LES ETUDES GERMANIQUES
Nous aurions peut-être dû déjà jeter un coup d'œil sur ce beau et grand travail qui fut fait et publié avant Les Poètes Franciscains.
Mais il nous a semblé que les études sur Dante, les voyages, presque tous faits en Italie, et le charmant volume sur saint François et ses disciples se tenaient pour bien dire par la main, et nous n'avons pas voulu les séparer.
Les Etudes Germaniques i:>ubliées pour la première fois en 1847 et en 1849 forment deux volumes. Le premier traite des Germains avant le Christianisme, le second de la civilisation chrétienne chez les Francs.
Nous allons examiner séparément ces deux parties de l'œuvre qui expose une des grandes sources de la nation française ; car il est à remarquer que les même^ éléments qui composent le peuple anglais se rencontrent chez les français, mêlés dans des proportions différentes. Ce sont de part et d'autre les éléments celtique, germain, Scandinave et latin. Il en est des
peuples comme des produits chimiques, les mêmes bases combinées dans des proportions différentes deviennent des corps bien différents.
Du reste les travaux ethnologiques modernes et surtout ceux de la linguistique, démontrent que tous les peuples de l'Europe ont eu pour berceau le plateau central de l'Asie, et leurs langues toutes dérivées du sanscrit ont pris dans la nomenclature en usage aujourd'hui le nom de langues indo-germaniques. Dans tout son travail notre auteur s'est attaché à cette idée, et Ja science de l'étymologie y joue un grand rôle.
lies Oermnlns avant le C'iirlstlanisine.
" Toute la société française repose sur trois fondements : le christianisme, la civilisation romaine, et l'établissement des barbares."
Cette phrase qui dit tant de choses en si peu de mots, est la première de la préface de cet ouvrage. Elle en signale l'importance d'une façon bien saisissante. C'était la manière d'Ozanam, ce qui le caractérise, il y a du trait dans tout ce qu'il écrit.
Son érudition a fait qu'il s'est quelquefois attardé à des détails, qui du reste ont toujours leur valeur; mais après les longueurs qu'on peut lui reprocher, il
se résume toujours d'une manière heureuse et quelquefois d'une manière éclatante.
Ici c'est au frontispice de son œuvre qu'il en donne pour ainsi dire la mesure, qu'il en indique toute la portée.
Dans une étude qui se publie en ce moment dans la Revue des deux Mondes, M. Lavisse traitant de l'établissement du christianisme chez les Germains avec des idées préconçues tout opposées à celles d'Ozanam, rend cependant un hommage bien mérité au grand travail de ce dernier.
Notre auteur étudie d'abord l'origine des Germains et leur condition sociale jusqu'à leur contact avec la civilisation romaine, et donne ensuite l'histoire abrégée des résultats de ce contact.
Pour ce qui est des origines, il compare leur religion leurs lois, leur langue et leur poésie, avec celles des Latins, des Grecs, des peuples du nord de l'Europe, tels que les Scandinaves et surtout avec les peuples de l'Inde où se trouve la source commune de tous les formidables torrents humains qui ont remonté d'abord vers le nord-ouest pour redescendre ensuite vers le sud.
Il s'occupe d'abord de la religion. Indiquant les différentes altérations de la tradition, et comme le font tous les écrivains vraiment chrétiens, rattachant les mythologies diverses, malgré leurs erreurs, à la révélation primitive, il s'exprime comme suit sur le nom de Dieu dans les différentes langues appelées
gothiques par extension de ce nom Goth (God) donné aux peuples eux-mêmes.
" L'idée d'un Dieu inconnu semble, dit-il, dominer " toutes les traditions allemandes. C'est ce je ne sais " quoi de divin que les Germains de Tacite adoraient " dans l'horreur de leurs forêts, qu'ils ne voyaient " que par la pensée et qu'ils n'osaient ni représenter " sous les formes humaines, ni resserrer entre des " murailles. Le nom même que la langue allemande " donne au Créateur (Goth) semble tenir, par sa " racine, aux plus exactes notions métaphysiques. " Une explication étymologique désormais incontes- " table le ramène à une racine orientale qui exprime " l'être incréé (en persan Khoda, Zeud, Quadata ; " sanscrit 'Svadata (a se datus) et par une déduction " parfaitement juste, le même mot (Gut) signifiait " l'être bon. Mais une idée si pure n'avait pas suffi à " des esprits charnels, il leur avait fallu, comme à " tous les peuples du paganisme, des divinités faites " à leur image."
Dans Wadan, l'Odin des Scandinaves, on reconnaît facilement le Mercure des Grecs et des Latins ; Donar qui s'appelle Thor en Scandinave, n'est autre qu'Hercule ; enfin Saxnot le Tyr des chants de l'Edda, a tous les attributs de Mars. Tacite avait donc raison de dire que les Germains adoraient ces trois dieux des Romains. Donar qui lançait la foudre et qu'on représente armé d'un marteau, forme qu'affecte assez souvent l'éclair déchirant la nue, Donar s'identifie
aussi avec Jupiter ; mais dans toutes les mythologies l'un et l'autre représentent la force suprême. Hercule du reste comme les dieux des Scandinaves et des Germains, comme Sigurd ou Siegfried paraît être tantôt un dieu, tantôt un demi-dieu, un héros.
Chez les divinités inférieures, celles qui symbolisent plus en détail les forces de la nature, notre auteur trouve une coïncidence aussi marquée. Freya,la Vénus du nord, les trois Nornes qui enregistrent les destinées humaines et qui ne sont autres que les Parques, les Ondines sœurs des Naïades, les géants qui rappellent les Cy clopes, et qui figurent aussi dans la Bible, les nains qui sont au moins les cousins-germains des pygmées de la Fable et bien d'autres personnages se rapportent aux divinités des Grecs et des Latins. Pour l'Inde, nous voyons les sacrifices humains, le bûcher qui s'élève sur la tombe du mari pour consumer sa femme et souvent ses esclaves, et jusqu'à la coutume des femmes Indoues de se baigner dans le Gange comme purification religieuse, qui se retrouve à une époque comparativement récente en Allemagne.
" Au quatorzième siècle, dit notre auteur, Pétrarque, " se trouvant à Cologne la veille de la Saint- Jean, y " fut témoin d'une solennité qui le frappa et qu'il " décrit dans ses lettres. Les femmes de la ville, cou- " ronnées de fleurs, s'étaient rassemblées au bord du " Rhin ; là elles s'agenouillèrent pour tremper dans " les eaux leurs mains et leurs bras en prononçant " des paroles superstitieuses; c'était une persuasion
" générale que le fleuve emportait avec l'ablution de " cejour tous les maux qui menaçaient l'année."
Les lois comme chez les Etrusques et les Latins tenaient à la religion, et une foule de choses y sont identiques chez ces deux branches de la race aryenne.
Les sacra privata se trouvent à l'origine des successions chez les Germains comme chez les Romains ; l'agnation et la cognation y sont parfaitement définies.
" Je crois apercevoir, dit Ozanam, dans les coutumes " du Nord la trace d'une loi commune aux plus " grandes nations du Midi et de l'Ouest, qui liait les " sacrifices aux successions et n'investissait le sac- " cesseur qu'à la charge par lui de satisfaire pour " ses ancêtres. Ce devoir sacerdotal de l'héritier " explique la préférence accordée aux fils et comment " les filles sont exclues de la terre salique, c'est-à-dire '' de la terre noble reçue des aïeux. A défaut des des- ^' cendants mâles, l'héritage est dévolu aux ascendants " et ensuite aux collatéraux jusqu'au septième degré. " Les diverses coutumes varient dans le rang qu'elles " leur assignent, mais toutes s'accordent à préférer " les parents du côté de l'épée (Swertmage) aux " parents du côté du fuseau (Spillmage).''^
Voih\ pour l'agnation fondée sur les sacra privata, sur le culte domestique des divinités inférieures, des mânes des ancêtres ; voici maintenant comme contrepartie la detestatio sacrorum des Romains.
" Le dogme mystérieux de la solidarité, de la
' réversibilité des mérites et des démérites se fait ' sentir dans cette constitution de la famille germa- ' nique, où l'on ne voyait d'abord qu'un état violent. ' Et ces relations, que la chair et le sang semblaient ' n'avoir formées que pour un temps, se rattachent à ' des lois éternelles, qui font l'unité morale du genre ' humain.
*' Les peuples du Nord connaissaient si bien la force ' de ces liens qu'ils s'en effrayaient. Ils se réservaient ' la faculté de rompre des engagements si inflexibles. ' La loi salique en dispose expressément. "Si quel- ' qu'un, dit-elle, veut renoncer à ses parents, il se ' présentera dans l'assemblée du peuple, portant ' quatre verges de bois d'aune et il les brisera sur sa ' tête, en déclarant qu'il n'y a plus rien de commun ' entre eux et lui."
La renonciation à la famille se faisait donc dans l'assemblée du peuple, de même que chez les Romains l'abrogation se faisait à l'origine dans les comices, aussi bien que le testament.
Pour ce qui est de l'adoption, les Germains allaient plus loin que les Romains, ils avaient quelquefois recours à l'expédient peu moral que Lycurgue avait sanctionné pour ne pas laisser le foyer privé d'enfants. Pour certains crimes, même pour certaines transgressions de la loi, le romain était dévoué aux dieux : sacer esto !
Chez les Germains et chez tous les peuples du nord la même idée existait. Le coupable était dévoué aux
dieux. C'était la raison suprême, la j ustification de la peine de mort.
" Toute exécution à mort est un sacrifice humain : " la loi de Frise s'en explique formellement. Elle " ordonne que celui qui a profané un temple soit " immolé aux divinités du pays. Chez les Scandinaves " le patient est une victime offerte à Odin : le dieu " vient s'asseoir sous la potence pour converser avec " le supplicié, il aime qu'on l'invoque sous le nom de " Hanga Drothin " le seigneur des pendus."
Voici maintenant quelque chose qui ressemble beaucoup à ces gestes, à ces actes solennels et bizarres, en même temps à ces formules sacramentelles qui ont été la base de la procédure romaine sous le nom (Vactiones legis. Il est à remarquer aussi que beaucoup de formules et de prestations féodales portent le même caractère, et qu'elles le tiennent vraisemblablement plutôt des us et coutumes germaniques que du droit romain, d'où ce symbolisme était à peu près disparu lors de l'invasion des barbares. *
" La loi salique veut que l'insolvable présente " douze hommes pour jurer qu'il ne possède plus rien " ni sur la terre ni dessous. Alors il entrera dans sa
* Comparez ce travail d'Ozanam avec l'excellent ouvrage de M. FiisteldeCoulanges: la Cité antique ; voir aussi le discours de M. Loranger sur la Symbolique du droit, prononcé à l'Université Laval à Montréal; on le trouve daos le premier volume de la Théniis.— Montréal, 1879.
" maison, y ramassera de la poussière aux quatre " coins, et debout sur le seuil, le visage tourné vers " l'intérieur, il jettera de cette poussière de la main " gauche par-dessus ses épaules, de façon qu'elle " retombe sur le parent le plus proche. Puis en che- " mise, sans ceinture, un bâton à la main il sautera " plusieurs fois, et dès ce moment la dette restera à " la charge du parent désigné."
On retrouve aussi chez les peuples du Nord ces usages du nexus et de Vaddîction qui modifiés par la loi Pétillia et par la loi des Douze Tables n'en ont pas moins été longtemps en vigueur et auraient été jusqu'à faire dépecer le débiteur par ses créanciers, ce qui est nié cependant par quelques écrivains romains.
"Si le débiteur ne peut payer de ses biens, dit " encore notre auteur, le créancier se le fait adjuger " par le tribunal à titre de serf; il le garde dans sa " maison, le charge de travaux humiliants, l'enchaîne " s'il lui plaît, pourvu que la chaîne ne soit pas ser- " rée au point de faire rendre l'âme. Mais si le débi- '' teur récalcitrant refuse de travailler, la loi norvé- " gienne i)ermet de le conduire à l'assemblée afin " que ses amis le rachètent, et si personne ne le " réclame, de couper sur son corps ce que l'on voudra " en bas ou en haut."
Ozanam pousse plus loin encore sa comparaison des lois des Germains avec celles des Grecs et des Romains et avec la législation primitive et théocratique de l'Inde.
Il parcourt savamment toutes les relations légales et interroge les différents états de la personne, les différents rapports des choses et du droit, les différentes formes de la société ou même l'absence presque complète de toute forme sociale pour en arriver à refaire d'une part l'unité de la race indo-européenne ; et de l'autre â indiquer les dissemblances entre les nations de cette race aux diverses étapes de la civilisation ; et comme ces étapes paraissent avoir été parcourues en deux sens, en descendant et en montant il essaie de répondre au problème suivant : quel était le plus ancien de l'état d'indépendance ou de l'état de société ?
Nous ne sommes pas prêts à admettre sans restrictions la conclusion à laquelle il arrive ; mais nous ne croyons pas devoir en priver nos lecteurs :
" Je crois, dit-il, pouvoir dire que ces deux états " sont aussi anciens que le monde, parce que tous " deux ont leur principe dans les dernières profon- " deurs de la nature humaine, qui veut être libre, " mais qui ne supporte pas la solitude.
" Chez les nations du Midi, dans l'Inde, en Grèce, à " Rome l'autorité l'emporte ; et comme c'est l'autorité " qui fonde et qui conserve, ces nations ont couvert " la moitié du monde de leurs institutions et de leurs " monuments. Mais pour avoir poussé trop loin le " droit de la cité, pour avoir divinisé la patrie, pour " l'avoir adorée d'un culte idolâtrique, on en vint à " ne lui refuser aucun sacrifice. On méconnut le droit
" sacré de désobéir aux lois injustes, ou plutôt on ne " reconnut pas la prérogative de la raison qui juge " de la justice des lois. Les jurisconsultes proclamaient " cette maxime, que la société n'a pas de compte à " rendre de ses décisions. Ce fut l'erreur des grands "états de l'antiquité; ils périrent comme périssent " tous les pouvoirs, par leurs excès. La décadence " romaine donna cet exemple au monde. Les insti- " tutions étaient grandes, mais les consciences étaient " étouffées ; un moment vint qu'elles s'éteignirent, et " que les lois se soutenant, la société se trouva dis- " soute.
" Mais l'instinct de la liberté s'était réfugié chez " les peuples germaniques. Sans doute cette passion " d'indépendance, qui ne souffrait rien d'obligatoire, " rien de fixe, rien de durable, ne permettait pas à " la société de s'affermir. Il ne semble pas que la " passion humaine fut meilleure hors de ces liens de " la loi qui la soutiennent, incapable de se maîtriser, " impuissante pour tout, si ce n'est pour détruire. " Mais c'était aussi la destinée des barbares d'accom- '' plir une œuvre de destruction. D'ailleurs le mal " chez eux, n'était pas sans ressources. L'homme n'y " était pas descendu aussi bas que dans les pays " policés, qui ont abusé de toutes les jouissances et " de toutes les lumières. Ils étaient ignorants, par " conséquent excusables à beaucoup d'égards ; ils " étaient pauvres car il n'y a pas de richesse plus tôt " tarie que le pillage ; et la pauvreté devait les réduire
" au travail. Ils paraissaient chastes, si l'on compa- " raît la grossière simplicité de leurs mœurs aux " raffinements des débauches romaines. Enfin ces " caractères énergiques, qui ne savaient pas obéir, " mais qui savaient se dévouer, conservaient un reste " de dignité humaine, une étincelle de ce sentiment " d'honneur que les autres peuples anciens n'ont "jamais bien connu, et dont le (christianisme devait " se servir pour former les consciences, et pour fonder " sur l'obéissance raisonnable tout l'édifice des légis- " lations modernes."
Passant à la langue et à la poésie notre auteur se livre à un travail semblable à celui qu'il a fait pour la religion et pour les lois.
Tous ces sujets sont tellement connexes, ils s'enchevêtrent si bien que c'est merveille que l'on ne s'y embrouille pas davantage. Le lecteur se trouve bien, il est vrai, quelquefois embarrassé, mais grâce à la magie du style, il finit par s'en tirer.
Chez les peuples primitifs la langue ne se distingue guère de la poésie, car la poésie plus que la prose forme et perpétue la littérature ; elle expose même les lois (^Carmen necessarium)^ elle raconte les fables, qui font partie de la mythologie, enfin la religion elle-même est entièrement mêlée au droit et à l'histoire, on pourrait même dire sans exagération que la poésie est dans tout et que tout est dans la poésie. Aussi l'auteur dans ses deux derniers chapitres revientil souvent sur ses pas. Il rappelle les mythes religieux,
les légendes, bases de tout les systèmes que les poètes ont chantés.
" Les peuples, dit Ozanam, ne laissent pas de monuments plus instructifs que leurs langues. Dans le vocabulaire on a tout le spectacle d'une civilisation. La grammaire conduit plus loin, on y saisit le génie même de la nation où elle s'établit."
Le vocabulaire est vraiment le flambeau qui révèle l'homme à lui-même et ensuite lui permet de tout connaître: lux in tenebris. La grammaire est l'engin puissant qui apporte le mouvement à cet élément essentiel de la vie intellectuelle.
" Il fut un temps, dit le poème Scandinave la " Voluspa, où le soleil ne connaissait pas ses palais, " où les étoiles ne connaissaient pas leur place, alors " les ases s'assirent sur leur siège élevé et ces dieux " saints délibérèrent. Ils donnèrent des noms à la " nuit et aux décroissances de la lune ; ils nommèrent " le matin, l'après-midi et le soir, en sorte que l'on " put compter les années."
Une autre légende raconte comment le nain Alvis qui savait toutes choses alla trouver le dieu Thor pour lui demander la main de sa fille. Celui-ci le garde toute la nuit à se faire réciter les noms des astres, des éléments, et de toute chose dans plusieurs langues. Le nain y prend tant de plaisir qu'il ne s'aperçoit pas que le jour vient, or le jour est fatal aux nains comme aux sorciers. Alvis expira sur le seuil de la demeure du dieu.
