, il use d'un langage détourné pour accuser sa vie, néanmoins il la blâme avec sévérité et se déclare un homme qui vivait charnellement... Le sommeil dont il parle se prend pour le péché et signifie sa vie pécheresse, et les fautes dont il était tout taché et tout plein.. Mais lorsqu'il parvint à la montagne, c'est-à-dire à la

grâce de la véritable connaissance et du véritable amour, il quitta cette vallée et cette vie de misère. Ainsi, ajoute Ozanam, le premier chant du poème, l'homme égaré dans la forêt à moitié chemin de la vie, combattu par les trois concupiscences que figurent la panthère, le lion et la louve, jusqu'à ce qu'il échappe en s'enfonçant dans la considération de l'éternité ; cette admirable allégorie enfin est une histoire : c'est l'histoire du poète concevant son dessein à l'âge de trente-cinq ans, au moment où finit *•' une vie de désordres, où sa conversion se décide. Il *' en faut chercher la cause."

L'auteur continuant à traiter ce sujet, assigne pour première cause de la conversion de Dante, les reproches que lui adresse sa bien aimée-Béatrix dans le poème du Purgatoire. La seconde cause est sa peur profonde des peines de l'enfer, à mesure qu'il énumère les châtiments réservés aux damnés. La troisième et dernière, celle d'où date réellement sa conversion en 1300, dans sa trente-cinquième année, est le grand jubilé accordé par le Pape Boniface VIL Dante se trouvait alors à Rome, faisant partie d'une ambassade envoyée par les Guelfes de Florence au souverain pontife. Non seulement la vue des trente milles pèlerins qui se présentaient chaque jour à Rome pendant ce temps de grâce, fut cause du changement de vie du poète, mais encore elle lui inspira, au dire d'Ozanam, l'idée du jugement dernier dans la vallée de Josaphat, la récompense accordée aux élus et la punition des coupables. " Ainsi,

" dit Ozanam, il ne fallait pas moins que les saintes '• violences de la religion pour vaincre la volonté " récalcitrante du poète."

Parmi les objets extérieurs qui durent suggérer au poète florentin le plan de son ouvrage, Ozanam mentionne, en premier lieu les produits des beaux-arts. En efiet, à cette époque, il n'y avait pas un seul temple ou sanctuaire qui n'eût sa représentation du ciel peint sur sa voûte d'azur constellée d'or. Il en était ainsi des basiliques de Rome, de Pise et de Venise. De l'autre côté des Alpes, Dante a dû voir de plus, les portails des églises à Autun et à Paris décorés de bas-reliefs représentant le jugement universel. Le passant en admirant ces belles sculptures était saisi, terrifié et poussé dans le lieu saint où il pouvait contempler le bonheur des élus dans la voûte du sanctuaire ornée de ravissantes peintures et de mosaïques éblouissantes d'or.

Plus loin l'auteur nous fait connaître ce qui est encore plus proprement les sources de la Divine Comédie. Dans de nombreuses pages il nous décrit les jeux, les récits et surtout les livres de l'époque où il est question du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer.

Rien de plus commun en ces temps là que de jouer les mystères et à chaque représentation on séparait le théâtre en trois étages afin de découvrir d'un seul coup aux regards de la foule, la terre, le ciel et l'enfer. A ce propos Ozanam rapporte le fait suivant. " Le l^i" mai " 1304, à Florence, une troupe joyeuse avait dressé

" des tréteaux sur l'Arno, au pied du pont alla Carraia " pour y donner le spectacle des diables pourchassant " les damnés. Les gens de la ville et des environs " avaient été invités, à son de trompette, à venir savoir " des nouvelles de l'autre monde. Le poids des spec- " tateurs fit crouler le pont, et les promesses de la " fête se trouvèrent cruellement remplies."

Un des jeux les plus célèbres de l'époque avait pour titre " Les vierges sages et les vierges folles."

