‹ Frédéric OzanamChapitre 31 sur 42 · SA VIE INTIME · texte numérisé non relu

SA VIE INTIME

Nous avons vu dans d'autres chapitres qu'une bonne partie de la vie d'Ozanam s'était passée à voyager, les premières années, afin de voir et d'apprendre, puis plus tard pour améliorer sa santé, mais le temps qu'il passait à Paris il le consacrait complètement à ses devoirs de professeur de littérature étrangère à la Sorbonne.

Les cours s'ouvrirent, nous l'avons déjà dit, par des leçons sur la littérature allemande au moyen âge ; c'était, au dire du professeur lui-même, un sujet des plus restreints, des plus spéciaux et des moins attrayants.

Après ses leçons sur la littérature allemande au moyen âge Ozanam traça l'histoire littéraire de l'Italie. En parlant de l'Allemagne il prouva que sa grandeur et sa puissance avaient augmenté en raison de son union avec la chrétienté, et en^ parcourant

l'histoire littéraire de l'Italie il sut établir les bienfaits et les services que l'Eglise a rendus au monde entier.

A l'histoire littéraire de l'Allemagne et de l'Italie au moyen âge il ajouta plus tard celle de l'Angleterre. Ces trois cours joints à ses Études germaniques devaient former la base de la grande œuvre qu'il avait rêvée dès sa première jeunesse. Ce devait être V Histoire littéraire des temps barbares^ l'histoire des lettres et par conséquent de la civilisation depuis la décadence latine et les débuts du génie chrétien jusqu'à la fin du treizième siècle.

Voici comment le P. Lacordaire nous peint Ozanam dans sa chaire de professeur : " Ozanam plus qu'un " autre, dit-il, était sujet au mal d'éloquence. Défiant " de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons " avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux " sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par " ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en " ordre et enfin leur donnant la vie dans ce colloque *' mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce " qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heur<^, à l'audi- " toire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant *' et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n'y avait " rien de bien ferme et de bien accentué dans son " début ; sa phrase était laborieuse, son geste embar- " rassé, son regard mal sûr et craignant d'en rencon- *' trer un autre : mais peu à peu, par l'entraînement " que la parole se communique à elle-même, par cette " victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en

" fait l'organe, on voyait de moment en moment la " victoire grandir, et lorsque l'auditoire et lui-même " étaient une fois sortis de ce premier et morne silence, " si accablant pour l'homme qui doit le soulever, " alors l'abîme rompait ses digues, et l'éloquence " tombait à flots sur une terre émue et fécondée. Des " applaudissements sincères répondaient à l'orateur, " et tout palpitant d'un bonheur acheté par huit jours " de travail et par une heure de verve, il retournait *' chez lui retrouver la peine, qui est la condition de " tout service et l'instrument de toute gloire."

Citons aussi le jugement de M. Ampère sur Ozanam considéré comme professeur. "Ceux, dit-il, qui n'ont " pas entendu professer Ozanam, ne connaissent pas " ce qu'il y a de plus personnel dans son talent. " Préparations laborieuses, recherches opiniâtres dans " les textes, science accumulée avec de grands efî'orts, " et puis improvisation brillante, parole entraînante " et colorée, tel était l'enseignement d'Ozanam. Il " est rare de réunir au même degré les mérites du " professeur, le fond et la forme, le savoir et l'élo- " quence. Il préparait ses leçons comme un béné- " dictin et les prononçait comme un orateur ; double " travail, dans lequel s'est usée une constitution " ardente, et qui a fini par le briser."

Pendant qu'il n'était que professeur suppléant à la Sorbonne, Ozanam enseignait en même temps la rhétorique au collège Stanislas. Là il sut tellement se faire aimer de ses élèves qu'à sa seconde année d'en-

seignement sa classe entière redoubla. " Quand il " sortait, dit l'abbé Ozanam, chacun se précipitait '' pour avoir un mot de lui, pour l'entendre encore ; on " lui faisait aiusi un cortège le long des allées du " Luxembourg, qu'il traversait pour entrer chez lui. " Il était épuisé, mais il rapportait souvent des joies " qu'il estimait bien au-dessus des plus enthousiastes *' applaudissements. Plusieurs pourraient dire s'ils " osaient élever la voix : Vous m^avez fait chrétien, " comme dans cette lettre qu'il reçut un jour après " une de ses leçons à la Sorbonne :

4 mai 1844.