Dans la Genèse, Dieu nomme lui-même le soleil et la lune, le jour et la nuit, et ayant créé l'homme il ne l'installe pas autrement comme roi des autres êtres animés qu'en lui donnant le droit de les nommer. *
Les noms des nombres, les noms des divinités, ceux des personnes qui composent la famille, ceux des jours de la semaine, des mois de l'année, offrent non seulement dans les diverses langues du nord (le gothique, leteutonique, l'anglo-saxon, le Scandinave), une très grande ressemblance, mais encore cette ressemblance s'étend au celtique, au grec et au latin et de toutes ces langues on peut facilement remonter au sanscrit. Il suffit d'indiquer en sanscrit les noms des nombres qui, à l'exception du premier se retrouvent très facilement dans les idiomes dérivés: eka^ f dva, tri, tchatour, pantchan, chach, saptan, atchan^ navan, dasan. Ajoutons-y les noms de la famille: pita^ sunus,
* Voir sur l'origine des lanj^ues et des idées les ouvrages de M. DeBonald et plus particulièrement la Législation primitive et les Pensées diverses.
t A&sez singulièrement le nombre un, en langue iroquoise, Enskat se rapproche plus du sanscrit et en même temps a une ressemblance avec les mots uuus du latin, ains du gothique, einer du teutonique. Les autres noms de nombre iroquois se rattacheraient plus difficilement aux langues indo-europ^^ennes. Ceux de la langue algonquino et des autres langues qui d'après elle s'appellent algiques, se rapportent plutôt au chinois et au japonais. D'un autre côté plusieurs noms de lieu en iroquois ont une grande ressemblance avec d'autres noms do lieu en japonais.
duhita, hhratri, svasri. Enfin prenons le mot vidava en sanscrit, vidua en latin, vidovo en gothique, widow en anglais.
Mais une des choses les plus curieuses c'est l'alphabet qui, ainsi que le calendrier, est attribué aux dieux chez tous les peuples du Nord, de même que le calendrier des Romains était du domaine des pontifes. " Ces lettres qui portent le noms de runes sont liées aux opérations magiques, aux rites des sépultures, à tout ce qu'il y a de plus ancien dans les coutumes et les souvenirs. Odin lui-même est l'inventeur des runes, il les porte gravées sur la baguette mystérieuse qui donne la paix ou la guerre aux nations, c'est lui qui en enseigna l'usage aux rois et aux sacrificateurs ; de là ce système d'écriture sacré connu par tout le Nord." Notre auteur nous donne un alphabet runique anglo-saxon et un autre irlandais, dans lesquels à la suite de chaque lettre se trouvent des commentaires très instructifs, mais dont la naïveté rappelle quelquefois nos alphabets illustrés à l'usage des petits enfants : nil 7iovi sub sole !
Nous ne pouvons suivre l'auteur dans tous les détails de sa savante étude où il passe en revue l'étymologie et la grammaire des peuples indo-européens, prenant toujours le sanscrit pour point de départ et qu'il accompagne de nombreux tableaux.
Riche, gracieuse, flexible et sonore, cette vieille langue aurait subi dans ses transformations une dété-
rioration persistante ; son vocabulaire et sa grammaire se seraient constamment appauvris ; tout serait devenu plus terne, plus sombre, plus froid et plus desséché. Il ne dit rien ici des Slaves et des Celtes qui avaient précédé les Goths et les Germains de l'Europe occidentale, mais il parcourt les idiomes grec, latin, gothique, teutonique, anglo-saxon et Scandinave qui composent dans l'ordre que nous venons d'indiquer, une gamme descendante sous le rapport de l'euphonie et du mécanisme grammatical.
Pour le vocabulaire, le sanscrit avait quatorze voyelles et trente-quatre consonnes qui représentent toutes les touches, toutes les nuances de la voix humaine. Pour ce qui est de la grammaire, les déclinaisons et les conjugaisons sont beaucoup plus fortes et plus riches dans la langue mère: "le verbe compte " trois voix, six modes, six temps, trois personnes " avec trois nombres, en tout trois cents formes dis- " tinctes." Ces formes vont ordinairement en décroissant en même temps que le nombre des sons euxmêmes ; et la langue mère n'arrivera jusqu'à nous qu'après que ses héritiers successifs, selon l'expression de l'auteur, auront dissipé la plus grande partie de leur héritage.
Ainsi les flexions vont tellement en diminuant dans les déclinaisons et les conjugaisons, qu'à la fin les premières ne se font plus qu'à l'aide des propositions et des articles, et les autres à l'aide des verbes auxiliaires. C'est surtout le cas dans l'anglais et le français
qu'on peut considérer comme deux des derniers dérivés du sanscrit, l'un à travers le teutonique et le gothique, l'autre à travers le latin et le grec.
Qui n'a aussi remarqué la sonorité et quelquefois la douceur plus grande du latin et du grec ? Eh bien ! la même différence existe pour le gothique et le teutonique comparés aux derniers dérivés de cette branche des langues anciennes.
Passant à la poésie l'auteur fait remarquer que chez les peuples du Nord elle a conservé le caractère sombre et presque féroce qu'elle avait à l'origine chez les Grecs. Comme pour la langue, l'influence du climat et d'une vie plus rude a été pour beaucoup dans cette âpre sévérité. Du reste la poésie intime et le roman étaient à peu près inconnus chez les peuples de l'antiquité. Quelques odes d'Horace, les églogues de Virgile, les poèmes d'Anacréon et de Sapho, l'odyssée d'Homère, ont bien un sentiment personnel, mais dans leur ensemble la poésie grecque et la poésie romaine sont dévouées presqu'uniquement à la religion et à l'histoire; l'homme y apparaît moins pour lui-même que pour le rôle qu'il joue dans la société, moins comme l'artisan de sa destinée que comme l'instrument des dieux, le jouet de la fatalité. Ce dernier caractère est encore plus marqué chez les peuples du nord, leur poésie est presque exclusivement héroïque et mythologique. La gaieté en est à peu près absente et de leurs désolantes fictions est descendue jusqu'à' nous cette tristesse, cette mélancolie qui à l'heure
présente est encore la note dominante dans la poésie anglaise comme dans la poésie allemande.
" Toute la fable de Sigurd, dit Ozanam, n'est que l'histoire d'un trésor et de plusieurs vengeances, * les frères pour un peu d'or y font égorger leurs frères, les héros arrachent le cœur de leurs ennemis et en boivent le sang, une mère tue ses enfants, jette leur chair dans des vases remplis de miel qu'elle met sur la table de son mari, le poignarde lui-même après cet horrible festin, et l'ensevelit sous les ruines de son palais incendié. Le poète achève son récit en déclarant heureux "l'homme qui engendrera une telle " fille, une femme aux actions fortes et courageuses."
Notre auteur ajoute que ce sont bien là, dans les dieux et les héros, les mœurs féroces des peuples eux-mêmes.
Que l'on rapproche cela cependant des horreurs de la vieille tragédie grecque, des crimes accumulés dans les familles des rois et l'on ne trouvera pas une aussi grande différence, f •
* Ce trésor ne porte chance à personne, tous ceux qui s'en emparent par la ruse ou par la violence en sont victimes et périssent à leur tour,... morale que l'on paraît avoir oubliée au pays des milliards.
t Vous ne démentez point une race funeste, Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste ; Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin.
Racine, Iphigénie.
Ozanam en convient: "ce ne sont pas les goûts " sanguinaires ni les images monstrueuses qui man- " quent dans les premières créations de la poésie " grecque; il s'y voit assez de parricides, assez de " géants, d'hydres, de gorgones et de centaures pour " trahir le désordre des imaginations et la barbarie " de l'art." Mais il veut que tout cela s'arrête avec Homère, oubliant tout un théâtre qui est bien postérieur à cette époque.
Un autre caractère de la poésie des barbares, qui se trouve aussi chez les peuples les plus civilisés de l'antiquité et qui contraste avec l'atrocité de la plupart des légendes, c'est le caractère didactique.
Comme Hésiode chez les Grecs, comme plusieurs poètes latins antérieurs à Virgile, les poètes germains et Scandinaves se faisaient les instituteurs des peuples. Tout s'apprenait en chantant, et n'y revient-on point, sans s'en douter, dans ces salles d'asile des Français, dans ces infant schools des Anglais, dans ces écoles gardiennes des Belges, faites à l'image des kinder-garten des Allemands ? Les chantres errants des Scandinaves, les bardes de l'Ecosse et de l'Irlande, les meinesingers de la Germanie, comme les trouvères et les troubadours de nos ancêtres, ne sont-ils pas les successeurs éloignés des rapsodes de la Grèce?
Seulement, les plus anciens remontaient plus volontiers à l'origine des choses, tandis que les plus modernes se contentaient des combats des preux du moyen âge, en y ajoutant l'élément de la galanterie, particulier à leur époque.
L'auteur insiste sur le pouvoir iDagique attribué plus spécialement par les peuples du Nord à la poésie. Nous disons plus spécialement car, sans remonter à Amphion et à Orphée, l'idée n'était pas nouvelle ; chez eux elle sert aux incantations. Ce mot, comme celui d'enchantement, explique bien la chose, et elle était indispensable aux rites sacrés et publics, comme à des pratiques plus ténébreuses et plus sinistres.
Choisissons cependant une page gracieuse au milieu de bien des choses révoltantes.
" Il y avait aussi des formules magiques qui se ^' chantaient pour consulter le sort, pour fermer des *' blessures et dont quelques-unes sont parvenues jus- " qu'à nous. S'il s'agissait, par exemple, de guérir un "jcheval blessé, on répétait des vers où paraissaient " les dieux et les déesses secourant le coursier de " Balder blessé dans la forêt. S'il fallait faire tomber " les fers d'un prisonnier on récitait cet autre chant: " Un jour les nymphes étaient assises; elles étaient '' assises ça et là. Les unes nouaient des liens, les *' autres retenaient la marche de l'armée, d'autres " cueillaient des fleurs pour en tresser des guirlandes. " Captif secoue tes chaînes, échappe à tes ennemis."
Ces dernières paroles étaient sans doute le refrain du chant.
Dans la forme de la poésie, l'accentuation, l'allitération et la rime jouaient un grand rôle. On sait que ces deux derniers éléments de la versification existaient chez les anciens Latins, et qu'ils reparurent dans la
décadence, et jouèrent un rôle qui n'est pas à dédaigner dans la latinité du moyen âge, surtout dans les chants liturgiques.
Mais ce qui étonnera peut-être nos lecteurs, c'est de retrouver dans cette poésie des tropes et des périphrases, qui auraient fait pâmer d'aise les précieuses de l'hôtel Rambouillet. "Jamais, dit notre auteur, " l'horreur du mot propre, la passion des figures ne " fut poussée si loin que chez ces pirates de la mer du " Nord. L'or qu'ils supposent recueilli dans les fleuves " s'appellera dans leurs vers : la flamme des eaux, la "grêle sera la pierre des nuages^ un vaisseau devient " le coursier de V Océan et un cheval le vaisseau de la ^^ terre ; la harpe s'appelle le bois du plaisir et les " larmes Veau du cœur. Les scaldes se vantaient de " donner au dieu Odin cent quinze noms et de pou- " voir désigner une île par cent vingt et une péri- " phrases différentes."
Comme nous l'avons dit plus haut, Ozanam met en regard toutes les mythologies en remontant à celles de l'Inde, et y retrouve le germe des révélations primitives, une partie même des dogmes de l'Ancien et du Nouveau Testament obscurcis et défigurés. Nous ne le suivrons pas dans cette démonstration, nous en donnerons seulement la conclusion.
" Ainsi s'établit l'incontestable fraternité des nations " germaniques, avec les deux grands peuples du Nord " en même temps qu'avec les peuples policés du Midi. " Quelque différente que soit la destinée des uns et des
'' autres ils donnent tous le spectacle de la même lutte. " Il n'en est pas de si barbare où l'on ne voit un reste ^' de civilisation et il n'en est pas de si cultivé où l'on * " ne touche au vif quelque racine de barbarie que rien " ne peut arracher. Au fond des sociétés comme au " fond de la conscience humaine on retrouve la loi de " la révolte, on retrouve la contradiction, le désordre, " ce que Dieu n'y a pas mis. L'histoire comme la tra- '' dition aboutit au mystère de la déchéance ; nous *' arrivons par un chemin bien long à une vérité bien " vieille, mais rien n'est plus digne de la science que " de donner des preuves nouvelles à de vieilles vérités. " Tout le travail des siècles ne consiste qu'à réparer " cette déchéance, à effacer cette contradiction, à *• remettre l'unité, la paix dans l'homme, dans les " peuples, dans le genre humain. C'est ce que je vois " commencer au sein de la famille européenne, à l'é- " poque où, resserrée dans les vallées de l'Asie occi- " dentale, elle attendait l'heure de se disperser. Quand " le moment de la Providence fut arrivé, les Indiens " et les Perses prirent leur route vers le Sud. L'essaim " des peuples d'où devaient sortir les Grecs et les " Latins se dirigea du côté de l'Occident ; les Celtes, les " Germains et les Slaves ne trouvèrent devant eux " que les froides plaines du Septentrion, et il semble " que leur partage était mauvais. Pendant vingt siècles " leurs frères possédant les plus belles contrées de la " terre, fondèrent des cités, des écoles et firent à eux " seuls toutes les affaires publiques de l'humanité.
^' Les conquérants, les législateurs, les philosophes se " succédèrent travaillant, sans le savoir, à unir les " peuples méridionaux par une civilisation commune " qui s'acheva sous la garde et pour ainsi dire sous le " mur de l'empire romain. Quand cet ouvrage fut " accompli il ne resta plus que de renverser le mur et " de livrer la contrée aux hommes du Nord, afin de " composer cette société plus grande qui devait être " la chrétienté. Les Germains se trouvèrent en mesure " de répondre à l'appel, ils avaient crû et multiplié " dans l'ombre et s'ils étaient assez barbares pour ren- *' verser l'empire romain, il leur restait assez de " lumières pour rebâtir sur ses ruines."
Les Romains en venant en contact avec ces peuples du Nord ne soupçonnèrent aucunement qu'il pût y avoir entre eux et leurs ancêtres cette communauté de lois, de langue et de religion que notre auteur a fait ressortir si énergiquement. Ils ne la virent du reste ni chez les Celtes qu'ils avaient rencontrés avant, ni chez les Slaves, ni chez les nombreux peuples barbares qui vinrent les envahir alors qu'ils avaient eux-mêmes envahi presque tout l'univers connu. Il est bizarre de penser, comme notre auteur nous le fait voir, que ces hordes venues du centre de l'Asie au centre de l'Europe en suivant une ligne courbe vers le Nord d'abord et vers le Sud ensuite, retournèrent en Asie incorporés dans le3 légions romaines, pour lutter avec les maîtres du monde, non loin du berceau de leurs ancêtres et contre les peuples dont ils étaient peut-être issus. La
même évolution fut faite contre les Romains plus tard, par d'autres barbares en passant de l'Europe en Afrique et jusqu'en Asie.
Le seconde partie du livre est employée à étudier les effets de la conquête romaine sur les Germains, jusqu'où elle s'étendit et pourquoi elle ne put s'étendre davantage. Elle ne fut jamais aussi complète que celle des Celtes de la Gaule et du mélange de Celtes et d'Ibères en Espagne, ces derniers n'étant point cependant d'origine aryenne.
Mais si elle ne fut pas complète, elle fut cependant plus sérieuse qu'on ne le pense généralement. César n'avait guère fait que se montrer sur les deux bords du Rhin, et la courte description qu'il fit des Germains et de leur pays suffit pour exciter l'insatiable ambition des Romains. Il se proposait après ses guerres d'Asie de revenir par le Pont-Euxin, de prendre la Germanie à revers et de rentrer dans les Gaules, ayant étendu l'empire jusqu'à la mer du Nord.
*' Ce rêve, dit notre auteur, ne fut pas réalisé; mais " il est remarquable que le génie de César ait été " attiré vers ces trois grands pays du monde moderne, " la France, l'Angleterre et l'Allemagne ; qu'il n'ait " pas moins fallu que son épée pour commencer leur " destinée, et que sa plume pour écrire le premier " chapitre de leur histoire."
Auguste, petit neveu de César et son fils adoptif, n'a-
•vait pas considéré comme la partie la moins précieuse
de son héritage les brillants projets que ce grand
homme avait formés. Ce furent ses fils adoptifs à lui, Drusus et Tibère, qui en furent chargés. Le premier, après de nombreux combats et une occupation sérieuse, qui a laissé derrière elle des tours et des remparts encore visibles aujourd'hui, i)érit dans un accident. Sa mort, causée par une chute de cheval, aurait été précédée d'une vision, qui a quelque chose de fatidique, et symbolise bien la résistance de la barbarie à la civilisation. Ayant pénétré jusqu'aux bords de l'Elbe, une femme d'une forme gigantesque lui serait apparue et lui aurait défendu d'aller plus loin. " Qui " sait, dit notre auteur, si dans cette apparition, il " ne faut pas reconnaître quelque prêtresse deWoden, " qui se crut inspirée d'arrêter l'étranger au passage " et de sauver les derniers sanctuaires de ses dieux? "
On sait que Tibère parvint lui-même à l'empire, mais on accuse le successeur d'Auguste d'avoir arrêté les progrès du vaillant Germanicus par jalousie. Celui-ci avait entrepris de venger la défaite de Varus, défaite, qui avait été pour les Romains une humiliation autant qu'un désastre. Qui ne se rappelle avoir entendu citer en pareille occurrence le cri d'Auguste : " Varus, rends-moi mes légions! "
Avant de succéder à l'empire, Trajan avait aussi commandé en Germanie, il semblait que ce fût le chemin du trône. La soumission de la Germanie était l'idée fixe des gouvernants.
" Après avoir achevé la conquête du territoire com- " pris entre le Rhin, le Mein, et le Danube, dit notre
'' auteur, Trajan tourna ses armes contre les Daces, '' les plus belliqueux des Germains orientaux, et " réduisit en province la contrée qui s'étend du Danube " aux monts Carpathes et au Dniester. La civilisation "latine y jeta des racines profondes; après dix-huit " siècles, les peuples de la Valachie et de la Moldavie, " issus, si l'on veut les en croire, des soldats de Tra- " jan, prennent encore avec orgueil le nom de Romains " (Roumouni).