Ces théâtres étaient pour le peuple ; les seigneurs et les nobles dames avaient pour les divertir des trouvères qui, au milieu de leurs chansons comiques, leur faisaient des récits intitulés le Jongleur qui va en Enfer ; le salut d^ Enfer ; la Cour du Paradis ; le Vilain qui gagne le Paradis par plaid et beaucoup d'autres semblables.

Puis viennent les œuvres des différents auteurs qui ont traité le même sujet, sujet tellement intarissable au treizième siècle que nous pensons bien que les bibliothèques du temps ne devaient que difficilement contenir autre chose. Les premiers écrits que l'auteur mentionne sont la Voie du Paradis par Rutebœuf, le Voyage de Paradis de Raoul de Houdan et le Songe d'Enfer par le même. Ce qu'il y a de plus singulier dans ces deux derniers ouvrages par le même auteur, c'est que, dans le premier, il voit au ciel la place qui lui est réservée, tandis qu'en enfer on lui montre un couvert qui l'attend.

Récompense d'un côté, punition de l'autre, le libre arbitre ne saurait être mieux indiqué, car les deux visions sont nécessairement soumises à cette condition.

L'auteur nous fait connaître ensuite les différentes épopées du temps où les poètes promènent leurs héros dans le monde invisible. Ainsi dans un des poèmes romanesques de l'époque, ou voit parmi les preux de Ctiarlemagne, un certain Guérin le Mesquin qui visite en rêve l'enfer et le paradis. Le chevalier errant s'endort au pied du mur d'un couvent près du puits de Saint-Patrice dans l'île d'Or, et lorsque son songe est terminé, il se retrouve encore à la porte du monastère, mais il a beaucoup vieilli et ses cheveux sont devenus blancs.

Il y a aussi V Alexandre de Rodolphe de Mont tord, celui d'Ulrich d'Eschembach et les autres apothéose? du grand conquérant. Alexandre, à cette époque, était le héros d'un grand nombre de romans, et toujours on le faisait voyager dans des déserts de feu au milieu de dragons, de monstres et de foudres qui représentaient le chemin de l'Enfer par lequel il était obligé de passer pour arriver à la porte de l'Eden. Arrivé là il frappe plusieurs fois sans succès jusqu'à ce qu'il ait déclaré qu'il renonce à ses conquêtes et demande pardon à Dieu pour ses péchés. On lui permet alors de revenir sur la terre où il jouit douze ans d'un règne paisible et obtient à sa mort, d'après le poète le pardon de ses péchés. " Ainsi, dit Ozanam, ce génie " du moyen âge qu'on se représente toujours prêt à " damner les vivants et les morts, fait preuve d'une '' singulière indulgence. Les romanciers ne peuvent " se résoudre à prendre congé des héros qu'ils aiment,

" sans les laisser s'acheminer vers le ciel. Nous voici en " paix sur le salut d'Alexandre. Dante mettra Caton *' en purgatoire, Trajan en paradis. Et le poète anglais " Lydgate n'achève point les funérailles d'Hector sans " lui faire élever un tombeau dans la cathédrale de " Troie,auprès du maître-autel ; une messe perpétuelle " est fondée pour le repos de son âme."

Il faut avouer que l'anachronisme est un peu fort; mais l'intention est excellente.

Plus loin l'auteur parle aussi des poèmes de Marie de France et de deux écrivains anglo-normands qui p )piilarisèrent le puits légendaire et le purgatoire de Saint-Patrice.

Beaucoup d'écrivains français entr 'autres Mathieu Paris, Jean de Vitry et Vincent de Beauvais, traitèrent le même sujet. Il a été fait des versions espagnoles de ces divers ouvrages et môme des traductions italiennes en dialecte populaire, de sorte qu'il est plus que probable que Dante a dû les connaître.

L'auteur nous montre ensuite les écrivains de tous les pays publiant, à cette époque, des voyages dans un monde invisible. Soit comme légende, soit comme songe ou vision, le même sujet de l'éternité des peines et de l'inaltérable bonheur est traité aussi bien au milieu des frimas et des glaces de l'Islande que sous le ciel brûlant de l'Italie.