" Monsieur,

" Il est impossible de ne pas croire ce que l'on exprime si " bien et avec tant de cœur ; si ce peut être pour vous une satis- " faction, que dis-je ! un bonheur, éprouvez-le dans toute sa " plénitude ; avant de vous entendre je ne croyais pas ; ce que •' n'avaient pu faire bon nombre de sermons, vous l'avez fait en *' un jour : vous m'avez fait chrétien !

" Recevez, monsieur, l'expression de ma joie et de ma recon- " naissance."

" Nous étions nous-même présent, ajoute l'abbé " Ozanam, lorsqu'il reçut cette lettre, et il nous en " fit la lecture le cœur plein d'une sainte joie. "

Maintenant, si l'on veut avoir une idée de l'activité et de l'amour du travail qui le caractérisaient, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur la liste suivante des écrits qu'il publia et des discours qu'il prononça pendant ces douze années de professorat, indépen-

damment de ses cours à la Sorbonne et de ses devoirs comme un des premiers officiers de la société St- Vincent de Paul, devoirs qu'il n'a jamais négligés :

Littérature allemande au moyen âge — des Niebelungen et de la poésie épique, 1841.

Essais sur le boudhisme, 1842.

Des devoirs littéraires des chrétiens, 1842.

Les dangers de Rome et ses espérances, 1843. Discours prononcé au cercle catholique, publié dans le Correspondant.

Discours sur la puissance du travail, 1843, prononcé à la distribution des prix au collège Stanislas.

Fauriel et son enseignement, 1845.

Extraits de V Ère nouvelle 1848: Du divorce. — Origine du socialisme. — Aux gens de bien. — Causes de la misère.— De l'assistance qui humilie et de celle qui honore.— De l'aumône.

Ballanche, 1848. *

Kous avons presque terminé ce que nous avions jugé à propos d'écrire pour faire apprécier l'homme public, le savant professeur et l'élégant écrivain; il conviendrait donc à présent de dire un mot du caractère d'Ozanam et de rapporter quelques traits de sa vie afin de le mieux faire connaître de nos lecteurs.

Nous avons vu ailleurs comment il aimait son père et sa mère. On trouve sans cesse dans sa correspon-

* Frédéric Ozanam, par l'abbé Ozanam, p. 555.

dance des expressions qui démontrent à quel degré il portait la piété filiale. No as avons donné dans d'autres chapitres les principales lettres qui se rapportaient à ce sujet, surtout les lettres écrites à l'époque où il eut le malheur de perdre ses bons parents.

Il avait une grande affection pour tous les autres membres de la famille, et Tabbé Ozanam nous dit '• qu'il aimait à célébrer la fête de chacun d'eux, c'é- '' tait là une de ses meilleures joies, et fallût-il s'impo- " ser quelque gêne ou même unvoj^age fatigant pour " se trouver au rendez-vous, il n'héritait pas un ins- " tant. "

Nous avons eu aussi occasion défaire coniiaitrc sou affection pour son aimable compagne. Jamais il n'entreprenait un voyage, jamais il ne s'accordait le moindre plaisir sans le lui faire partager ; aussi prenait-elle, en d'autres circonstances, la plus large part de ses chagrins et de ses douleurs. " liC 2;] de cha([uc mois, " dit le R. P. Lacordaire, date chère à sa mémoire " parce que c'était celle de son mariage, il ne manquait " jamais d'ofïrir à sa femme quelques plantes fleurie*. " Même à la veille de sa juort, il n'oultlia j)oint de le '' faire, et le 2'4 août (pii la précéda, étant encore au " village de l'Antignano, il envoya chercher une " branche de myrte qu'il avait remarquée au l)ord de '' la mer, pour la donner à celle (pii, depuis doue " ans, charmait et fortifiait sa vie."

Quant à son jeune enfant, sa chère [jotite Marie, il l'entourait de la plus vive tendresse et d'attentions

vraiment charmantes. A quatre ans elle eut un jour une légère indisposition; il écrivit cette jolie pièce sur un éventail qu'il lui donna :

A ma petite Marie.