Dans le premier et dans le second siècle de l'ère chrétienne, les Romains avaient fait la conquête des pays du Rhin et de ceux du Danube ; ils y avaient transporté, outre leurs légions, des colons gaulois et bâti des villes. Dans le troisième siècle ils eurent à se défendre contre les invasions des Allemans, qui paraissent alors pour la première fois dans l'histoire, et contre celles des Francs et des Goths. Ces barbares eurent d'abord le dessus, mais Maximin et Probus vengèrent l'honneur déjà périclitant du grand empire. La lettre de Probus au sénat romain est une des dernières pages de l'histoire glorieuse de Rome ; les invasions de barbares qui suivirent furent de plus en plus terribles, et toute l'habilité des premiers empereurs chrétiens ne put que retarder la chute de l'empire en Occident. Cette lettre est curieuse, en ce qu'elle ferme l'ère du paganisme, en même temps qu'elle indique la foi des Romains dans la di\;inité, et la reconnaissance qu'ils lui témoignaient pour leurs victoires. C'est pour bien dire le dernier Te Deum païen.
" Je rends grâce aux dieux immortels, pères cons- " crits, parcequ'ils ont justifié le choix que vous aviez " fait de moi. La Germanie est subjuguée jusqu'à ses " dernières limites. Neuf rois de différents peuples " sont venus en suppliants se prosterner à mes pieds, " c'est-à-dire aux vôtres. Déjà les barbares ne labou- " rent, ne sèment, ne combattent plus que pour vous. " Décernez donc selon l'usage, des supplications solen- " nelles. On a repris à l'ennemi plus de butin qu'il " n'en avait fait. Les bœufs des Germains courbent la " tête sous le joug de nos laboureurs... Nous aurions " voulu, pères conscrits, réduire la Germanie en pro- " vince, mais nous avons remis cette mesure à un " temps où nos vœux seront mieux remplis, c'est-à- '' dire où la bienveillance des dieux nous donnera des " armées plus nombreuses."
Ozanam examine si la civilisation romaine eût prise sur les Germains ; il nous les montre d'abord esclaves, puis colons sur les terres de l'empire, puis initiés aux lettres latines, puis remplissant les charges publiques et aspirant même aux plus hautes dignités comme l'avaient fait avec succès les Gaulois ou Gallo-Romains.
La construction des villes et les écoles publiques, introduites dans ces villes et dans toutes les parties du territoire conquis, furent les agents les plus actifs de l'assimilation.
Après avoir donné des (^étails très curieux sur cette partie de son sujet, détails que nous regrettons beaucoup de ne pouvoir reproduire, l'auteur montre en
quoi tout cela fut insuffisant et il conclut que le christianisme seul pouvait fondre ces peuples avec les Romains d'un côté, et de l'autre avec les nouvelles couches de barbares, qui venaient se superposer à celles qui, civilisées ou à demi-civilisées se joignirent le plus souvent aux Romains pour résister aux nouveaux envahisseurs.
" Nous ne concluons pas, ajoute- t-il, que la civili- *' sation romaine n'avait rien fait pour les Germains ; " nous savons quelle trace profonde elle laissa dans " le sol, dans les institutions, dans les esprits. Mais " nous ne disons pas non plus qu'elle fut en mesure " d'achever l'éducation de ces peuples, puisqu'elle les *' gâtait par ses exemples et les révoltait par ses injus- *' tices. En montrant d'un côté la puissance de Rome, *' de l'autre son impuissance, nous n'avons pas voulu " établir un parallèle inutile, mais poser sans ména- " gement les deux termes d'une question qu'il faut " résoudre : qu'elle fut la mission des Romains en " Germanie?
" Quand la Providence prend à son service des ^' ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se " propose rien de médiocre. Quand elle permet qu'un '* pays soit labouré, pendant plus de trois cents ans •* par les plus cruelles guerres, c'est qu'elle se réserve *' de semer dans le sillon. Au moment où Drusus je- " tait des ponts sur le Rhin et perçait des routes à '* travers la forêt Noire, il était temps de se hâter ; " car dix ans après devait naître dans une bourgade
'' de la Judée, Celui dont les disciples passeraient " par ces chemins pour achever la défaite de la bar- " barie. Ce n'était pas trop des bras des légions pour " élever ces villes superbes de Mayence, de Cologne, " de Trêves et tant d'autres, qui devaient résister " au fer et au feu des Vandales et abriter les premiers " développements de la société chrétienne. Les lois " des empereurs, si savamment commentées par les "jurisconsultes, introduisaient le règne de la justice, " qui préparait celui de la charité. La langue latine " donnait aux esprits ces habitudes de clarté, de pré- " cision, de fermeté, aussi nécessaires au progrès de la " science qu'au maintien de la foi. Les vices mêmes " de la conquête avaient leur utilité. Il fallait peut- " être toute la dureté des Césars et de leurs lieute- " nants pour faire la police du monde païen, pour " dompter les peuples violents et pour les rendre plus " dociles à des leçons plus douces. Il fallait surtout " que l'exemple de la civilisation romaine nous apprît " à juger la raison humaine dans ce qu'elle a produit " de plus grand, et à reconnaître, non pas qu'elle ne " peut rien, mais qu'elle ne suffit pas.
" Ce que Rome païenne ne fit jamais, ce fut la con- " quête des consciences, et ce fut par là que lui " échappa l'empire du monde. Jamais ses législateurs " et ses philosophes s'inquiétèrent-ils des âmes immor- " telles de tant de millions de barbares ensevelis "dans l'ignorance et dans le péché? Au contraire, " c'était cette inquiétude qui poursuivait les mission-
" naires chrétiens, qui troublait leur sommeil, qui les " entraînait jusqu'au delà des fleuves où s'étaient " arrêtées les légions. Ils ne songeaient qu'à sauver " les âmes; mais par elles ils sauvèrent tout le reste.- " De toutes les fondations romaines, on n'en voit " point qui se fussent conservées si le christianisme " ne fût venu les purifier et y mettre son signe."
Le bénéfice le plus clair que les nations du Nord retirèrent de leur résistance à l'empire romain plus longue et plus persistante que celle des Celtes fut la conservation de leurs langues, cet élément si important de l'autonomie. Mais d'un autre côté elles durent aux Romains leur vocation au christianisme, une législation plus sage et plus humaine, et un rôle politique important sous l'égide de l'Eglise.
" La monarchie impériale, dit notre auteur, recom- '' mence avec Charlemagne. Mais les peuples, qui " avaient droit de se défier d'un pouvoir si dangereux, " voulurent que cette monarchie régénérée s'appelât " le Saint- Empire ; ils voulurent que la personne de *' l'empereur fût sacrée, non par une fiction de la loi, " mais par l'onction du souverain pontife ; qu'au jour " de son couroiyiement il fût ordonné diacre, c'est-à- " dire serviteur des pauvres ; qu'il fît porter devant " lui la croix, symbole d'humilité et de miséricorde. " On est moins surpris de l'autorité des lois romaines " au moyen âge, quand on les trouve déclarées saintes " et vénérables par les canons de l'Eglise ; quand on " les voit corrigées, tempérées parle droit canonique,
" à travers lequel, pour ainsi dire, elles passèrent *' avant de descendre dans nos législations. Enfin, *' pendant que les lettres s'éteignaient à l'ombre des " écoles dégénérées, l'éloquence se réfugiait dans la " chaire évangélique, où elle retrouvait les grands " intérêts et les grands auditoires qui l'inspirent. La *' poésie, cet art religieux et populaire, revivait dans "les hymnes sacrées, dans les légendes aimées des " ignorants et des petits. Ne dédaignons pas ce latin " d'église, dont on ne remarque pas assez la naïveté '' et la grâce : ce fut pendant plusieurs siècles le seul " langage possible de l'enseignement et des affaires ; " c'est lui qui conserva tout ce qui resta de lumières " aux temps barbares; c'est lui, bien plus encore que " la langue morte de Cicéron et de Sénèque, qui donna " ses grandes qualités à nos langues modernes.
" Il y avait bien plus que du génie à recueillir ainsi " l'héritage de l'antiquité, à le débrouiller sans rien " laisser perdre de ses richesses légitimes, et à recon- " naître en même temps chez les Germains, chez des " peuples si désordonnés, les fondateurs d'un ordre " nouveau. Il fallait un amour infini des hommes " pour ne pas abandonner avec horreur les restes de " cet empire romain qui avait fait tant de martyrs, et " pour ne pas désespérer de ces conquérants du Nord " qui avaient fait tant de ruines. L'histoire n'a peut- '' être pas de plus beau monument que celui où le " christianisme intervient de la sorte entre le monde " civilisé et la barbarie, afin d'achever un rapproche-
" ment préparé de loin, niais arrêté par de^ redcjenti- " ments terribles. L'Eglise, dont la mission est de " réconcilier les ennemis, conclut cette pacification, " elle en dicta les termes ; elle resta gardienne du " pacte sur la foi duquel la société européenne se " constitua."
La civilisation chrétienne chez les Francs.
Ozanam, et le titre l'indiquait, n'a pas, dans son premier volume, amené son étude, ethnologique plus encore qu'historique, jusqu'à l'établissement du christianisme.Il n'a envisagé cette époque qu'en perspective, comme il le dit lui-même. " Nous vivons, dit-il en ter- " minantjdans un siècle de réparations. De toutes parts *' dans DOS basiliques, des manœuvres, suspendus aux " échafaudages, travaillent à gratter la chaux sous " laquelle le mauvais goût des derniers temps avait " caché les vieilles fresques. Le dessin était trop ferme " et la couleur avait trop profondément pénétré pour " s'effacer à si peu de frais ; et les saints de nos aïeux " reparaissent avec leurs têtes inspirées et leurs " auréoles d'or. En achevant cette pénible reconstruc- " tion des antiquités germaniques, je voudrais avoir " porté mon échelle assez haut pour atteindre aux
" temps chrétiens, et pour être l'un des ouvriers qui " dégageront de l'oubli les glorieuses figures de nos " pères dans la foi et dans la civilisation."
Dans son second volume, l'auteur réalise avec bonheur, mais sans en tirer gloire, le vœu qu'on vient de lire. C'est dans les Gaules, c'est-à-dire sur ce qui devait être la bien-aimée et glorieuse terre de France, qu'il montre la plus généreuse des nations germaniques, les Francs, non seulement se convertissant au christianisme, mais devenant les champions de la Foi.
Il est bon de se rappeler que sous le nom de Germains * un grand nombre de peuples, se trouvaient compris: les Vandales, les Burgondes, les Goths qu^ se divisaient en Gépides, Visigoths (Goths de l'Ouest) et Ostrogoths (Goths de l'Est), les Teutons qui se divisaient aussi en plusieurs branches et d'autres encore, f Il est remarquable que les noms qui ont figuré le plus à l'époque du christianisme et qui nous sont les plus familiers étaient à l'origine portés par des divisions ou des subdivisions moins importantes de la grande famille germanique, tels que les Angles, les Saxons,
* Les savants ne s'accordent pas sur l'étymologie de ce nom de Germains. Il viendrait, selon les uns, de deux mots teutons qui veulent dire hommes de guerre, selon d'autres, du latin Germani, par allusion à la fédération de tous ces peuples alliés les uns aux autres.
t Dans un sens large, les Scandinaves eux-mêmes y sont compris.
les Allemands et les Francs. T^ous ces peuples furent en guerre avec les Romains, qui pendant environ 175 ans avaient l'offensive et furent ensuite sur la défensive.
Les Vandales et les Visigoths, devenus chrétiens, adoptèrent l'hérésie d'Arius qui fit tant de ravages en Orient, les Francs qui restèrent fidèles eurent à combattre d'abord contre les barbares païens, puis et en même temps contre les hérétiques et enfin contre les Maures et les Sarrasins, champions de l'islamisme.
Notre auteur raconte toutes les péripéties de ces luttes avec cette brillante mise en scène que l'on a eu déjà l'occasion d'apprécier par les nombreux passages que nous avons cités. Avec cet esprit généralisateur qui le distingue, il ne s'occupe pas seulement des Gaules, il décrit les luttes du christianisme dans toute l'Europe occidentale, faisant la part des rois Mérovingiens et Carlovingiens, celle des évoques et enfin celle des moines, dont le rôle fut à cette période de l'histoire d'autant plus grand, qu'en certaines parties de l'Europe, quelques hommes indignes s'étaient élevés à l'épiscopat par l'intrigue et la violence.
Il traite d'abord de la Germanie chrétienne sous les Romains, du rôle joue par le christianisme comme défenseur de la civilisation et protecteur des peuples dans les nouvelles invasions des barbares, de la conversion des Francs et de l'influence qu'elle eut, non seulement dans les Gaules, mais encore dans les îles Britanjiiques et particulièrement en Irlande, des
moines irlandais et de la manière dont ils rendirent au continent les grands bienfaits que leur pays en avait reçus, saint Colomban renouvelant dans les Gaules, en Germanie et en Italie les exploits religieux de saint Patrice, gallo-romain, qui avait été l'apôtre de l'Irlande.
Après avoir raconté la conversion des Bretons insulaires et celles des Anglo-Saxons, il décrit la grande lutte de Charlemague contre les Saxons païens du continent ; enfin en quelques chapitres il fait une esquisse on ne peut plus lumineuse et savante de l'état de l'Eglise, de la société civile, et des lettres humaines dans les cinquième, sixième, septième et huitième siècles.
Nous ne saurions le suivre dans tous les détails de ce beau travail dont une partie a peut-être donné à son ami M. de Montalembert l'idée de ses Moines d^ Occident ; la tâche serait trop difficile. On peut juger du mérite qu'il a eu de réunir, d'analyser, de comparer et d'apprécier des renseignements si nombreux et de sources si diverses, par la difficulté que nous éprouvons à en faire une simple revue.
Nous en détacherons quelques peintures, quelques réflexions, qui toutes feront voir l'esprit religieux et éclairé qui a présidé à cette œuvre, qui selon M. Caro réunit à l'éloquence et à la science une probité courageuse.
Si l'auteur, en effet, a son franc parler au sujet des abus qui s'introduisirent dans l'Église, s'il flétrit les
simoniaques, les fanatiques et les intrigants lorsqu'il en trouve sur son chemin, il ne manque aucune occasion de faire ressortir le grand rôle joué par tous ces évêques, ces missionnaires, ces moines, ces vierges chrétiennes qui, à force de courage et de sainteté, ont sauvé l'Eglise et la société de dangers sans cesse renaissants, qui ont été les vrais instruments de Dieu pour créer et conserver la chrétienté !
On s'incline respectueusement devant le défilé de tous ces traits d'héroïsme, de tous ces épisodes glorieux d'une époque dont le fond est quelque fois si sombre ; on admire à tel point la franchise de l'écrivain, que les plus prévenus lui pardonnent de n'avoir pas dédaigné la légende, selon le mot d'un homme d'esprit, souvent plus vraie que l'histoire. Lisons plutôt celle de sainte Ursule, sans nous occuper si les vierges qui la suivaient étaient plus nombreuses que le prétendent les critiques, qui de onze mille veulent les réduire à onze. *
" Jamais peut-être le paganisme ne parut plus près " de venger ses humiliations qu'au moment où les " Huns vinrent s'abattre sur les villes chrétiennes de " la Gaule. A l'aspect de ces fils du désert conçus,
* Ozanam incline vers l'interprétation critique des initiales latines XIMV," Undecim Martyres Virgines,"et cela parce qu'il a trouvé les noms de dix seulement des compagnes de sainte Ursule,
" disait-on, dans les embrassements des sorcières et " des mauvais génies, à qui l'on ne connaissait pas " d'autre dieu qu'une épée plantée en terre ni d'autre " culte que l'effusion du sang, les cœurs les plus " fermes purent regretter les temps de Dèce et de " Dioclétien. Les églises disparaissaient et les der- " nières traces des cultures s'effaçaient comme l'herbe " sous les pieds des trois cent mille hommes qu'Attila " traînait après lui. Besançon, Strasbourg, Worms, " Mayence, Langres, Reims, Cambrai, Toul et Trêves *' furent emportés; il ne resta de Metz qu'une cha- " pelle dédiée à saint Etienne ; les prêtres périrent " aux pieds des autels qu'ils paraient ce jour-là pour " célébrer la fête de Pâques. Les Huns succom- " bèrent dans les plaines de Châlons, mais cette lutte " sanglante prolongea la terreur de leur passage. " C'est au milieu de ces redoutables spectacles que la " postérité, encore émue, plaça la belle légende de " sainte Ursule.
*' Ursule, fille d'un roi chrétien de la Grande- " Bretagne, est demandée en mariage par un prince " idolâtre ; elle donne son consentement afin de sau- *' ver son père, mais on lui accordera trois ans pour "jouir de sa virginité, et, pour présent de fiançailles, " dix jeunes filles de la plus pure noblesse des deux " royaumes : chacune de ces dix sera comme elle, " suivie de mille compagnes. Alors elle fait équiper " onze galères, et chaque jour elle exerce sa jeune *' troupe à déployer les voiles, à soulever les rames.