En Islande se trouve le célèbre recueil de l'Edda, Edda Ssemundar, où il est dit qu'un père secoua les liens de la mort pour venir remettre son fils dans le

droit chemin de la vertu, en lui révélant tous les secrets de l'Eternité.

En Angleterre il était question du pèlerinage d'un chevalier anglais du nom de Oweins qui entreprit un voyage au purgatoire pour l'expiation de ses péchés. Ce dernier, après avoir passé dans ces régions de supplices sans nombre, de bûchers ardents et de bouilloires pleines de damnés, arrive enfin sur un pont jeté sur l'abîme et là une procession vient au-devant de lui et le délivre de cet antre terrible d'où il sort purifié de tout péché. Ce pont, le pont de l'épreuve est emprunté à la mythologie persane et on en trouve une trace dans le XXIII^ chant de Dante. Le poète florentin vers la fin du poème du Purgatoire nous fait aussi voir une procession de vieillards et de Vertus.

L'Irlande vient ensuite avec son odyssée célèbre du Voyage de saint Brendan, poème traduit dans toutes les langues de l'Europe. Il est remarquable surtout par ce passage de la description de l'Enfer où Judas est représenté seul, au milieu des eaux, jouissant du repos hebdomadaire que la mansuétude du Christ lui accorda. Le passage de saint Brendan prolonge d'un jour cette suspension de soufî'rance.

" Rien, ajoute Ozanam, de plus touchant que ce " pardon partiel ; le seul que Dieu puisse accorder aux " réprouvés. On y reconnaît les habitudes de douceur " que la religion introduisait dans la société moderne.

" OÙ pouvait s'arrêter une pitié qui descendait jusqu'à "Judas?"*

Enfin nous ne finirions pas si nous continuions la seule énumération de tous les ouvrages écrits sur le même sujet. " Toute la poésie du moyen âge, dit " Ozanam, était donc pleine des spectacles de l'Eter- " nité. Mais de même que les songes de la nuit se " forment des pensées du jour, ainsi les poètes rêvent " ce que les peuples croient. Les peuples croyaient " donc au commerce des vivants et des morts... Tout " l'effort de la religion, suivant l'énergie même du nom " qu'elle porte, c'est de lier souverainement ce qui est " souverainement désuni, ce qui est en deçà de la mort " avec ce qui est au delà."

Dans les pages suivantes l'auteur démontre que cette question des tourments de l'enfer et des délices du ciel a fait l'occupation de toutes les nations, dans des temps bien antérieurs au treizième siècle. En effet les manuscrits et les livres anciens sont remplis de descentes aux enfers ; mais il faut avouer que les ascensions au ciel sont rares.

Dante devait donc trouver dans tous les ouvrages qui lui étaients familiers non seulement l'inspiration première de son travail mais encore l'aide qu'on reçoit de plusieurs auteurs qui tous traitent le même sujet de différentes manières.

Les sources poétiques de la Divine Comédie, p. 426, notes.

" Parmi les réminiscences qui ont inspiré la Divine " Comédie, dit Ozanam, celle de Cicéron me frappe " d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du " Paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres, " et cherchant des yeux au fond de l'espace, la terre "imperceptible; lorsqu'il apprend de son bisaïeul " Cacciaguida sa mission périlleuse et son exil, on " reconnaît le récit du Songe de Scipiony

C'est ainsi que ceux qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui les auteurs classiques, apportaient aussi leur concours à cette grande œuvre du poète : Virgile, avec sa descente d^Enée aux enfers et Lucien avec ses Dialogues des morts.

Les philosophes eux-mêmes n'ont pas dédaigné de s'occuper de cette question, et nous voyons Hiéronyme le Péripatéticien attribuer à Pythagore une Descerde aux enfers.