Un jour de maladie, 8 juillet 1849

Quand le bon Dieu te fit, petit ange sur terre, Pour essuyer les pleurs dans les yeux de ta mère, Je demandai pour toi tous les dons précieux Que l'Esprit-Saint répand sur les anges des cieux. Pour toi je demandai leurs grâces immortelles, Leur pureté, leur foi, tout, excepté leurs ailes, De peur qu'il ne te vînt quelque jour le désir De retourner là-haut sans nous et de t'enfuir. C'est pourquoi tu n'as pas les deux ailes légères Que portent dans le ciel les chérubins tes frères : Qui défendraient ton front des ardeurs du soleil, Ou qui, battant les airs d'un mouvement pareil. Te feraient respirer, rafraîchie et charmée. Le souffle bienfaisant d'une brise embaumée. Ta tête maintenant, comme une pauvre fleur, S'incline et porte mal le poids de la chaleur. L'éventail, des jours chauds nécessaire parure, De l'aile qui te manque imite la figure. Puisse le doux zéphir échappé de ses plis, Rendre à mon ange aimé l'air pur du paradis !

Pour ce qui concerne ses amis, les deux volumes de lettres écrites par Ozanam témoignent assez combien, au milieu de ses nombreuses occupations, il savait trouver d'heures pour les jouissances et les devoirs de l'amitié. " Pour Frédéric, dit l'abbé Ozanam, l'amitié " ne fut pas le sentiment éphémère d'une jeunesse en- *' thousiaste j ni les années, ni le mariage, ni la celé-

" brité n'affaiblirent en lui la vive affection qu'il avait " vouée à un certain nombre d'hommes distingués par " leur science, par l'élévation de leurs sentiments et " surtout pour leurs vertus. "

" Nul, dit M. de Montrond, n'a mieux compris qu'O- " zanam le vers du poète :

*' Le plaisir le plus doux est celui qu'on partage."

Nous avons eu occasion dans quelques-uns de ces chapitreft de reproduire plusieurs lettres d'Ozanam à ses amis et on a pu remarquer combien il y faisait preuve de sincère attachement et de familier épanchement.

A ces reproductions, nous avons cru devoir ajouter deux autres lettres qui ont rapport à notre pays et dont une, écrite par M. Ampère, est datée de Montréal. Dans la réponse d'Ozanam, nos compatriotes verront ce que pensait de nous et de notre pays le jeune et savant professeur.

"M. J. J. Ampère a Ozanam. *

" Montréal, 2 octobre 1851.

" Mon cher ami,

" C'est du Canada que je voulais dater la première " lettre que j'écrirais d'Amérique. Vous m'avez paru " peu enthousiaste des Yankees, dontjusqu'ici je suis

Lctlrcs, t. II, p. 398.

fort content, La grande fête de Boston pour la jonction avec le Canada par le chemin de fer, les speeches du président des Etats-Unis, de M. Webster, le grand orateur Walker, l'exhibition ambulante, la procession des Arts et Métiers, qui a défilé dans cette ville, et même le dîner de quatre mille personnes auquel j'ai assisté vous laisserait froid, j'en ai peur, bien que tout cela m'ait fort intéressé. " Je pourrais bien vous dire que j'ai trouvé chez M. Ticknor une bibliothèque espagnole comme il n'y en a pas en Europe, et même une bibliothèque dantesque où vous figurez honorablement, mais tout cela vous intéressera moins que cette population française et catholique qui se débat de son mieux contre la race saxonne qui cherche à l'envahir. " C'est l'Eglise qui a fait en grande partie ce pays ; elle y a joué, à peu de chose près, le rôle que vous avez si bien peint dans votre histoire des premiers siècles ; ici les barbares s'appelaient des sauvages ; de même, les uns se convertissaient, se civilisaient, les autres restaient dans les forêts. Je verrai un de ces jours un de ces villages de sauvages chrétiens; pour les vrais sauvages, ils sont loin et je risquais de laisser l'Amérique sans en avoir vu un seul, si pour le jour de mon arrivée, je n'en avais rencontré un en costume avec des plumes sur la tête dans Broadway qui est la rue Vivienne de New- York. " Pour moi, je ne suis point, jusqu'ici, de ceux sur " lesquels les États-Unis produisent une fâcheuse