" Les courses de la flotte virginale charment la mul- " titude rassemblée sur le rivage : ce sont les derniers " jeux de ces filles de navigateurs. Un soir, le vent du "nord s'élève; les onze galères fuient sur l'océan, " arrivent auxbouches du Rhin et le remontent jusqu'à " Bâle. Là, averties par un ange, les voyageuses " prennent terre et passent les Alpes pour accomplir " le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et " redescendaient le Rhin sur leurs navires ; déjà elles " reconnaissaient les clochers de Cologne, quand elles " aperçurent les tentes des Huns campés autour de " la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi " les loups, entre le déshonneur et la mort, elles mou- " rurent jusqu'à la dernière. Ursule, menée aux pieds " d'Attila, refusa de partager son trône ; et percée " d'un trait, la reine de cette blanche armée rejoignit " ses compagnes dans le ciel. Voilà le poétique récit '* du moyen âge. Ces légions de vierges entourées par " les païens, et tombant sous les flèches, n'étaient-elles " pas l'image des jeunes chrétientés de Germanie " étouff'ées dans leur fleur par l'invasion ? "
Remarquez qu'il ne s'agissait pas seulement de ces nouvelles hordes de barbares, ni des païens convertis et ensuite pervertis par l'arianisme ; mais de même que, dans tout le reste de l'empire, le vieux paganisme lutta longtemps et même sous les empereurs chrétiens, sans parler de la courte réaction de Julien l'Apostat, disputa le terrain pied à pied à la nouvelle foi ; de même, dans les Gaules et dans la Germanie, Celtes et
-Germains retournaient souvent à leurs superstitions qu'il fut très difficile de déraciner complètement, si bien qu'il en reste encore des traces dans quelques parties de la Bretagne.
" Il ne faut pas croire,dit l'auteur,que tous les Francs " eussent accompagné Clovis au baptême ; longtemps " encore on vit à sa table les adorateurs d'Odin, s'as- " seoir à côté des évêques et des moines. Un jour que " saint Waast accompagnait Clotaire au banquet qu'un " de ses leudes lui avait préparé, en entrant dans la " salle il remarqua d'un côté les vases de bière et " d'hydromel bénits pour les convives chrétiens, de " l'autre ceux qu'on avait réservés aux libations des " infidèles. Tel était à Cologne le nombre des Francs " faisant profession d'idolâtrie que le diacre Gallus " ayant mis le feu au sanctuaire où ils célébraient " leurs orgies, ils le poursuivirent l'épée à la main "jusqu'auprès du roi Thierry et que celui-ci au lieu '' de les punir réussit à peine à les apaiser par la " douceur de ses discours. Souvent après que le " prêtre avait usé une longue vie à la conversion de " ces barbares, touchés de quelqvie présage inattendu, " d'un cri de guerre, d'une terreur panique, ils le " laissaient tout à coup seul dans son oratoire et " retournaient aux superstitions de leurs pères.
" Ceux même qui faisaient profession publique de *' christianisme portaient en secret des amulettes, " prenaient les augures, sacrifiaient au bord des fon- '• taines et allumaient le feu sacré au moyen de deux " morceaux de bois.
" Les mœurs étaient encore moins chrétiennes que " les croyances. L'esclavage et la polygamie régnaient " dans les manoirs des grands ; l'incendie et le pillage '* faisaient l'occupation de leurs journées, et l'orgie le " repos de leurs nuits."
Et cependant,somme toute, les Francs étaient encore les plus zélés et les plus fidèles de tous les peuples convertis ; leur avènement au christianisme fut le fait le plus éclatant, le plus décisif de cette période. La conversion de Clovis fut pour l'Europe occidentale, l'équivalent de ce qu'avait été, longtemps avant, pour l'empire, la conversion de Constantin ; le champ de bataille de Tolbiac est aussi célèbre que le pont de Milvius, * et l'épouse de Clovis, sainteJClotilde partage la gloire de la mère de Constantin, sainte Hélène.
Voici en quels termes émus Ozanam raconte ce grand événement. Ici, sur les bords du Saint- Laurent, un tel récit mérite de faire battre les cœurs de près de deux millions de catholiques d'origine française qui n'y doivent pas être plus insensibles qu'on ne l'est, ou qu'on ne devrait l'être sur les bords de la Seine.
" Le jour de Noël, 496, l'évêque Rémi attendait à " la porte de la cathédrale de Reims. Des voiles " peints, suspendus aux maisons voisines, ombra- " geaient le parvis. Les portiques étaient tendus de
* Aujourd'hui pont de MoH. Pour compléter le parrallèle, mentionnons le laharum et la sainte ampoule.
blanches draperies. Les fonts étaient préparés et les baumes versés sur le marbre. Les cierges odorants étincelaient de toutes parts ; et tel fut le sentiment de piété qui se répandit dans le saint lieu, que les barbares se crurent au milieu des parfums du paradis. Le chef d'une tribu guerrière descendit dans le bassin baptismal ; trois mille compagnons l'y suivirent. Et quand ils en sortirent chrétiens, on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la scolastique, c'est-à-dire tout l'héroïsme, la liberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde : c'étaient les Francs." " L'Eglise le comprit. Ces illustres évêques des Graules, qui veillaient depuis cent cinquante ans, pour attendre l'heure de Dieu, sentirent qu'elle était venue. Saint Rémi reconnut dans son néophyte un nouveau Constantin. Saint Avitus de Vienne écrivit : L'Occident a trouvé sa lumière." Le pape Ann stase, peu de jours après son élection, adressa une lettre à Clovis : " Nous nous félicitons, ô notre glorieux fils ! de votre avènement à la foi chrétienne, qui s'est rencontré avec le nôtre au souverain pontificat, car le siège de Pierre, en une si grande occasion, ne peut point ne pas tressaillir de joie quand il voit la plénitude des nations accourir à lui à pas pressés, et se remplir, dans l'espace des temps, le filet mystérieux que le pêcheur d'hommes a jeté en pleine eau, sur la parole du Christ."
Ajoutons à cette page pour la compléter, cette partie du prologue de la loi salique que cite notre auteur un peu plus loin.
" Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu'il garde " leur royaume et qu'il remplisse leurs chefs de sa " lumière et de sa grâce ! qu'il protège l'armée ; qu'il " leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie, " la paix, la félicité ! Que le Seigneur Jésus-Christ " dirige dans le chemin de la piété ceux qui gouver- " nent! Car cette nation est celle qui, petite en nom- " bre mais brave et forte, secoua de sa tête le dur "joug diss Romains, et qui après avoir reconnu la " sainteté du baptême orna somptueusement d'or et " de pierres précieuses, les corps des saints martyrs " que les Romains avaient consumés par le feu, " mutilés par le fer ou fait déchirer par les bêtes."
Des évêques ou des moines qui furent canonisés figurent à toutes les époques de cette histoire ; chacune d'elles a un saint pour présider à ses destinées. Pour faire un abrégé un peu complet, il faudrait écrire quelque chose qui ressemblerait à un calendrier ou à des litanies. Les noms de ces grands hommes sont pour la plupart familiers à beaucoup de nos lecteurs, d'autres sont moins connus, ou du moins ne le sont pas dans la proportion du rôle qu'ils ont joué.
Nous avons à peine nommé saint Rémi, de qui date la monarchie chrétienne en France ; du grand saint Éloi, dont bien des gens, qui mettent V histoire à V envers, n'ont qu'une idée grotesque, recueillie dans une sotte
chanson populaire. Saint Colomban, saint Augustin de Cantorbéry, saint Rupert, saint Boniface sont peutêtre moins ignorés. Mais qui connaît saint Séverin l'apôtre du Norique, saint Nicétius de Trêves, saint Virgile de Salzbourg, saint Ludger, saint Anschaire, l'apôtre des Scandinaves ?
Les conquêtes des Romains et les invasions des barbares avaient tellement sillonné le vieux monde que les mêmes hommes ont pu jouer des rôles importants dans des pays divers, qui aujourd'hui encore, malgré la grande facilité des communications, nous paraissent très éloignés les uns des autres. Ce fut le cas pour saint Séverin.
On appelait Rhétie et Norique la vaste contrée qui s'étend du pied des Alpes jusqu'au Danube; c'est aujourd'hui l'Autriche et la Bavière.
" C'était, dit notre auteur, le chemin le plus court " des invasions; ce fut celui de Eadagaise et d'Attila. " Après eux une partie des peuples qui les suivaient " s'établit dans ce beau pays. Nulle part la conquête " du sol, ne fut plus complète ; nulle part la conquête " des âmes ne fut plus laborieuse, ni la lutte plus " soutenue entre l'orthodoxie, maîtresse des villes " romaines et les croyances des barbares, attachés au " paganisme de leurs pères ou gagnés par l'arianisme " de leurs voisins.
" La mort d'Attila avait laissé le désordre parmi " les nations qu'entraînait sa fortune. Les restes de " cette formidable armée occupaient le Norique. Les
" habitants des villes, décimés par la guerre et la '• famine, suivaient du haut de leurs murailles les " rapides chevauchées de ces barbares qu'ils voyaient " enlevant les moissons et chassant devant eux les " troupeaux de captifs. Les garnisons délaissées et " souvent sans armes finissaient par abandonner " leurs postes. Le clergé même n'était plus maître " des esprits effrayés et beaucoup de chrétiens ne " sachant plus de quels dieux conjurer la colère, " allaient prier à l'église et ensuite sacrifier aux " idoles."
Ce fut dans ces terribles circonstances que parut au milieu de ces peuples un étranger, un inconnu, qui par des miracles de charité, de sagesse et de courage sut les rallier autour de lui et sauver au moins provisoirement les intérêts de TEglise et de l'humanité. Qui était-il ? d'où venait-il ? On ne le savait trop, mais on comprit de suite sa mission. Séverin qui parlait le latin, les langues de l'Orient et qui sut se faire bien vite aux exigences de sa nouvelle position avait vécu de la vie des anachorètes dans les déserts de l'Asie. C'est une des figures les plus intéressantes et les moins connues de cette époque.
Ozanam nous le représente occupé à la fois à sauver les villes romaines et les âmes des Germains. L'humble anachorète se transformait en chef de peuple, en négociateur et au besoin, en chef militaire.
" Il s'occupait de la défense militaire avec le calme " d'un vieux capitaine, organisant l'attaque et la
" retraite, recueillant d'abord les populations des " campagnes dans les villes avec leurs troupeaux et " leurs récoltes, abandonnant ensuite les villes mal " fermées pour réunir ses forces derrière des remparts " plus sûrs."
Quant aux Germains, " les plus farouches, les i)lus " gâtés par l'arianisme ou par l'idolâtrie, ne pouvaient " s'empêcher d'honorer un vieillard pauvre comme " eux, exempt des délicatesses et des vices qui leur " rendait la civilisation méprisable. Comment eussent- " ils considéré comme un ennemi celui qui bénissait " leurs enfants, guérissait leurs malades, se faisait " livrer ceux d'entr'eux qu'on amenait prisonniers,leur " servait à manger et à boire et les renvoyait libres ? "
Odoacre, qui devint plus tard un des derniers souverains d'Italie, alors qu'il était parmi les Germains recrutés pour la garde de l'empereur, fut désigné par saint Séverin d'une manière prophétique pour le grand rôle qu'il devait jouer. Il était d'une haute stature et comme il baissait la tête pour entrer : " Va, " lui dit Séverin, tu n'es vêtu que de misérables peaux, " mais le temps viendra où tu feras de grandes lar- " gesses." A Rome, ce barbare couronné n'oublia pas l'anachorète.
Un autre jour comme les Allemand ravageaient un des territoires qu'il protégeait, leur roi souhaita de voir Séverin. Le saint parla avec tant de fermeté que le chef barbare promit de rendre les captifs et d'épargner le pays; il avoua plus tard n'avoir jamais tant
tremblé dans aucun péril de guerre. Rien n'est plus beau que la scène de la mort du saint. " Il avait fait " venir près de lui le roi Fléthée et la reine Gisa, fou- " gueuse arienne dont il avait plus d'une fois com- " battu les violences. Après avoir exhorté le roi à se " souvenir de Dieu et à traiter doucement ces sujets, " il mit la main sur le cœur du barbare, et se tour- " nant vers la reine : " Gisa, lui dit-il, aimes-tu cette " âme plus que l'or et l'argent? " Et comme Gisa pro- " testait qu'elle préférait son époux à tous les trésors ! " Eh bien ! donc, reprit-il, cesse d'opprimer les justes, " de peur que leur oppression ne soit votre ruine. Je " vous supplie tous deux, en ce moment où je retourne " à mon maître de vous abstenir du mal, et d'honorer " votre vie par des actions bienfaisantes."
" L'histoire des invasions, ajoute Ozanam, a bien " des scènes pathétiques. Je n'en connais pas de plus *' instructive que l'agonie de ce vieux Romain, expi- " rant entre deux barbares et moins touché de la " ruine de l'empire que du péril de leurs âmes."
Si Séverin n'eut qu'un succès passager, si après sa mort ses disciples persécutés durent se sauver en Italie, chargeant sur leurs épaules le corps de leur maître, ce maître aussi courageux qu'habile avait fait gagner du temps à la civilisation et retardé le grand débordement : " En temps si désastreux, dit avec *' raison notre auteur, dix ans de délai pouvaient être " le salut du monde." Les hommes qui mettaient une digue au torrent, si provisoire qu'elle fût, étaient des
sauveurs. Tels furent saint Léon devant Attila, au passage du Mincio, saint Aignan sur les murs d'Orléans et saint Loup aux portes de Troyes et d'autres encore.
Mais le courage de ces hommes providentiels ne consistait pas seulement à marcher droit à la tente des conquérants, et à les arrêter au nom de Dieu, dans leurs courses terribles ; il consistait autant, et plus encore peut-être, à parler avec une sainte indépendance aux rois chrétiens, entraînés par leurs passions ou dévoyés par l'hérésie.
Saint Nicétius fut au nombre de ces prophètes, qui savaient dire aux grands : Non licet. De son évêché de Trêves, où il s'était fait remarquer par son amour des pauvres, par son horreur de l'injustice, il écrivait à l'empereur Justinien de la manière la plus sévère pour lui reprocher de s'être laissé gagner par l'hérésie. Il s'adressa aussi, avec non moins d'autorité, à la petite fille de Clotilde, devenue l'épouse d'un roi des Lombards, pour que, se souvenant de son aïeule, elle détachât son mari de l'arianisme. On pourrait peutêtre dire qu'il bravait ces souverains de loin ; mais voici ce qu'il fit à Théodebert: "Comme Théodebert " entrait un jour à l'église, entouré de ses leudes, " dont il négligeait de réprimer les injustices, Nicé- " tius interrompit les mystères: " Le sacrifice, dit-il " ne sera point achevé, si les excommuniés ne sortent " d'abord." Les excommuniés sortirent."
Cependant, ils eurent leur tour, Clotaire exila le
saint évêque qui fut rappelé par Sigebert. " Les Francs, " continue notre auteur, entourèrent de leurs respects " les dernières années de ce vieil évêque, qui passait " pour avoir connu les desseins de Dieu sur la race de " leurs rois. On disait qu'il avait vu en songe une " haute tour dont les créneaux touchaient au ciel. Le ■" Sauveur était debout sur le faîte et les anges se '' tenaient aux fenêtres. Or l'un d'eux avait dans les *' mains un grand livre, où il lisait l'un après l'autre " les noms de tous les rois qui avaient été ou qui se- " raient un jour, en marquant le caractère de leur *' règne et la durée de leur vie; et après chaque nom " tous les anges répondaient Amen. Grégoire de Tours *' rapporte ce rêve, et le trouve prophétique ; rien ne " peint mieux en effet la mission des Francs que cette " intervention de Dieu même, faisant lire aux anges " les commencements d'une histoire qui devait être " pour ainsi dire la sienne : G esta Dei per Francosy
Le rôle des évêques a été plus grand en France, somme toute, que celui des moines, bien que la patrie de nos ancêtres aît été couverte d'abbayes et qu'elle aît eu les célèbies monastères de Cluny, de Citeaux et de Clairvaux.
" S'il est vrai que la France ait été faite par des " évêques, dit M. de Montalembert, il est bien plus '* vrai encore que l'Angleterre chrétienne a été faite *' par des moines. De tous les pays de l'Europe c'est " celui qui a été le plus profondément labouré par le *' soc monastique. Ce sont les moines, et les moines
" seuls, qui ont porté, semé et cultivé dans cette île " fameuse la civilisation chrétienne.
" D'où venaient ces moines ? de deux courants très " distincts, de Rome et d'Irlande. Le christianisme " britannique est né du concours et quelquefois du " conflit des missionnaires monastiques de l'Église " romaine et de l'Eglise celtique." (*)
Ozanam pour traiter cette partie de son sujet commence par l'Irlande, ayant bien soin de rattacher, au moins un des courants, qui contribuèrent à l'établissement du christianisme en Angleterre, au sol de la Gaule.
" On ne remarque pas assez, dit-il, que les Romains " finissaient quand les Germains commençaient à " peine, que la première de ces deux races était trop " vieillie pour achever l'éducation de la seconde, et " qu'entre elles il avait fallu pour ainsi dire une autre " génération pour soutenir la chaîne et former le " nœud. C'est la fonction de la race celtique, qu'on " voit de bonne heure couvrir, comme d'une couche " féconde, une partie de la Germanie, de l'Italie et de " l'Espagne, la Gaule, la Bretagne et l'Irlande. La " culture latine se propagea bientôt chez ces peuples " dociles. La moitié des grands écrivains de Rome " sortent des provinces celtiques, de la Tarragonaise, " de la Narbonnaise, de la Cisalpine ; et dès la fin du
(*) Les Moines d^ Occident, 3e volume, p. 8 et 9.
' siècle, les rhéteurs gaulois tiennent école d'élo- ' quence chez les Bretons. Nulle part, le christianisme ' ne trouva des cœurs plus inclinés et des communi- ' cations plus rapides. L'Eglise des Gaules enveloppa ' bientôt dans son prosélytisme le reste des nations ' celtiques ; et pendant qu'elle envoyait, en 429, saint ' Loup de Troyes et saint Germain d'Auxerre paci- ' fier les troubles que l'hérésie pélagienne excitait ' chez les Bretons, un Gallo-Romain appelé Patricius, ' formé à la vie religieuse dans les monastères de * Marmoutiers et de Lérins, avait entrepris et presque ' achevé en trente-trois ans la conversion de l'Ir- ' lande."