Si maintenant nous jetons les yeux sur les j^remiers siècles chrétiens, nous verrons que Dante pouvait trouver dans l'Evangile de saint Jean, le récit des fêtes de la Jérusalem céleste, et dans l'Apocalypse, assez de choses terribles pour donner une bonne idée de l'enfer. Puis avec saint Paul il pouvait concevoir le paradis et contempler "ce que l'œil de l'homme n'a jamais " vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce que le " cœ\Jtr de l'homme n'a jamais com[)ris."

Le grand poète italien pouvait surtout trouver dans la vie du Sauveur, un séjour dans le monde invisible comme il ne s'en était jamais fait avant,et comme il s'en

fera jamais. Le Fils de Dieu, en effet, descendit dans les limbes non seulement comme vainqueur de la mort mais encore comme conquérant de l'enfer.

Il y a dans l'Évangile apocryphe de Nicodème, cité par notre auteur, un passage merveilleux qui décrit ce qui a dû se passer dans le monde surnaturel à cet instant unique dans l'histoire de notre monde à nous. Ces évangiles apocryphes, véritables poèmes pour la plupart, sont remplis des plus grandes beautés. Ils ont dû être lus de nos jours, par la Sœur Emmérick et servi de base en grande partie à ses visions, sublimes dans la Douloureuse passion de Notre- Seigneur, et quelquefois puériles, au moins en apparence, dans la Vie de la sainte Vierge, si toutefois l'un et l'autre ouvrage n'ont pas été réellement inspirés, quod est demsnstrandum, l'Eglise n'ayant pas encore prononcé. Nul doute que Dante n'eut connaissance de ces évangiles apocryphes et de celui de Nicodème en particulier.

Si nous continuons maintenant à nous occuper des premiers siècles chrétiens, nous trouverons encore beaucoup d'autres sources où le poète florentin est allé cherché l'inspiration. Ainsi que le dit Ozanam, nous verrons que "comme les enfants et les jeunes " filles qui portaient des briques d'or pour la tour " céleste rêvée par le visionnaire de saint Grégoire le " Grand, ainsi tous les siècles catholiques apportaient " leur offrande à l'œuvre de Dante. Il leur devait plus " que le fond de ses tableaux, plus que la terreur et la " grâce qui les animent, plus que l'amour qui les

" échauffe; il leur devait la foi invisible qui les sou- " tient."

Saint Hermas, dès le premier siècle, console la inété des fidèles par de belles allégories contenues dans son Livre du Pasteur. Ce qui, à notre point de vue, frappe le plus dans la vie du saint, c'est que, de même que Dante désira changer de vie après avoir vu dans la gloire du ciel sa bien-aimée Béatrix lui adressant les plus grands reproches, tout en souriant, de même aussi Hermas se convertit après avoir vu en songe une jeune fille belle et sainte qu'il avait aimée et qu'il apercevait au milieu des élus. Elle lui reprocha avec douceur ses égarements et Hermas confessa ses erreurs et vécut si saintement qu'il fut plus tard canonisé.

" Vers le même temps, dit l'auteur, on racontait la ' résurrection miraculeuse de sainte Christine. Cette ' vierge étant morte, avait parcouru le purgatoire, ' l'enfer et le paradis. Arrivée devant Dieu, il lui ' avait été permis de choisir, ou de rester nu ciel, ou ' de retourner au monde afin de soulager, par sa péni- ' tence, les âmes du purgatoire. Christine ayant choisi ' de revenir; et les anges l'ayant ramenée dans son ' corps, au milieu des obsèques, elle se leva subite- ' ment du cercueil."

Au septième siècle les écrits de saint Grégoire le Grand étaient remplis de faits miraculeux. Tantôt c'est un moine de Lipari qui aperçoit trois figures passant dans les airs, ce sont les figures du pape et d'un saint personnage du temps qui vont jeter leur perse-

cuteiir dans le cratère d'un volcan. Tantôt c'est un homme mort de la peste, qui ressuscite. Il a vu le pont de l'épreuve d'où les méchants qui voulaient passer tout droit au paradis étaient précipités dans les eaux ténébreuses. Les justes traversaient ce pont d'un pas sûr et trouvaient sur l'autre rive tous les délices et toutes les joies de l'Éden.