Dès les premiers temps de sa conversion, l'Irlande, qui fut nommée "l'Ile des saints," se couvrit de monastères : couvents d'hommes et couvents de femmes, vivant sous une même règle, sous une même direction. C'est là, pour bien dire, que commença l'éducation systématique de la femme, institution toute chrétienne, comme le fait remarquer notre auteur. L'esprit poétique des anciens bardes se communiqua aux cénobites ; les monastères furent là, plus encore que partout ailleurs, les sanctuaires de la science et de la littérature. Les religieuses de Kildare qui entretenaient auprès de l'église de Ste-Brigitte un feu bénit, qui brûlait encore au bout de six cents ans, furent célèbres par leurs travaux littéraires. Cette vie d'étude et de recueillement bien loin cependant d'apaiser ces imaginations celtiques si ardentes, les exaltait encore pavantage. 20
" Ces hommes, dit Ozanam, qui avaient cherché la " paix dans la solitude, ne l'y trouvaient pas ; ils se sen- " talent pressés d'en sortir, de répandre ce feu de la " science sacrée qui les brûlait, d'évangéliser les infi- " dèles et les chrétiens dégénérés. Dans leurs songes, " dans leurs extases, les anges les appelaient pour " leur montrer des peuples assis à l'ombre de la mort ; " ils voyaient la mer s'ouvrir devant eux, ou se chan- '' ger sous leurs pas en une prairie émaillée de fleurs. " Ils franchirent le détroit et se répandirent sur les *' rochers des Hébrides, sur les hautes terres de l'Ecosse " et dans le Northumberland : ils passèrent en Neustrie " et en Flandre, traversèrent le continent, pénétrèrent "jusqu'au fond de l'Espagne et de l'Italie, où plu- " sieurs d'entre eux occupèrent des sièges épiscopaux. " Du dixième siècle au onzième, c'est-à-dire précisé- " ment quand toute science et toute piété menaçaient '' de s'éteindre, ces maîtres infatigables ne cessaient " de sillonner l'Europe, ouvrant des écoles monas- " tiques, enseignant dans celles qu'ils trouvaient " ouvertes ; et, si les auditeurs leur manquaient, se " tournant vers le peuple et criant sur les places " publiques : " Qui veut acheter la sagesse ? " Mais '' une sorte de piété filiale les poussait de préférence "vers. ces églises des Gaules, d'où ils avaient reçu " l'Évangile. Ils y rapportaient la vigueur d'une race " dont le sang n'était pas mêlé, et qui ne connaissait " pas les mœurs relâchées du Midi."
Deux des plus célèbres parmi ces missionnaires por-
talent presque le même nom. C'étaient saint Columba et saint Colomban. L'un, qui fut l'apôtre de la Calédonle, sortait du grand monastère de Clonard, l'autre qui fut le réformateur des Francs et des Gaulois et l'apôtre de la Germanie, sortait de la non moins célèbre abbaye de Bangor.
Tous deux, quoique bien différents sous d'autres rapports, sont remarquables par cette tendresse pour la nature animée, qui, on l'a vu, fut plus tard un des caractères les plus saillants de saint François d'Assise et de ses disciples. *
* La légende de la cigogne de saint Columba, retiré dans cette île d'Iona, l'une des Hébrides, qu'il a rendue si célèbre, est ainsi rapportée par M. de Montalembert : " Jamais cette mélan- " colie patriotique ne s'eftaçadesoncœur, et bien plus tard dans " sa vie, on la vit reparaître dans une circonstance où perce le " regret obstiné de son Irlande perdue, à côté de sa tendre et *' vigilante sollicitude pour toutes les créatures de Dieu. Un " matin, il appelle un des religieux d'Iona, et lui dit : " Va t'as- " seoir au bord de la mer sur la grève de notre île à l'ouest et " là tu verras arriver du nord de l'Irlande une pauvre cigogne " voyageuse, longtemps ballottée par les vents, et qui, tout épuisée " de fatigue, viendra tomber à tes pieds sur la plage. Il faut la " ramasser avec miséricorde, la soigner et la nourrir pendant " trois jours ; après ces trois jours de repos, quand elle sera " ranimée et qu'elle aura repris toutes ses forces, elle ne voudra " pas prolonger son exil parmi nous; elle révélera vers la douce " Irlande, sa chère patrie où elle est née. Je te la recommande ** ainsi parce qu'elle vient du pays où je suis né moi-même."
" Tout arriva comme il l'avait prévu et ordonné. Le soir du " jour où le religieux avait recueilli la voyageuse, comme il ren- ** trait au monastère, Columba no lui fit aucune question, mais " lui dit: *• Que Dieu te bénisse, cher enfant, toi qui as eu soin
Bien d'autres moines irlandais avaient prêché sur le continent avant saint Colomban ; mais celui-ci fit époque et peut être considéré comme le type de ses devanciers et de ses successeurs. Voici comment on nous le peint à son arrivée à la cour du roi Gontran, dans un temps où les mœurs souffraient des malheurs de la guerre et de la négligence des prélats.
" C'était un homme d'environ trente ans, d'une " beauté qui attirait tous les regards. Nourri de bonne *' heure aux lettres divines et humaines, versé dans la
" de l'exilée : tu la verras dans trois jours regagner sa patrie." " Et en effet, au terme prédit, elle séleva de terre devant son " hôte, puis après avoir cherché un moment sa route dans les '' airs, elle dirigea son vol à travers la mer, droit sur l'Irlande." Les Moines d. Occident, 3e volume.
Cette légende, avec quelques variantes — les légendes en ont toujours — fut racontée ici dans un sermon par le regretté Mgr Conroy, évêque d'Ardagh et délégué apostolique. On lit dans la Revue de Montréal : année 1878, page 590.
" Quelles larmes abondantes ne versèrent point les compa- *' triotes de Mgr Conroy, lorsque dans un sermon de la clôture ** du mois de Marie, à l'église de Saint- Patrice à Québec, il leur " raconta la touchante histoire de saint Columba qui, s'était " réfugié avec ses compagnons dans une île de l'Atlantique et " se fit apporter pour le réchauffer dans son sein un pauvre " oiseau venu des côtes de l'Irlande et que la tempête avait jeté <' sur ces parages lointains ! Mais l'évêque d'Ardagh n'avait-il " pas un secret pressentiment du soit qui l'attendait lui-même, " lorsqu'il se comparaît à ce pauvre oiseau ? Ne devait-il pas " mourir sur une île brumeuse de l'Atlantique, loin de sa patrie, »* loin de son vieux père et de sa vieille mère, qui se faisaient <* déjà une si grande joie de le voir revenir et bientôt peut-être " revêtir la pourpre romaine ? "
" grammaire, la rhétorique, la géométrie et les saintes " Écritures, son savoir et sa piété avaient fait l'aclmi- *' ration des religieux de Bangor, parmi lesquels il " avait passé sa jeunesse. Après de longues épreuves, ^' il s'était cru inspiré d'aller, comme Abraham, servir " Dieu sur une terre lointaine. Deux moines l'accom- " pagnaient. Le roi, touché de l'austérité de ces pèle- " rins, leur permit de se choisir une demeure dans " ses états. Ils s'enfoncèrent donc dans les Vosges, et, ^ à l'endroit le plus âpre et le plus désolé, sur les " ruines de deux bourgadee romaines, au milieu " desquelles les idoles des païens étaient encore " debout, ils fondèrent successivement les trois monas- *' tères d'Anegrai, de Luxeuil et de Fontaines. En " effet, ces colons du désert avaient attiré un grand *' nombre de disciples par le spectacle de leurs vertus, " par le triomphe du travail et de la prière sur la sté- " rilité du sol et les terreurs de la solitude. On croyait " que toute la nature était soumise à des hommes qui " avaient chassé les ours et fécondé les rochers ; lors- " que saint Colomban traversait les forêts voisines, " on disait que les oiseaux venaient se jouer autour " de lui, et que les écureuils descendaient des arbres, " pour se poser sur sa main. Il ne faut pas s'étonner " si les cœurs ne résistaient pas à une parole qui tou- " chait les bêtes sauvages, si de tous côtés les nobles " amenaient leurs fils, et si, la communauté s'accrois- " sant chaque jour, au bout de vingt ans, ce foyer " commençait à percer de ses clartés les ténèbres de " l'Église franque et à troubler le sommeil du clergé."
Le courage de Colomban envers la terrible reine Brunehaut, aïeule de Thierry II, ne dépare point les exemples d'indépendance donnés par Nicétius et d'autres évêques. Craignant de voir s'affaiblir son autorité si une jeune reinemontait sur le trône, Brunehaut avait encouragé les désordres de son petit-fils et quoiqu'elle connût les reproches que Colomban avait adressés au roi et les conseils qu'il lui avait donnés, elle eut l'audace de l'inviter à bénir les enfants des concubines: " Sache, répondit l'apôtre, que ceux-ci ne porteront jamais le sceptre royal, car ils sortent d'un mauvais lieu." Brunehaut se vengea et fit exiler le saint moine après l'avoir chassé de Luxeuil, le principal monastère qu'il avait fondé, et qui a donné tant de grands hommes à l'Église. Mais le vaisseau qui devait le rapatrier fut rejeté sur la plage; Colomban se rendit auprès dcThéodebert, roi d'Austrasie et celuici le chargea d'évangéliser les Germains ses voisins. Les Francs d'Austrasie avaient un grand intérêt à convertir les peuples placés sous leur dépendance : les Allemans, les Thuringiens et les Bavarois. Pendant trois ans, Colomban se dévoua avec l'énergie et l'enthousiasme de sa race à la tâche difficile qu'il avait entreprise, puis il se découragea et s'éloigna de ce qu'il appelait " un nid de vipères," pour passer en Lombardie où il fonda le couvent de Bibbio. Il y mourut en 615, à l'âge de 65 ans ; sa carrière a été beaucoup discutée. On l'a taxé d'inconstance, on lui a reproché son attachement aux usages religieux de son pays, et
la grande liberté avec laquelle il adressait des remontrances au pape Boniface IV. Pour nous, tout se résume en un seul mot : c'était un véritable irlandais ; il en avait les qualités et les défauts.
Quoiqu'il en soit, il laissa derrière lui un disciple éloquent qui, parlant la langue des Allemans, reprit en sous-ordre et accomplit non sans éclat la tâche abandonnée par son maître : ce fut Gallus ou Gall, le fondateur de la célèbre abbaye de Saint-Gall.
Ozanam rapporte à son sujet, comme au sujet de saint Colomban, une foule de traits légendaires, que nous laissons de côté bien à regret.
Pendant tout ce temps s'opérait lentement la fusion des Gallo-Romains avec les Francs ; et à ces éléments vint s'ajouter au neuvième et au dixième siècle, celui d'une autre race germaine : les Scandinaves ou Normands * C'est à la conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, autant peut-être qu'à la conquête romaine, qu'est due la très grande ressemblance de bien des choses dans le droit et les institutions des Anglais avec ceux des Romains, ressemblance dont M. de Montai embert ne nous paraît pas
* Les Scandinaves s'étaient établis en Angleterre avant de commencer à ravager la France. Ils finirent par se fixer dans la province qui porte maintenant leurnom, l'ancienne Neiistrie, et à s'y mêler avec la vieille population. Comme avaient fait autrefois celles des peuplades germaniques, qui s'étaient alliées aux Romains, ils aidèrent à repousser de nouveaux envahisseurs de la même race qu'eux-mêmes.
avoir tenu assez de compte. L'espace nous manque pour insister ici sur ce que nous avons dit plus haut de l'identité des éléments qui, dans des proportions bien différentes, ont formé les deux plus grandes nations des temps modernes, la France et l'Angleterre. Pour nous, Canadiens-Français, la recherche de ces origines serait intéressante et même utile à bien des points de vue.
Pour en revenir aux missions irlandaises, Kilian parut à la cour de Thuringe comme saint Colomban s'était présenté à celle d'Austrasie. Il ne semble pas qu'il eût un grand succès ; mais les Bavarois offraient plus de facilité que les Thuringiens. Ils étaient établis dans la Rhétie et le Norique, aux lieux mêmes où nous avons vu saint Séverin faire tant de prodiges. Deux moines de Luxeuil furent chargés de prêcher à ce peuple et leur parole ne fut pas sans effet sur les infidèles et sur les hérétiques. Plus tard, l'évêque Rupert de Worms fonda la ville de Salzbourg sur les ruines de la vieille cité romaine de Juvava, dans un endroit redevenu sauvage. Il fut canonisé, comme le fut aussi un de ses successeurs, le moine Virgile, qui fit bâtir la cathédrale de Saint- Rupert. On a comparé Virgile à Galilée, et son procès pour avoir soutenu l'existence des antipodes est devenu, comme celui du célèbre astronome, une thèse antipapale ; mais comme le fait remarquer notre auteur, si l'on avait trouvé qu'il manquait d'orthodoxie de son vivant, il n'est guère probable qu'on l'eût mis sur les autels après sa mort.
Voici comment Ozanam termine le chapitre qu'il a intitulé : Prédication des Irlandais, chapitre intéressant pour nous à plus d'un titre. Après avoir nommé les vingt évêchés fondés à cette époque sur le territoire des Germains et avoir constaté qu'ils correspondaient à huit anciennes provinces romaines, il ajoute: " C'était la frontière du Rhin et du Danube, telle que la politique d'Auguste la traça, celle qu'Adrien couvrit d'une ligne de fortifications. L'Evangile, au septième siècle, n'avait donc fait que reprendre un terrain perdu : il avait mis tout ce temps à retrouver les limites que ses premières prédications atteignaient déjà, à reprendre les villes dont les Césars avaient bâti les basiliques, dont les évêques siégeaient au concile d'Arles, de Sardique et d'Aquilée. Tant de fatigue n'aboutissait qu'à réparer l'œuvre détruite de la civilisation romaine. Il fallait maintenant la poursuivre, s'établir dans la grande Germanie, où Drusus, Marc-Aurèle, Probus, avaient pénétré sans y laisser rien de durable, et que le sénat n'osa jamais réduire en province. Cet effort devenait nécessaire pour la sécurité même de la société chrétienne. Le voisinage des païens était en même temps un scandale, une tentation et une menace. Il fallait passer la frontière des Romains ou céder comme eux : car c'est le sort des conquêtes, de ne pouvoir s'arrêter sans que, tôt ou tard, elles reculent. Le christianisme sembla donc rassembler ses forces. A la prédication des Irlandais succéda
" celle d'un peuple pour qui la Germanie ne devait " plus être une terre étrangère. Au concours del'épis- " copat et du monachisme s'ajouta une intervention " plus active de la papauté, et un grand homme se " rencontra pour être le lien de tant de puissances et " l'instrument libre de leur dessein."
Le grand homme dont il est ici question n'est autre que le pape saint Grégoire le Grand. Son mot : Angli sunt ; si christiani essent, angeli forent est célèbre. Ce mot avait été dit lorsqu'il n'était encore qu'un moine de l'ordre de Saint- Benoît ; devenu souverain pontife il n'oublia pas les jeunes esclaves aux blonds cheveux, aux figures presque célestes qui le lui avaient inspiré. Par son ordre, Augustin accompagné de quarante moines partit pour reconquérir l'Angleterre. Les Anglo-Saxons maîtres depuis un siècle et demi de la Grande-Bretagne avaient presqu'anéanti la chrétienté bretonne.
On peut juger du changement rapide qu'opérèrent les envoyés de Grégoire par ces deux faits : en 586, l'évêque de Londres et celui d'York durent se réfugier dans le pays de Galles, emportant avec eux les corps des saints; en 597, onze ans plus tard seulement, Augustin devenu archevêque de Cantorbéry baptisait dix mille infidèles après avoir converti Ethelbert, le roi de Kent. Pour le bien, comme pour le mal, il faut dire: cherchez la femme; c'est encore une femme, Berthe, fille du roi des Francs et épouse d'Ethelbert, qui est l'instrument de la grâce divine.
Ici se place une grave question d'histoire ecclésiastique, qui a occupé beaucoup d'écrivains et que M. de Montalembert résout dans le même sens qu'Ozanam. Cette question est double, elle a été soulevée et pour l'Eglise d'Irlande et pour l'Eglise bretonne. Jusqu'à quel point ces communautés primitives ont-elles affirmé leur indépendance de Rome? Y a-t-il eu réellement, à part l'hérésie de Pelage, qui fit tant de prosélytes dans les deux Bretagnes, y a-t-il eu quelque chose qui ressemblât à une hérésie ou à un schisme? Les Irlandais ou les Bretons furent-ils à un moment donné les ennemis de Rome?
Pour ce qui est des premiers, bien que saint Patrice ait eu des différends avec les moines gallois qui l'accompagnaient, il ne paraît pas que ceux-ci aient fait souche de schismatiques ou d'hérétiques dans l'Ile des saints.
" Quoiqu'il en soit de ces dissentiments, dit M. de " Montalembert, ils ne portèrent aucune atteinte ni à '' la foi catholique, puisque le pélagianisme, l'hérésie " dominante en Bretagne, ne prit jamais pied en " Irlande, ni à l'ascendant du grand missionnaire " romain, puisqu'il est resté le premier et le plus " populaire des saints dans la catholique Irlande."*
* Les Moines d'Occident^ ^^ volume, p. 83. Pelage était né dans la Grande-Bretagne au quatrième siècle. Il vint à Kome et fut l'ami de saint Augustin, le grand évêque d'Hippone. Son hérésie, porte sur la grâce, le libre arbitre, le péché origi-
'' On a bien tort, dit Ozanam, de répéter que l'Église *' d'Irlande, nourrie des doctrines de l'Asie, repous- " sait l'autorité des papes et que ses moines de concert " avec les Guidées de Bretagne sauvèrent l'indépen- " dance religieuse.
'' Parcourez ce qui reste de ces premiers siècles, les " décrets des conciles nationaux, vous y retrouverez " tout ce que les ennemis de Rome ont rejeté. Les *' dissidences se réduisent à trois points : la forme de *' la tonsure, les cérémonies accessoires du baptême, *' et l'époque où il fallait célébrer la Pâques."