Les belles chroniques du neuvième et du dixième siècle, écrites par son compatriote Ricordano Malespini, donnèrent sans doute à Dante l'idée de la forêt représentée au premier chant de la Divine Comédie. Voici une des légendes du dixième siècle telle que rapportée par Malespini. D'après la chronique, le marquis Hugues de Brandebourg de la suite d'Othon III, alors en Italie, s'égara un jour de chasse dans une forêt où il aperçut des hommes noirs occupés à tordre d'autres hommes sous le feu et le marteau. Ces forgerons d'un nouveau genre dirent au marquis que c'était là le sort qui lui était réservé après sa mort, à moins d'une conversion. Hugues, effrayé, changea en effet sa vie mondaine pour une vie religieuse, vendit tous ses biens et fit bâtir sept abbayes qu'il dota richement.

Enfin dans les difî'érents monastères où le poète florentin aimait à se rendre, on ne devait pas lui laisser ignorer les visions et les légendes dont on conservait si pieusement le souvenir. Ainsi chez les Bénédictins, entr'autres légendes, on a dû mettre sous ses yeux la célèbre Vision d'Alhéric qui vivait au douzième siècle. Le voyage du jeune Albéric dans le monde invisible.

SOUS la conduite de saint Pierre,ressemblebeaucoup aux autres pèlerinages déjà décrits, on y remarque le même pont de l'épreuve jeté sur l'abîme et les mêmes châtiments. Toutefois on y trouve de plus un ver d'une longueur infinie qui aspire et rejette un nombre incroyable de damnés. On y voit aussi une vallée de glace et l'alternative des châtiments de feu et de glace que Dante n'a pas manqué de noter. Pendant son voyage dans l'autre monde, le jeune Albéric assista au jugement d'un pécheur qui obtint de Dieu le pardon de ses fautes, parce que sur les dernières années de sa vie il avait versé une larme sur les misères des pauvres.

Dante, dit-on, porta pendant quelques années le cordon de l'ordre de Saint-François, mais cela n'a jamais été prouvé ; il est certain cependant qu'il fut enterré avec l'habit des frères mineurs. Il visitait très souvent le couvent des frères franciscains, et les plus anciens parmi eux ont dû lui conter non seulement les visions du fondateur, mais encore les légendes que l'on rapportait sur ses disciples.

Telle est celle des trois voleurs admis par saint François dans le monastère après que le gardien leur en eut durement refusé la porte. Deux d'entre eux moururent peu de temps après. Le treizième vécut quinze ans et eut une vision où se retrouvent et la montagne du purgatoire et le pont des épreuves, et les ailes merveilleuses sur lesquelles on s'élève au ciel. Saint François, mort depuis peu de temps, introduit lui-même son ancien disciple dans la cité céleste, lui

apparaissant couvert d'un manteau admirable, orné de cinq étoiles parfaitement belles, et avec lui se trouvaient grand nombre de frères aux splendides auréoles. Réveillé de son sommeil, le bon larron croyait avoir voyagé pendant bien des années, tandis que son extase n'avait duré que de matines à prime. Sept jours après il était mort.

Mais il est plus que temps d'en finir avec les légendes et les visions. " Plus d'un de nos lecteurs, dit Ozanam, ' se trouve peut-être fatigué de ces visions dont nous ' venons d'achever la longue histoire. Ces peuples ne ' l'étaient pas, ils ne se lassaient pas d'entendre parler ' d'une vie meilleure que celle-ci. Cette passion de ' l'invisible fait l'honneur des sociétés chrétiennes, ' elle en fait la puissance. De même que l'âme invi- ' sible se rend rnaitresse du corps, de même qu'elle ' l'applique au travail, le tourmente par les priva- ' tions, le risque dans les hasards; ainsi elle s'éprend ' de tout ce qui est invisible comme elle, elle se ' détache bientôt de tout ce qui se touche. Je vois des ' martyrs, des chevaliers, des soldats, se faire tuer ' pour Dieu qu'ils n'ont jamais aperçu, pour des ' ancêtres qu'ils n'ont jamais connus, pour une patrie ' dont ils n'ont jamais habité qu'un coin obscur; et ' je comprends que les hommes ne savent mourir que ' pour ce qu'ils ne voient pas. Il ne paraît pas non ' plus qu'ils sachent vivre pour autre chose. S'ils tra- ' vaillent c'est en vue de leurs fils qui les enseveliront, ' de la postérité dont ils ne sauront rien. Et ce qui

^' semble la dernière des folies se trouve la souveraine " règle de toute justice, savoir le sacrifice désintéressé *' de soi-même au bien d'autrui, au bien dont on ne "jouira pas, dont on ne sera pas témoin. En même " temps que j'y découvre le principe de toute moralité, "j'y vois celui de tout art et de toute science. Que fait " la science, que de chercher une vérité absente ? et " que veut l'histoire, et qu'essayons-nous encore nous- " même en ce moment, sinon de retrouver, par une " tentative téméraire, les pensées, les passions, les *' rêves d'un temps qui n'est plus, que nous ne vîmes " pas, et que nous connaîtrons toujours mal? Qui a ''jamais contemplé la beauté parfaite? et cependant *' cet idéal, qui ne se laisse pas voir, pousse l'une après '' l'autre, au plus dur labeur, des générations de " peintres, de sculpteurs, d'architectes. On dirait qu'ils " se proposent un type impossible, tout exprès pour " leur être un sujet de désespoir, mais en même temps " un sujet de lutte et d'efforts. Tout le moyen âge a " rêvé une cathédrale dont les flèches atteignissent " cinq cents pieds : c'est le plan primitif de celles de " Strasbourg et de Cologne. La cathédrale invisible ne " s'est jamais réalisée; mais sa pensée poursuivait, " recrutait des miliers d'ouvriers qui ne laissaient pas " de repos à la pierre et qui y mettaient leur imagi- " nation, leur foi, leur cœur, tout excepté leur nom. " Voici un poète qui avait une inspiration puissante, " il aurait pu aller avec elle chanter de ville en ville, " et recueillir des applaudissements et des couronnes.

" Au lieu de cela, il la prenait, il la liait, il l'enlaçait " dans des vers comme un corps dans des bandelettes; " il la déposait dans un livre comme dans un tombeau " habilement sculpté; il y travaillait jusqu'à sa mort, " afin qu'elle demeurât incorruptible et que durant " la suite des siècles, ceux qui viendraient au monu- " ment y retrouvassent ce qu'il y avait mis. Mais, si " ce poète était Dante, l'inspiration déposée dans son " monument était la pensée de tous les temps chré- " tiens, qui l'avaient précédé. Il ne touchait pas une "idée qui ne fût consacrée pour ainsi dire par les " craintes ou les espérances des hommes ; il n'em- " ployait pas une image où quelqu'un n'eût laissé un " souvenir, un sourire ou une larme."

Maintenant on nous demandera peut-être dans quel but notre auteur a fait connaître au public les sources auxquelles le grand poète a dû puiser pour écrire sa Divine Comédie, Ne craignez- vous pas, dirat-on, que Dante n'en paraisse que moins grand ! A cela nous laisserons Ozanam répondre lui-même " que le " premier trait du génie n'est pas d'être neuf, comme " le veulent quelques-uns ; c'est bien plutôt d'être " antique, de travailler sur quelques-uns de ces sujets " qui ne cessèrent jamais de toucher les hommes. Il " n'est pas vrai que l'art n'intéresse que par l'im-

" prévu

" L'art, au contraire, ne veut donner ses peines " qu'à une matière qui les vaille. Il la lui faut du- " rable, éprouvée, ancienne par conséquent. Comme

" il prend le marbre dans le rocher aussi vieux que " la terre, il choisit le texte de l'épopée dans les plus " vieilles traditions des peuples ; et, s'il en est quel- " qu'une qui remonte aux premiers jours du monde, " c'est celle qu'il profère, puisqu'elle tient davantage " à l'éternité.