L'hypothèse d'une église nationale celtique ne se soutient pas mieux pour la Grande-Bretagne que pour l'Irlande. Il est bien vrai que saint Augustin de Cantorbéry fut mal reçu par le clergé du pays de Galles. Les points de dissidence étaient les mêmes ; mais il s'y ajoutait un sentiment de répulsion, qui s'explique s'il ne se justifie point. Ce nouvel archevêque, qui leur arrivait de l'étranger, qui avait fait ses débuts à la cour d'un roi anglo-saxon, ne disait rien de bon à ces populations si maltraitées par leurs conquérants.
nel, la nécessité du baptême. Il fut combattu par des Pères de l'Église, par son ancien ami surtout, et condamné par plusieurs conciles. Quelques écrivains font naître saint Patrice en Ecosse; il paraît certain qu'il naquit dans les Gaules, près de Boulogne. Le principal auteur de cette hypothèse saugrenue d'une ancienne église protestante chez les Celtes est Usher : On the religion of ancient Ireland and Brittanny. M. Thierry s'y est laissé prendre.
Il y a plus, les Gallois ne voulurent point prêcher l'Évangile à leurs ennemis, il semble qu'ils se soient réservé de les haïr jusque dans l'autre monde. Leur obstination fait songer à ce Cacique, qui prêt à recevoir le baptême, s'y refusa après qu'on lui eût dit que les Espagnols aussi allaient en paradis. Peut-être les Bretons craignaient-ils de plus que les Anglo- Saxons, après les avoir persécutés comme nation ne vinssent à les dominer encore dans le sanctuaire, s'ils entraient dans le giron de l'Église. Enfin le missionnaire romain peut avoir eu quelques torts à leur égard ; mais il n'eut certainement pas celui que lui reprochent certains historiens : de s'être vengé en livrant les Gallois aux fureurs des Saxons païens et d'avoir été la cause du massacre d'une multitude de moines. Il y avait longtemps qu'il était mort, lorsque se passèrent ces tristes événements; ce qui a pu donner lieu à cette calomnie, c'est sans doute la menace prophétique qu'il fit. Le simple bon sens ne disait-il -pas, du reste, qu'en refusant de convertir leurs ennemis, les Gallois rejetaient une chance de salut pour eux-mêmes, en ce monde aussi bien que dans l'autre? Augustin, en prévoyant ces malheurs, ne donnait-il jms une nouvelle preuve de sa sagesse et de sa charité ?
Il était du reste soutenu dans la lutte par saint Grégoire, qui montrait pour cette mission une sollicitude sans égale. On trouve dans des extraits de leur correspondance les marques d'une intelligente libéra-
lité; les conseils du pape sont pleins de sagesse, de modération et de tendresse tant pour la nouvelle Église que pour le dévoué missionnaire. " La première " maxime de sa politique si différente de celle que " l'ancienne Rome avait pratiquée, c'était d'abhorrer " la conquête par les armes et de ne rien devoir " qu'au libre assentiment des esprits."
De là des sortes de controverses publiques qui précédaient les conversions. Le langage que tenaient les chefs saxons était quelque fois plein de poésie, et nous rappelle les discours de nos anciens aborigènes, en de pareilles rencontres, tels qu'ils ont été rapportés dans les Relations des Pères Jésuites. Qu'on lise ces paroles d'un des conseillers d'Elwin, roi des Northumbres : "0 roi, s'écrie-t-il, telle me paraît êtrela vie del'hom- " me sur la terre, en comparaison dutemps qui la suit " et dont nous ne savons rien. C'est comme en hiver, " quand vous êtes assis au festin avec vos chefs et vos " officiers, et qu'un grand feu allumé au milieu de la " salle réchauffe tout entière, pendant qu'au dehors " tout est enveloppé d'un tourbillon de neige. Alors, " s'il arrive qu'un passereau traverse la salle, entrant " par une ouverture et sortant par l'autre, tant qu'il " est dedans il n'est point battu par l'orage ; mais *' après un court intervalle de sérénité, il disparaît, " passant de la tempête à la tempête. Telle est la vie " humaine dont nous voyons un court moment; mais " nous ignorons ce qui la précède et ce qui la suit. " C'est pourquoi, si cette doctrine nouvelle vient nous
" apprendre quelque chose de plus certain, il semble " qu'il faudra la suivre."
Quatre- vingt douze ans de prédication achevèrent la conversion de l'Angleterre. Telle était la vénération dont le métropolitain, résidant à Cantorbéry, et les quatorze évêques ses suffragants étaient environnés, qu'on voulut les voir et dans les assemblées publiques et dans les cours de justice où ils siégeaient. Les deux monastères fondés par saint Augustin avaient prospéré ; les essaims sortis de ces ruches en ayant formé d'autres, l'Angleterre comptait plusieurs milliers de moines. Tout cela était dû autant à la protection constante du pape, qu'à l'habilité et au courage de son représentant et de ses successeurs. Aussi M. de Montalembert, après avoir décrit l'église du monastère qui à Rome aujourd'hui porte le nom de Saint- Grégoire, a-t-il raison de s'adresser aux Anglais protestants et d'attirer leur attention sur ce lieu vénérable ; on y montre encore la chaire où le saint prêchait, et l'autel devant lequel il a dû tant prier pour la conversion de ses chers Anglais :
"Où est donc l'Anglais digne de ce nom qui, en " portant son regard du Palatin au Colisée, pourrait " contempler sans émotion et sans remords ce coin de " terre d'où lui sont venus la foi et le nom de chré- " tien, la Bible dont il est si fier, l'Eglise même dont " il a gardé le fantôme? Voilà donc où les enfants "esclaves de ses X^^ux étaient recueillis et sauvés ! " Sur ces pierres s'agenouillaient ceux qui ont fait sa
" patrie chrétienne ! Sous ces voûtes a été conçu par " une âme sainte, confié à Dieu, béni par Dieu, " accepté et accompli par d'humbles et généreux *' chrétiens, le grand dessein ! Par ces degrés sont " descendus les quarante moines qui ont porté à " l'Angleterre la parole de Dieu, la lumière de l'Évan- " gile avec l'unité catholique, la succession aposto- " lique et la règle de saint Benoît ! Aucun pays n'a " reçu le don du salut plus directement des papes et " des moines, et aucun hélas ! ne les a sitôt et si " cruellement trahis." (*)
Après leur conversion les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne, firent comme les Irlandais, ils rendirent au continent les bons offices qu'ils en avaient reçus. Leurs moines avaient un grand avantage sur les moines irlandais, c'était celui d'une commune origine avec les Germains. Ils montrèrent peutêtre aussi un sens plus pratique et naturellement une plus grande connaissance du caractère national.
Saint Boniface est celui dont le nom est le plus connu. Tout grand événement historique se traduit et se résume par un nom d'homme. Saint Colomban est demeuré le représentant de la prédication irlan-
(*) Sous le porche de cette église on voit les tombes de quelques Anglais et, entr'autres inscriptions, celle-ci : " Ci-git Robert Pecham, anglais catholique qui, après la rupture de l'Angleterre avec l'Église, a quitté sa patrie, ne pouvant supporter d'y vivre sans la foi, et qui, venu à Rome, y est mort, ne pouvant supporter d'y vivre sans patrie."
daise sur le continent, saint Boniface, celui de la prédication anglo-saxonne.
Son nom était Winfried ; ce fut le pape Grégoire II qui en le sacrant évêque régionriaire, c'est-à-dire sans diocèse, lui imjDosa le nom de Boniface sous lequel il a été canonisé. (*)
C'était lors de son second voyage à Rome ; il y était allé une première fois après une mission infructueuse dans la Frise, Grégoire II l'avait renvoyé avec des pouvoirs très étendus " le laissant libre " d'observer les peuples et comparable à l'abeille, qui " voltige autour des fleurs d'un jardin avant de se *' reposer sur le calice qu'elle a choisi."
Il parcourut alors la Lombardie, la Bavière, la Thuringe et la France orientale ; mais se sentit encore attiré vers la Frise où avait commencé son apostolat et où il devait se terminer d'une manière bien tragique. Ses succès, cette fois, furent tels que l 'évoque Wilbrod voulut l'associer à l'épiscopat. Eftrayé de cette proposition, il s'enfonça dans l'Allemagne et poussa dans le pays des Hessois, jusqu'aux frontières des Saxons ; il baptisa plusieurs milliers d'infidèles, et voyant qu'il y avait une grande moisson à recueil-
(^) Les papes se succédaient rapidement à cette époque. Depuis le ix)ntificat de saint Grégoire le Grand, jusqu'à celui de saint Grégoire II, dans un espace de 111 ans seulement, il n'y eut pas moins de 24 souverains pontifes, sans compter les anli' papes.
lir, il fit ce second voyage à Rome dont nous avons parlé. Revenu évêque, il résolut de frapper un grand coup, ce qu'il fit à la lettre, en abattant un arbre séculaire qui était pour les païens, et pour beaucoup de gens flottant encore entre les deux religions, un objet de superstition des plus vénérés et des plus redoutables.
" Une grande multitude de barbares était accourue " à Geismar, autour du chêne de Thor, menaçant de " défendre à main armée ce dernier signe du culte de " leurs pères et de mettre à mort l'ennemi des dieux. " li'évêque parut entouré de ses clercs. Aux premiers ^' coups de cognée, un grand vent que l'on regarda " comme un signe du ciel fit plier le chêne gigan- " tesque. Il s'inclina sous le poids de ses branches, *' et tomba se brisant en trois endroits, de sorte que " sans aucun travail il se trouva partagé en quatre " grands troncs d'une égale longueur. La foule des " idolâtres rétracta ses imprécations et loua le Dieu " des chrétiens. Du bois de l'arbre sacré on cons- " truisit un oratoire en l'honneur de saint Pierre."
A travers mille obstacles dont le moindre n'était pas la conduite d'une partie du clergé, le nouvel évêque se mit à reconstruire l'œuvre tant de fois détruite et reprise, de la conversion des Germains, et à réunir les débris qu'avaient laissés derrière eux ces grands hommes :Séverin,Nicétius,Rupert et Colomban que nous n'avons fait qu'entrevoir dans cette rapide analyse d'une esquisse elle-même déjà bien rapide.
Ozanam nous fait descendre dans la vie intime de Boniface, il nous le montre tout autre pour lui-même qu'aux yeux de la foule : plein de courage, de hardiesse, de fermeté à l'extérieur ; timide, scrupuleux, et sensible à l'excès au dedans. Mais Boniface, comme bien des saints et des grands hommes luttait sans cesse contre lui-même. Il était dans sa nature de s'appuyer sur autrui, d'implorer du secours ; et il devait dire souvent avec le psalmiste : Levavi occulos in montes unde veniet auxilium mihi. Ce secours, il le cherchait surtout à Rome et en Angleterre. De Rome, il recevait des pouvoirs toujours de plus en plus étendus, des consolations, des encouragements et de sages conseils pleins de douceur et de modération. D'Angleterre, il lui venait des lettres remplies de sympathie, des manuscrits précieux, entr'autres les "Questions de saint Augustin avec les réponses de Grégoire le Grand, " des ornements sacerdotaux, des cloches, enfin des moines et des religieuses.
" Lioba, belle comme les anges, ravissante dans ses " discours, savante dans les écritures et dans les saints " canons, gouverna l'abbaye de Bischofsheim. Les " farouches germaines, qui, autrefois, aimaient le " sang, et se mêlaient aux batailles, venaient mainte- " nant s'agenouiller au j)ied de ces douces maîtresses. " Le silence et l'humilité ont caché leurs travaux aux " regards du monde ; mais l'histoire marque leur " place aux origines de la civilisation germanique : la " Providence a mis des femmes auprès de tous les " berceaux. "
La correspondance de saint Boniface avec une de ses parentes montre de part et d'autre une grande culture d'esprit ; nous en parlerons plus loin. Le saint avait la faiblesse de faire des vers, dit plaisamment Ozanam, qui, on l'a vu, en faisait lui-même. Cette faiblesse a été celle de saint Grégoire de Nazianze, de saint Bonaventure, de saint Thomas d'Aquin, et le pape régnant Léon XIII n'en est pas exempt. *.
Boniface crut devoir faire un troisième voyage à Rome, et se rendit auprès de Grégoire III, pontife rempli de la même sollicitude qu'avaient manifestée ses prédécesseurs pour ces importantes missions. Il resta un an dans la ville éternelle, travaillant avec le pape aux affaires de la France et de la Germanie et prêchant d'église en église, suivi partout d'une grande foule de pèlerins, venus de tous les pays de l'Occident.
Il avait déjà tenu plusieurs conciles qui marquèrent dans l'histoire ecclésiastique pour cette partie de la chrétienté. Il en tint encore un à son retour. Dans l'un de ces conciles on fit un catalogue des superstitions païennes qui obscurcissaient encore les lumières de la foi. C'est un curieux document à consulter.
Boniface s'occupa des rapports avec le pouvoir politique, et le hras séculier^ à la suite de ces conciles ap-
* Voir : Leonis XIII pontificis maximi carmina collegit atque italicè interpretatus est Jeremias Brunelliiis ; magnifique volume publié par l'Institut du Patronage du Saint-Esprit, auquel le pape a donné la propriété de cet ouvrage.
paraît, on peut le dire, pour la première fois, dans l'histoire ecclésiastique de cette partie de l'Europe. Le pape Zacharie lui avait confié en 748, l'Eglise de May ence, érigée en métropole, ayant sous sa juridiction Tongres, Cologne, Worms, Spire et Utrecht. Le nouvel archevêque était plutôt un primat pour toutes les régions germaniques, et il étendit sa sollicitude aux intérêts généraux de la chrétienté.
Charles Martel n'avait donné aux œuvres de ce grand apôtre qu'un appui peu efficace. Sa victoire sur les Sarrasins, qui avait sauvé la civilisation d'un des plus grands dangers qu'elle ait courus, en avait fait naître d'autres. Ce maire du palais paya ses leudes ou feudataires par des bénéfices et même des évêchés ; de là, un clergé peu édifiant et des abus qu'il était difficile de réprimer.
Carloman et Pépin le Bref, firent davantage pour l'Eglise, et c'est une question historique de savoir si ce fut saint Boniface qui sacra ce dernier après que les chefs Francs, réunis à Soissons, l'eurent élevé sur le bouclier, pour mettre fin au règne des rois fainéants. Notre auteur se prononce pour l'affirmative.
A tous ces gouvernants et même aux souverains pontifes, le zélé missionnaire écrivait avec une liberté et une indépendance qui rappellent celles que l'on a reprochées à saint Colomban. Au pape Zacharie à qui il dénonçait les abus et les divertissements que l'on tolérait à Rome, il ne craignait point dédire : " Si des '' hommes charnels, qui ne savent rien, voient prati-
" quer à Kome ce que nous leur défendons comme " péché, ils le croiront permis par l'Eglise, et en tire- " ront une accusation contre nous, un scandale pour " eux. "
Il obtint de Carloman une concession pour l'abbaye de Fulda que son disciple Sturm établit par ses ordres et qui fut plus tard la rivale de Saint-Gall. C'était en pleine forêt que l'on avait courageusement commencé cette grande entreprise. L'intention du saint archevêque était d'y finir ses jours. " C'est là, écri- " vait-il au pape, qu'avec le bon plaisir de Votre Sain- " teté, j'ai résolu de donner un repos de quelques " jours à mon corps brisé par la vieillesse, et de choi- " sir une sépulture, car cet endroit est dans le voisi- " nage des quatres peuples auxquels, par la grâce de " Dieu, j'ai annoncé la parole du Christ. "
Mais la Providence et le zèle de Boniface, en décidèrent autrement. Quelqu'attrait qu'il eût pour cet endroit, il ne voulut point entrer dans la retraite sans avoir revu le théâtre de ses premiers travaux, sans avoir fait un dernier effort pour la conversion de la Frise. Quoiqu'il eût soixante et quinze ans, il partit malgré les supplications de ses amis. Il avait non seulement le pressentiment, mais encore l'intuition de ce qui devait arriver. Il semblait qu'il s'offrît au martyre et qu'il voulût le recevoir dans le pays où il avait débuté, et par là peut-être obtenir la conversion de ses habitants si rebelles à la grâce.
Ayant Ternis à Lull, son disciple, l'exercice de sa
charge, et la continuation de ses entreprises, il lui dit : Pour moi, je me mettrai en chemin, car le jour de mon passage approche. J'ai désiré ce départ et rien ne peut m'en détourner. C'est pourquoi, mon fils, faites préparer toutes choses et placez dans le coffre de mes livres le linceuil qui doit envelopper mon vieux corps. " Avec une suite assez nombreuse de prêtres et de moines, il descendit le Rhin jusqu'à Utrecht et commença à évangéliser avec succès, faisant plusieurs milliers de néophytes. Ici se place une scène inoubliable, une des plus émouvantes qui soient racontées dans ces récits, si remplis cependant de tableaux héroïques.
' ' Un jour, le 5 juin, le pavillon de l'archevêque avait ' été dressé près de Dockum, au bord de la Burda, ' qui sépare les Frisons orientaux et les occidentaux. ' L'autel était prêt et les vases sacrés disposés pour le ' sacrifice, car une grande multitude était convoquée ' pour recevoir l'imposition des mains. Après le lever ' du soleil, une nuée de barbares, armés de lances et ' de boucliers, parut dans la plaine et vint fondre sur ' le camp. Les serviteurs coururent aux armes et se ' préparèrent à défendre leurs maîtres. Mais l'homme ' de Dieu, au premier tumulte de l'attaque, sortit de ' sa tente entouré de ses clercs et portant les saintes ' reliques, qui ne le quittaient point. " Cessez ce com- ' bat, mes enfants ! s'écria-t-il, souvenez- vous que l'É- ' criture nous apprend à rendre le bien pour le mal. ' Car ce jour est celui que j'ai désiré longtemps, et
l'heure de notre délivrance est venue. Soyez forts dans le Seigneur, espérez en lui, et il sauvera ,vos âmes. " Puis se retournant vers les prêtres, les diacres et les clercs inférieurs, il leur dit ces paroles : "Frères ! soyez fermes, et ne craignez point ceux qui ne peuvent rien sur l'âme; mais réjouissezvous en Dieu, qui vous prépare une demeure dans la cité des anges. Ne regrettez pas les vaines gloires du monde, mais traversez courageusement ce court passage de la mort, qui vous mène à un royaume éternel. " Aussitôt, une bande furieuse de barbares les enveloppa, égorgea les serviteurs de Dieu, et se précipita dans les tentes, où, au lieu d'or et d'argent, ils ne trouvèrent que des reliques, des livres et le vin réservé pour le saint sacrifice. Irrités de la stérilité du pillage, ils s'enivrèrent, ils se querellèrent et se tuèrent entre eux. Les chrétiens, se levant en armes de toutes parts, exterminèrent ce qui était resté de ces misérables. Le corps de saint Boniface fut retrouvé. Auprès de lui était un livre mutilé par le fer, taché de sang, et qui semblait tombé de ses mains. Il contenait plusieurs opuscules des Pères entre lesquels un écrit de saint Ambroise : Du bienfait de la mort. " Telle fut la fin de l'apôtre des Germains, d'un homme illustre par sa science et son éloquence; car, il a laissé des homélies, des poésies et un Traité des huit parties du discours ; mais plus illustre encore par son'activité, sa fermeté, son habileté, son courage et le
dévouement sans bornes, qui lui valut la palme du martyre. De sa mort date une ère nouvelle. Il était bien touchant de voir tout un troupeau de chrétiens, le pasteur en tête, subir la mort sans résistance ; mais de pareils sacrifices ne devaient pas se renouveler souvent, la barbarie ne devait pas toujours triompher. Aussi bientôt l'épée de Charlemagne vint opérer au Nord ce que l'épée de Charles Martel avait fait au Midi ; le paganisme fut vaincu une fois de plus par les armes ; le fils de Pépin le Bref devint le continuateur de Clovis et de Constantin ; et l'avenir religieux de l'Europe ne fut plus abandonné aux caprices et aux féroces entreprises des sectateurs de Woden.
" Ces esprits indomptés, qui résistaient aux lu- " mières, ne devaient céder qu'à l'ascendant d'un " grand pouvoir :1a papauté l'exerça. Elle avait ce ca- " ractère de paternité qu'elle tient de son institution " divine ; elle avait la force des idées, les habitudes " du gouvernement, avec le prestige du temps et de " la distance, et la majesté du nom latin. C'est par là " qu'elle maîtrisa les Francs, et par eux le reste des " peuples. Le moment décisif fut celui où Grégoire II " dicta à Boniface, évêque, le serment d'obéissance. Ce "jour-là seulement, Rome vit s'accomplir ce qu'elle " avait pressenti lorsque les soldats d'Alaric rappor- *' tèrent en pompe les vases sacrés dans la basilique de " Saint-Pierre. Rome vit commencer son empire sur " ces nations mêmes qui l'avaient renversé ; elle vit un " pontife saxon, agenouillé au nom de la Germanie,
" aux pieds d'un citoyen romain. Le représentant des " barbares se releva délégué du Vatican. Ce proconsul " des temps nouveaux, sans licteurs, sans glaive et " sans fisc, jDortait avec lui le génie législatif du vieux " sénat. Pendant trente-sept ans il poursuivit les des- " seins de cette politique romaine dont il s'était fait le " serviteur. Les hommes du Nord reçurent la domi- " nation bienfaisante qui venait à eux, non plus avec " les aigles, mais avec les symboles de la colombe et " de l'agneau. Ils sortirent de l'incertitude entre l'ido- " latrie et l'Evangile, où ils avaient hésité durant " quatre cents ans. Le légat du siège apostolique re- " nouvela l'onction des rois de Juda sur le front des " ducs austrasiens. Les Francs, confirmés dans leur " mission, se trouvèrent, comme la Providence les '' avait voulu, les défenseurs de l'Eglise, les continua- " teurs des Romains, et l'obstacle invincible des inva- " sions ; et tous les pouvoirs semblèrent réunis pour " inaugurer le règne de Charlemagne. "
Charlemagne s'est trouvé à la tête des Germains convertis et mêlés aux Gaulois et aux Latins, et en présence des autres Germains qui repoussaient la civilisation chrétienne et lui faisaient une guerre à mort. " Au huitième siècle, dit notre auteur, il y avait deux " Germanies."
Mais il y avait longtemps que les deux Germanies existaient. Déjà du temps où l'Empire romain d'Occident était dans toute sa vigueur, comme nous l'avons vu, les Germains, rangés sous les étendards de
Rome, combattaient les autres barbares. La situation fut plus tranchée lorsque les Francs devinrent chrétiens et que les Anglo-Saxons établis clans la Grande-Bretagne suivirent leur exemple. Les Bavarois, les Thuringiens, les Allemands se convertirent partiellement mais avec des retours trop fréquents au paganisme.
Les Saxons du continent furent au contraire les implacables ennemis de la nouvelle Rome, de la Rome chrétienne, de la Rome des papes. Ils avaient derrière eux les Frisons et d'autres peuples plus barbares qu'eux-mêmes, et surtout les Scandinaves ces terribles pirates du Nord.
Ozanam donne comme traits distinctifs des deux espèces de Germains, l'attachement des uns à la propriété, la vie nomade des autres. Cette distinction était déjà très visible à l'époque de la conquête romaine ; elle s'accentua davantage. Ce n'est pas que toute nation germaine sédentaire dût devenir facilement chrétienne, mais toutes les peuplades nomades, ou si l'on veut, non encore définitivement fixées, off*raient au christianisme et à la civilisation une résistance pour bien dire invincible.
Il était, il est vrai, dans le caractère des Saxons de désirer la propriété du sol et de s'y attacher ; et c'est par cela même qu'ils devinrent comme le boulevard du paganisme. Ils formaient un centre de résistance ; ils étaient devenus les plus indomptables, les plus importants, et à certains égards, les plus féroces des ennemis du Christ.
Une tradition ancienne rapporte leur premier établissement en Allemagne. Des aventuriers qui avaient suivi jusqu'au fond de l'Asie la fortune d'Alexandre le Grand, s'étant trouvés sans chefs à sa mort, se seraient dispersés par toute la terre. Un certain nombre d'entre eus seraient arrivés sur leurs vaisseaux jusqu'aux embouchures de l'Elbe.
" Les navigateurs, disait-on, poussés vers la terre, ' la trouvèrent occupée par les Thuringiens. Ils obtin- ' rent de ces peuples la liberté de jeter l'ancre dans ' leurs eaux et de trafiquer avec eux^ mais en renon- ' çant au meurtre, au pillage et à la possession du sol. ' Au bout de peu de temps, épuisés par ce commerce ' sans profit, ils commencèrent à manquer d'argent et ' de vivres. Un jour, il arriva qu'un jeune homme ' sortit de leurs navires, mourant de faim, mais cou- ' vert d'or, paré d'un collier d'or ; et des anneaux ' d'or chargeaient ses mains. Il aborde un Thurin- ' gien et lui offre tout cet or pour tel prix qu'il lui ' plaira. Celui-ci lui propose en riant une poignée ' de terre en échange. L'autre l'accepte, la reçoit ' dans son vêtement et se retire joyeux vers les siens. ' Le Thuringien retourne dans sa tribu, on le loue ' d'avoir trompé l'étranger. Cependant la nuit sui- ' vante, les hommes de mer descendent sur le rivage ; ' leur jeune compagnon les guide, semant devant lui ' la poussière qu'il a reçue; et, dans l'enceinte décrite ' de la sorte, ils dressent silencieusement leurs tentes. ' Au lever du soleil, les habitants du pays les recon-
" naissent, et les somment sur la foi des traités, de " retourner à leurs vaisseaux. Nous avons payé cette " terre de notre or, répondirent-ils, nous la défendrons " de nos épées. La guerre s'engagea. Après de san- " glants combats, les chefs des deux partis convinrent " d'une entrevue où ils se rendraient désarmés. Les " étrangers y portèrent sous leurs habits le long cou- " teau qui ne les quittait jamais, égorgèrent les chefs " des Thuringiens et demeurèrent les maîtres du ter- " ritoire. Une terreur profonde se répandit dans la " contrée; et, en mémoire de l'événement, on appela " ces étrangers du nom de leur arme nationale; ils la " nommaient Sahs ; on les appela les hommes au grand " couteau^ les Saxons."
Et qui ne les a pas connus les hommes aux grands couteaux f Sahsen ! tel est encore aujourd'hui le cri de détresse du véritable Celte, du paysan, irlandais dans sa misérable hutte! Ils ont pour bien dire exterminé les Bretons de l'île où ils se sont implantés et se sont plus tard assimilé les Danois et les Normands qui sont venus les conquérir. Les pauvres Gallois leur en voulaient tant, comme nous l'avons vu, qu'ils ne les croyaient pas dignes de la parole divine et qu'ils auraient renoncé au ciel plutôt que de le partager avec eux. Après avoir embrassé la foi chrétienne avec une généreuse ardeur ils ont embrassé l'hérésie avec une ardeur égale et ont voulu l'imposer avec cruauté à l'île sœur, dont la condition sociale forme
en ce moment, pour l'Angleterre, le plus difficile et le plus dangereux des problèmes.
Après qu'ils eurent combattu sans relâche nos ancêtres dans le vieux monde, ils n'ont eu de repos dans le nouveau que lorsqu'ils crurent les en avoir chasses complètement. C'est encore de leur nom que s'enorgueillissent leurs enfants rebelles et séparés d'eux par une juste rétribution. Chaque jour nous entendons de leur bouche les louanges de la grande race anglo-saxonne. Et nous-mêmes, après avoir lutté vaillamment contre eux, ne nous faut-il pas admettre que nous leur devons beaucoup et que la domination anglaise, sur le tout, ne nous a pas été défavorable ?
Il y a peu de nations composées d'éléments aussi nombreux qui ait reçu une aussi forte empreinte d'un seul de ces éléments. Si son histoire est pleine d'anomalies, si son caractère national offre de si frappantes antithèses, n'est-ce point parce qu'elle représente mieux l'humanité, dont elle a au plus haut degré toutes les qualités et tous les défauts ? *
Pour ce qui est des Saxons du continent, le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire moderne est bien diffé-
* M. de MontaleiTibert, après avoir fait miroiter ces antithèses aux yeux de ses lecteurs,terminait une appréciation encore pleine d'actualité, par les pages suivantes :
" Aimant la liberté pour elle-rnême,et n'aimant rien sans elle, '^ ce peuple ne doit rien à ses rois, qui n'ont été quelque chose " que par lui et pour lui. Sur lui seul pèse la formidable respon- *« sabilité de son histoire. Après avoir subi autant et plus qu'au-
rent de celui qu'ils avaient au temps de Charlemagne. Ils furent les plus fidèles et les derniers alliés de la France sous Napoléon I^^. En ce moment ils sont dominés ou plutôt effacés dans le nouvel Empire d'Allemagne par les Prussiens, qui, au dire de savants
" cune nation de l'Europe, les horreurs du despotisme politique '* et religieux au seizième et au dix-septième siècle, il a su, le " premier et le seul, s'en affranchir pour toujours. Réintégré '* dans son vieux droit, sa fière et vaillante nature lui a depuis " lors interdit d'abdiquer entre des mains quelconques ses droits, ** ses destins, ses intérêts, son libre arbitre. Il sait vouloir et *' agir pour lui-même; gouvernant, soulevant, inspirant ses " grands hommes, au lieu d'être séduit, égaré ou exploité par ** eux. Cette race anglaise a succédé à l'orgueil comme à la " grandeur du peuple dont elle est l'émule et l'héritière, du " peuple romain ; j'entends les vrais Romains de la République, " non les vils Romains asservis et dépravés par Auguste. Comme " les Romains envers leurs tribultaires, elle a été féroce et cupide *' envers l'Irlande, infligeant ainsi à sa victime, jusqu'en ces " derniers temps, la servitude et l'abaissement qu'elle répudie " avec horreur pour elle-même. Comme la Rome antique, sou- '^ vent haïe et trop souvent digne de haine, elle inspirera tou- " jours à ses juges les plus favorables plus d'admiration que " d'amour. Mais, plus heureuse que Rome, après mille ans et " plus, elle est encore toute jeune et féconde. Un progrès lent, " obscur, mais ininterrompu, lui a créé un fonds inépuisable de " force et de vie. Chez elle la sève débordait hier et débordera " demain. Plus heureuse que Rome, malgré mille inconsé- '* quences, mille excès, mille souillures, elle est de toutes les *' races modernes et de toutes les nations chrétiennes celle qui a " le mieux conservé les trois bases fondamentales de toute ** société digne de l'homme : l'esprit de liberté, l'espritde famille '* et l'esprit religieux."
{Les Moines d'Occident. Oriyinets chrétiennes des lies Britaiir niques, pp. 6 et 7.)
ethnologistes, sont plutôt d'origine slave que d'origine germanique, f
Mais revenons aux temps anciens dont nous abrégeons l'histoire.
Dans une guerre sans relâche dont les vicissitudes sont difficiles à suivre, les Saxons avaient lutté contre les Francs, tantôt victorieux, tantôt défaits, mais jamais soumis. Charlemagne, héritier du titre de protecteur de la chrétienté qui avait été donné à son père et à son aïeul, devait non seulement triompher des Germains, mais encore porter chez eux le siège de sa puissance.
*' La guerre de Saxe, sous son règne, fut une croi- " sade. Ce caractère se laissait déjà voir dans les " expéditions militaires des Mérovingiens chez les " Ariens du Midi ; il reparaît dans les combats de " Charles Martel contre les Sarrasins ; il éclate dans " les guerres de Charlemagne. La tradition populaire " les représentait ainsi ; elle avait fait du grand empe-
t La Saxe est presque entièrement protestante, il n'y a, à vrai dire, que la famille royale, la cour et une partie de la population de Dresde qui soient catholiques. Les Saxons ne s'en sont pas moins battus bravement à Sadowa pour leur bon roi Jean. Aujourd'hui, disait un homme d'esprit, le roi de Saxe n'est plus qu'un préfet et encore... un préfet fort mal en cour. Le royaume de Saxe ne renferme pas toiite la descendance des Saxons sur le continent, elle s'étend dans le Hanovre, le Brunswick et d'autres États et même en Danemark et eu Transylvanie.
" reur le premier des croisés... Lorsque bien longtemps " après sa mort, Pierre l'Ermite entraînait les popu- " lations au cri de Dieu le veut /, le bruit se répandit " que Charlemagne allait sortir de son tombeau d'Aix- '^ la-Chapelle et prendre le commandement de l'armée " chrétienne."
Nouveau César, le petit fils de Charles Martel avait trouvé devant lui un nouveau Vercingétorix ; c'était Witikind, qui profita habilement des diversions que faisaient d'autres ennemis, car celui qui devait être empereur d'Occident avait à tenir tête à la fois aux Saxons au Nord, aux Lombards à l'Est, et au Sud, du côté de l'Espagne, aux Sarrasins.
Deux fois vaincus par Charlemagne, les Saxons de Westphalie s'étaient deux fois soumis pour se soulever de nouveau en apprenant que le roi chrétien avait passé les Alpes, courant au secours du pape. Une troisième fois il reparut et s'avança jusqu'à la Lippe où il ne trouva plus que des suppliants. "Il les " reçut en grâce, bâtit la forteresse de Lippstadt aux " sources du fleuve, releva Eresburg, et, après avoir " passé l'hiver à Héristal, il revint, au printemps de " 777, convoquer les nobles et tout le peuple de " Saxe à Paderborn. C'était le plus beau lieu de " Westphalie. Des sources jaillissantes y arrosaient " les terres d'un riche manoir. Le roi des Francs, " entouré de ses prélats et de ses comtes, déploya *' toute la pompe guerrière des champs de mai. Ce " fut là qu'il voulut recevoir les envoyés des Sar-
'• rasins d'Espagne venus pour solliciter le secours " de ses armes. Il semble que ce grand spectacle " frappa les Saxons. Les hommes libres, réunis sous " la conduite de leurs chefs, jurèrent obéissance et " se soumirent à perdre leur territoire et leur liber- '' té, s'ils violaient la foi promise. Une grande multi- " tude, renonçant aux idoles, demanda le baptême. " On vit des troupes innombrables d'hommes, de " femmes et d'enfants descendre dans les rivières. " Les blonds néophytes, couverts de vêtements blancs, " sortaient des eaux au chant des cantiques. A leur " tête, les prêtres et les moines allaient poser la pre- " mière pierre des églises dans les forêts purifiées; et, " pendant plusieurs mois, le récit de la conversion de " la Saxe consola le monde chrétien."
Au moment où Ton croyait leur conquête assurée, les Saxons se soulevèrent de nouveau. C'était surtout la discipline qui leur avait fait défaut ; Witikind sut les y soumettre. Seul de tous les chefs, il n'avait rien juré, et s'était retiré chez les Danois. Le bruit de la défaite de Charlemagne à Roncevaux, et même celui de sa mort s'étant répandus, Witikind procura aux Saxons l'alliance des Frisons et des Danois, et se jeta sur la Hesse et la Thuringe, brûlant maisons, églises et monastères. Les moines de Fulda durent fuir emportant avec eux la châsse de saint Boniface. L'invasion s'étendit jusqu'à Coblentz ; la Germanie échappait aux Francs.
Mais Charlemagne revint; à ses ordres les Allemans
et les Francs repoussèrent l'ennemi. Bientôt le roi marcha en personne, et triompha à Bochold. Witikind prit la fuite, et une multitude immense demanda le baptême. On crut s'assurer l'avenir en formant des évêchés qui furent largement dotés. "Le roi, dit " notre auteur, leur donna des terres ; Dieu seul pou- " vait leur donner les âmes."
Deux ans s'écoulèrent et Witikind reparut. Les ravages et les cruautés des barbares furent plus terribles que jamais. La patience de Charlemagne était à bout ; vainqueur une fois encore, il abusa de la victoire. Une assemblée fut convoquée à Verden sur l'Aller, Witikind y fut jugé par contumace, quatre mille cinq cents de ses complices furent mis à mort ; leur chef s'était échappé emportant avec lui la rage et l'espoir de la vengeance. Cette affreuse boucherie souleva l'horreur des peuples ; toute la Saxe, on peut dire, presque toute la Germanie païenne se leva en masse, aidée d'une partie des Slaves qui avaient pris part aux dernières luttes. Dans une grande bataille livrée à Detmold, les Francs firent des pertes énormes. Selon leurs historiens, ils auraient été vainqueurs ; mais une tradition rapporte que, vaincus,ils se seraient retirés sur le Mein et que lorsqu'ils cherchaient en vain à traverser le fleuve, une biche se jetant devant eux leur aurait montré le gué. De là le nom de Francfort ou gué des Francs. *
* La célèbre cité de Francfort sur le Mein, a été longtemps le
Cependant les forces de Charlemagne augmentées par de nouvelles recrues lui permirent d'écraser les Saxons. Il parcourut et ravagea le pays, et voyant les ennemis épuisés, il fit offrir la i^aix à Witikind. Des nobles Saxons allèrent lui porter les propositions du roi.