" Que reste-t-il donc au génie, et par où sort-il de " la foule? Il y touche par remx)runt du sujet, qui " appartient à tout le monde : il en sort par le travail " qui est à lui, et par l'inspiration qu'il tient de Dieu. " Cette pierre où s'asseyait le pâtre, où broutaient les " chèvres, à laquelle le voyageur ne prenait pas garde, " Michel- Ange la façonne et la taille, le ciseau en fait " peu à peu sortir une forme divine ; elle s'anime, " elle rayonne, on la met dans un sanctuaire, et les " pèlerins viendront déposer leur bâton et prier " devant elle. Voici des récits fabuleux qui ont circulé '' durant toute l'antiquité, et auxquels les enfants " mêmes finissaient par ne plus croire : voici des " légendes pieusement contées dans les cloîtres, ai- " niées du peuple, versifiées sans trop de respect par " les trouvères de Normandie. Les grands et les lettrés " ne font plus guère qu'en sourire. Mais il y a en Italie " un homme venu au moment qu'il fallait, dont l'âme " a été de bonne heure façonnée par l'étude, échauffée "par la tendresse et la douleur; car Dieu n'a pas " ménagé le feu dans l'encensoir. Cet homme a l'ins- "piration: depuis l'âge de neuf ans, son cœur est " tourmenté d'une passion qui veut quelque chose de

'' grand, et que rien de médiocre ne peut contenter. " Il a l'impatience du savoir: son zèle n'a reculé ni " devant les voyages lointains, ni devant les langues " ignorées, et la rareté des livres, ni devant l'inexo- " rable ennui qui est au fond des sciences comme des " plaisirs de la terre. Enfin il a la foi, qui ne lui per- " met pas de résister à une vocation si manifeste. Il " semble, au surplus, que la Providence ait pris ses " précautions avec lui, qu'elle l'ait poussé hors de sa " patrie, qu'elle lui en ait fermé les portes, afin qu'un ^' si beau génie, au lieu de se perdre dans les afiaires " d'une seule ville, arrêté par l'obstacle, se rejette " quelque part, et trouve un meilleur emploi. Cet " homme, fatigué du temps, se tourne vers l'éternité : " il la voit éclairée d'une tradition qui vient du fond " des siècles. Il y entre, il s'y établit pour le reste de " sa vie ; il y j)orte tout ce qu'il a d'art et de science, " de colère et d'amour; il se rend maître de l'ensemble, " fixe la structure, travaille pendant vingt ans jus- " qu'aux moindres détails, et ne se retire qu'en lais- " sant partout la proportion et la beauté.

" Et le travail du poète forcera encore, au bout de " cinq cents ans, l'admiration de ceux mêmes qui " n'aiment ni la pensée de la mort, ni celle de l'éter- " nité, ni la théologie parce qu'elle en est pleine, ni " l'Église parce qu'elle les prêche. — Pendant ce temps, " on avait d'autres récits épiques, des poèmes che- " valeresques écrits pour le plaisir des rois et des " cours : on avait les douze preux de la Table Ronde,

" et la quête de Saint-Graal. Impossible de concevoir " de plus nobles caractères ni des aventures plus " attachantes. Cependant les grands écrivains n'y tou- '' chèrent pas. Ces belles histoires descendirent les " siècles, se transformant toujours, en vers, en prose, " en contes populaires. Je trouve le Lancelot refait " quatre fois en Italie, au seizième siècle seulement. " Je ne sache point qu'on ait tenté de refaire la " Divine Comédie. Dante s'en est assuré, selon la " forte expression d'un ancien, la possession perpé- " tuelle. C'est là sa gloire, d'avoir mis sa marque, la " marque de l'unité, sur un sujet immense, dont les " éléments mobiles roulaient depuis bientôt six mille " ans dans la pensée des hommes."

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