" Le guerrier défiant exigea des otages, et les ayant " reçus, il se rendit avec Alboin, son compagnon " d'armes, à Attigny, où il demanda le baptême. Cet " exemple entraîna la Saxe, et la Frise l'imita. Char- '' lemagne connut que ses desseins étaient accomplis. " Il écrivit à Offa, roi des Saxons, pour lui annoncer " une conversion qui faisait la joie de son règne. Le " pape Adrien en reçut la nouvelle; il répondit en " rendant des actions de grâces à la clémence divine, " parce que les nations païennes, rangées sous la puis- " sance du roi, entraient dans la grande religion. " Pour louer Dieu d'une si éclatante victoire, ilordon- " nait trois jours de iDrocessions solennelles dans " toutes les contrées habitées par les chrétiens. L'i- " magination des peuples s'empara de ce grand évé- " nement. On racontait qu'aux jours des fêtes solen- " nelles, Charlemagne avait coutume de faire distri- " buer une pièce d'argent à chacun des pauvres qui " se rassemblaient à sa porte. Or, il arriva que, le
lieu des séances de la diète germanique. C'est la patrie de Goethe et de la famille Rotschild.
"jour de Pâques, Witikind, en habit de mendiant, " s'introduisit dans le camp pour en observer les dis- " 'positions. Le roi faisait dire la messe sous sa tente; "^et quand le prêtre éleva la sainte hostie, Witikind " vit, dans le pain consacré, la figure d'un enfant " d'une beauté parfaite. Après la messe on distribua " les aumônes. Le guerrier se présenta à son rang, " fut reconnu sous ses haillons, arrêté, conduit au " roi. Alors il raconta sa vision, demanda à devenir " chrétien, et fit enjoindre aux chefs de son parti de " poser les armes. Charlemagne le fit duc, et changea " contre un cheval blanc le cheval noir de son écu. " Ceci est le récit des Saxons. Ce peuple inflexible " ne voulait avoir cédé qu'à l'intervention de la " Divinité. D'un autre côté, les généalogistes pla- " cèrent Witikind à la tête de la troisième race des " rois de France, en le faisant aïeul de Robert le Fort. " Plusieurs légendaires le comptèrent au nombre des " saints et au treizième siècle la chanson de Witikind " le Saxon était encore récitée par les jongleurs fran- " çais. Son nom ne périt pas, il resta comme ceux " de Roland, d'Arthur, de tant d'autres illustres " vaincus que la poésie est allée ramasser sur les " champs de bataille, comme pour montrer que l'i- " magination des peuples est généreuse, et ne se range " pas toujours du côté du plus fort."
Cependant, même après la soumission et la conversion de Witikind, tout n'était pas fini. Les Saxons de l'Ouest furent fidèles aux traités, mais ceux du Weser
se révoltèrent de nouveau. Cinq campagnes successives ne suffirent point pour éteindre ce foyer de rébellion, il fallut avoir recours au triste expédient de la dispersion et de la déportation.
Un écrivain contemporain veut excuser Charlemagne en disant : " Tous ne regrettèrent point leur exil ; ils aimèrent ces grasses terres du Midi qui leur donnèrent de riches vêtements, des monceaux d'or et des flots devin."
La puissance royale et militaire ne fut pas heureusement seule à combattre pour la foi. Les moines et les évêques continuèrent par la persuasion ce qui avait été poursuivi par la force. Un enfant de cette Frise que saint Boniface avait évangélisée au prix de sa vie, saint Ludgier en fut le nouvel apôtre, et un Franc, saint Anschaire, entreprit la tâche en apparence téméraire d'aller convertir les Danois. Nous n'avons point l'espace nécessaire pour rapporter les détails de leurs missions; qu'on se rappelle seulement les vaillants efforts de Colomban et de Boniface, la carrière de Ludgier et d'Anschaire fut pleine de la même abnégation, du même héroïsme, et l'on y respire également le parfum légendaire qui embaume cette grande époque malheureusement aujourd'hui si oubliée.
La noble figure de Charlemagne la domine et notre auteur fait une étude complète du rôle que joua ce grand homme sous le triple rapport de la religion, de la politique et de la science. Arrivé à l'apogée de la puissance, il fut en eff'et pendant quelque temps le lien
qui unissait ces trois grands éléments de la civilisation.
Malgré la chute de l'empire d'Occident et la triste décadence de celui de Constantinople, le prestige de la couronne impériale hantait encore les esprits et les barbares eux-mêmes n'y étaient pas insensibles. Plusieurs de leurs chefs s'en étaient déjà saisis, mais n'avaient pu la conserver ou la transmettre à leurs descendants. Ils étaient remplis d'une admiration involontaire pour cette puissance romaine qu'il s avaient mission de renverser. Les papes eux-mêmes qui se substituaient peu à peu aux empereurs, étaient mal à l'aise en ne sentant plus l'appui qu'ils en avaient reçu. Plus d'empereur d'Occident, les empereurs d'Orient jouets de l'hérésie et destinés à succomber sous les assauts de l'islamisme, des rois lombards ennemis de l'Eglise ; les Saxons, les Ariens, les païens divisant ou attaquant la chrétienté ; telle était la situation aux temps de Charles Martel, de Pépin le Bref et de Charlemagne. Pour faire face à tous ces dangers on demandait un empereur !
Clovis avait reçu les insignes du patriciat et une lettre de l'Empereur; à la joie qu'il en montra il est permis de croire que le roi des Francs y voyait plus qu'une confirmation de son pouvoir : un acheminement vers l'Empire; en effet il se fit proclamer non seulement consul, mais Auguste. Ses successeurs se considérèrent comme indépendants des empereurs d'Orient, comme le prouvent les monnaies qu'ils firent frapper.
Théodebert, irrité de ce que Justinien, qui, malgré
sa véritable grandeur, avait entre autres petitesses, la manie des titres plus ou moins légitimes, avait pris celui de vainqueur des Allemans et des Francs, ne parle de rien moins que d'aller l'en châtier à Constantinople, et Childebert II, traitant d'égal à égal avec l'empereur Maurice, lui envoie des ambassadeurs.
Menacé par l'empereur d'Orient d'être maltraité comme l'avaient été quelques-uns de ses prédécesseurs, Grégoire II s'adresse à Charles Martel, et plus tard, Grégoire III lui envoie les chaînes et les clefs en mémoire de saint Pierre, lui offrant le titre de patrice et lui " mandant que le peuple romain était prêt à se mettre sous la protection de son bras invincible. "
Lorsque Pépin fonde une nouvelle dynastie, ce n'est pas vers l'Orient qu'il tourne ses regards, ce n'est que du pape, par l'entremise de saint Boniface, qu'il reçoit le sacre et l'investiture.
Quant à Charlemagne, il fut à deux reprises, et la seconde fois après un très long espace de temps, poussé par les papes vers le rang suprême. La première fois c'était lorsqu'il allait de Pavie à Rome après avoir remporté une brillante victoire dans l'intérêt du saint-siège.
" Le Samedi saint de l'an 774, ayant laissé son *' armée sous les murs de Pavie, il se présenta devant " Rome ; à trois milles de la ville sainte, il trouva la " bannière et les magistrats venus au-devant de lui ; à " un mille toutes les populations avec leurs chefs et " les enfants qui étudiaient aux écoles, tous portant
" des palmes et chantant des hymnes; enfin la croix " qui ne sortait que pour les exarques et les patrices. " A cette vue le roi des Francs descendit de son che- *' val de guerre ; il entra dans Rome à pied, la traversa " pour se rendre au Vatican, monta le grand escalier " de Saint- Pierre en baisant chaque marche: à la der- *' nière il trouva le pape Adrien, qui l'embrassa. Tous " deux se tenant par la main, entrèrent dans la basi- " lique pendant que la foule chantait le verset: Bene- " dictus qui venit in nomine Domini, et, à la suite '* du roi, tous les évêques, les abbés, les chefs, et les " guerriers francs s'agenouillèrent devant la Confession " de Saint-Pierre pour accomplir leur vœu. Le lende- " main, Charles, en habit de patrice, revêtu du lati- " clave et de la tunique, prit séance au tribunal pour "juger les causes des citoyens, conformément aux " constitutions des empereurs."
Vingt-six ans plus tard, après avoir triomphé des Saxons, des Sarrasins et des Lombards, Charlemagne retournait à Rome.
" Le vœu du peuple chrétien demandait, et Léon "III le trouva juste, de mettre le nom où était la " puissance. Le jour de Noël de l'an 800, Charlemagne " étant venu à Rome pour rétablir la paix, comme il " était entré dans la basilique de Saint-Pierre et qu'il " y priait prosterné devant l'autel, le pape lui mit sur " la tête une couronne, pendant que tout le peuple " remplissait l'église de ses acclamations, et s'écriait : " A Charles- Auguste couronné de Dieu, grand et paci- " fique empereur des Romains, vie et victoire I "
" Toute la pensée du temps était dans cette accla- " mation ; le droit de Dieu, de qui toute souveraineté " descend ; le droit du peuple, qui la délègue au plus *' digne; l'élection d'un barbare victorieux, mais pour '' restaurer l'empire pacifique d'Auguste. L'Occident " applaudit avec le peuple de Rome ; les impuissantes " réclamations de la cour d'Orient se turent bientôt. " Ce fut un de ces moments solennels, où le présent " est assuré de la sanction de l'avenir : et Léon, cer- " tain d'avoir accompli un de ces grands actes par '' lesquels le pontificat devait traduire à la terre les '' arrêts du ciel, en voulut immortaliser le souvenir " dans l'éclatante mosaïque dont il décora le tricli- " nium du palais de Latran."
Le règne de Charlemagne fut de 46 ans ; il ne régna que pendant quatorze ans après avoir été couronné empereur ; mais à vrai dire il en avait la puissance longtemps avant de s'en laisser donner le titre.
Quelles avaient été les causes de sa lenteur et de ses hésitations, quelle était la raison qui l'éloignait de cette magistrature suprême si désirée et si enviée ? Certes Napoléon I^r et le roi Guillaume, de nos jours, n'ont pas fait tant de façons !
C'est probablement que le petit-fils de Charles Martel voulut consolider son œuvre avant de la proclamer aux yeux du monde ; c'est qu'il voulait faire l'Empire avant de se faire empereur. Peut-être aussi la pourpre romaine lui déplaisait-elle, parce qu'il était lui-même plutôt un Franc et un Germain qu'un Gallo- Romain.
Il eut une certaine répugnance, paraît-il, à se revêtir de la longue tunique et de la chlamyde et à porter les insignes qui avaient fait tant de plaisir à Clovis. Quoiqu'il appréciât les littératures grecque et latine, il aimait la langue de ses aïeux et voulut que l'Evangile fût prêché en langue vulgaire.
Ozanam donne encore comme une preuve de ce patriotisme un peu étroit pour celui qui devait faire l'unité de l'Europe chrétienne, le fait qu'il choisit pour capitale de ses États, Aix-la-Chapelle et non point Paris, Rome, ni aucune autre grande ville des Gaules ou de l'Italie. Mais n'y avait-il pas là plus de tactique que de sentiment? Ne valait-il pas mieux asseoir le siège de sa puissance dans des pays qu'il avait eu tant de peine à conquérir, opposer par là une digue à de nouvelles invasions, entamer l'ennemi plutôt que de s'exposer à être entamé de nouveau par lui ?
Quoiqu'il en soit, Charlemagne qui n'avait certainement pas ménagé les Saxons, témoin ce terrible massacre que l'Eglise dut blâmer, se montra très disposé à concilier les peuples germains récemment conquis et convertis. Les célèbres Capitulaires que notre auteur a étudiés avec soin en fournissent plus d'une preuve. D'un autre côté, il ne se faisait pas faute de se poser, suivant le mot d'Eusèbe au sujet de Constantin, " enévêque de l'extérieur," et il ne manqua point d'écrivains pour l'accuser d'avoir mis la miin à l'encensoir. Il est juste de dire, pour sa défense,
que tout ce qui dans ses Capitulaires touchait à la discipline de l'Église, était inspiré par les évêques et fut confirmé par les souverains pontifes, ou du moins ne fut pas blâmé.
Il s'efforça de mettre les lois de l'Empire en harmonie avec celles de l'Église, et les conflits que soulevèrent plus tard d'autres* empereurs en s'arrogeant, comme l'avaient fait ceux de Byzance, le pouvoir spituel, furent évités par celui qui s'intitulait bien rector christiani populi, mais qui en même temps avait voué au saint-siège la plus grande obéissance.
Ozanam nous montre ensuite Charlemagne travaillant à l'équilibre des pouvoirs, — cette chose que nous croyons toute moderne, — favorisant, dans une certaine mesure, les idées de liberté innées chez les Germains, réglant tout ce qui avait trait aux privilèges des leudes et maintenant dans la féodalité naissante un ordre et une modération qui malheureusement ne lui survécurent point, puis enfin appuyant l'exercice de son autorité suprême sur de fréquentes assemblées et sur les conseils des hommes les plus savants et lès plus habiles de son époque.
Dans cette partie de son travail notre auteur reprend habilement, dans son premier volume, tout ce qui se rapporte à celui-ci. A propos de l'organisation sociale que Charlemagne fit accepter aux Germains, il rappelle le chant de l'Edda " où le dieu Heindall, parcourant la " terre, s'arrête d'abord chez une femme appelée la Bi- " saïeule qui lui donne pour fils le Serf; puis chez
" l'Aïeule qui lui donne le Libre, et enfin chez la Mère, *' dont il a le Noble. Or, le Noble engendra plusieurs en- " fants, entre lesquels le dernier fut le Roi ; et les au- " très apprirent à aiguiser les flèches et à manier la " lance. Mais le Roi connut les runes, les runes du " temps, les runes de l'éternité. "
Ces rois-prêtres qui possédaient la science humaine et la science divine, crurent bon de s'assurer aussi celle des armes. Le chant de l'Edda ajoute en effet: " que le roi s'exerçait aux mystères de la science magique lorsqu'il entendit le cri d'une corneille, et l'oiseau dont il comprit le langage lui dit qu'il ferait mieux de monter à cheval, de coucher les armées dans la poussière et de conquérir des terres plus fécondes."
En sens inverse, Charlemagne, qui possédait déjà la science des armes, voulut y ajouter celle de toutes les choses divines et humaines. Ce qu'il fit de nobles efforts pour s'instruire et instruire son peuple, disons mieux ses peuples, suffirait à sa gloire.
Dans le chapitre qu'il a intitulé ^^ les Ecoles, ^^ Ozanam entre dans tous les détails du mouvement littéraire et intellectuel de l'Europe occidentale dans ces commencements de l'époque connue sous le nom de moyen âge. Là encore il va chercher dans les fables, dans la poésie des Germains, exposées dans son premier volume, des rapprochements souvent heureux, toujours ingénieux.
Il s'occupe surtout de la singulière école du faux Virgile et des grammairiens de Toulouse formant
avec ses douze latinités une sorte de franc-maçonnerie littéraire qui se répandit dans toute l'Europe et semblerait avoir été inventée pour mettre les lettrés galloromains à l'abri des persécutions des chefs barbares, eux-mêmes assez instruits déjà dans la latinité vulgaire.
Il signale des traits frappants de ressemblance entre la littérature germaine ou Scandinave et la prose et la poésie de la dernière décadence latine ; ces ressemblances consistent surtout dans l'allitération, dans le goût des énigmes, des métaphores et des périphrases poussé à l'excès, et qui, nous l'avons déjà dit, fait songer aux précieuses du temps de Louis XIV. Les noms de Virgile, d'Horace et de Cicérondont s'affublaient ces rhéteurs, qu'ils inscrivaient sur leurs portes, et dont ils abusaient au point de jeter une véritable confusion dans les études, sont aussi un trait commun entre eux et les habitués de l'hôtel de Rambouillet.
Par un sentiment de justice qui honore la critique contemporaine on étudie aujourd'hui des écrivains naguère encore méprisés, et qui, s'ils ne brillent pas toujours par le bon goût, ne manquaient point de génie et avaient à tout événement le mérite de conserver la tradition littéraire. *
Notre auteur dit avec raison : "On s'arrête avec ad- " miration devant l'âge d'or des littératures, aux
* Nos lecteurs se rappellent le faible que saint Boniface avait pour la poésie. Parmi les plus jolies choses du temps se trouvent
courts moments où le rayon d'en haut vient éclairer l'époque de Périclès, d'Auguste, de Léon X : on n'a que de l'indifférence et du mépris pour les périodes difficiles et méritoires qui, d'un âge d'or à l'autre, ont gardé la tradition littéraire. Nous ne savons pas tout ce qu'il a fallu de courage à des hommes assurés qu'ils n'auraient jamais les applaudissements du monde, pour se vouer à cette tâche obscure, d'étudier, de commenter, de conserver la pensée d'autrui, la parole d'autrui, la renommée d'autrui. Il y a pourtant quelque attrait à s'enfoncer dans ces siècles injustement délaissés, à voir de près le travail dans toute son aridité, le travail sans gloire, mais sans lequel plus tard l'inspiration serait inutilement descendue sur des âmes incultes. C'est le spectacle des temps qu'on appelle barbares, dont il ne faut pas nier la barbarie, mais qu'on aurait cru moins ignorants, si on les avait moins ignorés."
ses dix énigmes, ou acrostiches sur les vertus. Voici la première telle qu'Ozanam l'a reconstruite sur une édition imparfaite.