" impression. J'ai beaucoup joui de mon éxnsode " canadien. Québec est dans une situation merveil- " leuse. C'est un des plus beaux aspects de ville que *' j'aie jamais vus. Il y a un vrai plaisir Ti retrouver " la France et la vieille France au bout du monde. " J'ai été entouré de cordialité et d'empressement. " J'ai trouvé le nom de mon père honoré et béni dans " les séminaires qui donnent tout le haut enseignement '' à ce pays; j'y ai trouvé les instruments de physique " qu'il a inventés. Votre nom est en grand honneur. " Un bon prêtre du Mans m'a exprimé sa reconnais- " sance de ce que vous avez bien voulu recevoir le " diplôme de l'Académie de cette ville. Il y a eu ici " hier un grand dîner patriotique en l'honneur de " M. Lafontaine ; un petit neveu de Jacques Cartier m'a " fait de grands compliments ; on a porté ma santé ; j'ai " fait un discours, souvent interrompu par les applau- " dissements, comme on dit dans les journaux.

" Au milieu de tout cela les brusques variations du ^' temps, en général cependant assez beau, m'ont un " peu fait tousser, mait» je vais noyer ma toux dans la " cataracte du Niagara.

" Adieu, mon cher ami, conservez, je vous prie, ainsi " que madame Ozanam, quelques souvenirs de votre " errant ami. Je serai dans une quinzaine de jours à " New-York, où j'espère trouver une lettre de vous. "

" Ozanam a M. Ampère.

" Sceaux, 22 octobre 1851.

" Mon cher ami, que pensez-vous de mon retard ?

" Après la lettre pi bonne et si chaleureuse que vous " m'avez adressée en quittant l'Europe, ne devais-je " pas vous poursuivre à toutes voiles, pour qu'un mot " de votre ami reconnaissant vous arrivât bientôt dans " ce nouveau monde, où vous étiez déjà connu, mais ^' pas encore aimé? Maintenant, vous n'avez plus be- " soin de ma visite. Voici deux mois à peine que vous " parcourez l'Amérique, elle n'a déjà plus de solitude " pour vous ; il suffisait de vous montrer, vous avez " été accueilli, fêté, comblé d'honneurs. Et cependant '' au milieu de cet accueil, de ce mouvement qui vous " emporte, vous trouvez des heures pour les absents, " et vous m'adressez de Montréal des pages deux fois " précieuses par la date et par la signature. Je vous en " remercie tendrement, et je n'en suis que plus pressé " de justifier mon silence. Mais, vraiment, je n'ai su " qu'il y a peu de jours où il vous faut écrire, et, de- " puis lors, comme à peu près depuis que nous nous " sommes quittés, je suis dans un état de fatigue qui " m'interdit bien des devoirs et bien des plaisirs.

'' Rien de cela n'est grave et n'a de quoi inquiéter '' votre amitié. Mais j'admire l'ordre de la Providence " qui ne veut pas nous permettre de nous acclimater " sur la terre. J'avais tout fait pour me bien établir " dans la vie, et vous y aviez beaucoup aidé. Vous sa- " vez si j'ai bien réussi à mettre le bonheur à mon " foyer ! votre abnégation, votre appui, vos conseils y " avaient ajouté le bien-être, la considération et le ^' plaisir du travail. Dieu n'a pas souffert que je prisse

racine dans une existence si commode. Il m'a laissé les joies du cœur et m'envoie les peines de santé : je le bénis de ce partage. Cependant, je le prie d'abréger l'épreuve, et je me soigne de mon mieux, ou plutôt je n'ai qu'à me laisser soigner par quelques personnes qui ne me haïssent pas. Car, j'ai bien plus de résignation dans l'imagination que dans la pratique, et il me serait bien dur de me trouver arrêté, au moment même où j'espérais utiliser mes études et mes misérables essais, en mettant la main à une œuvre moins indigne de vos encouragements. '' Je travaille un peu, mais lentement, difficilement ; et je n'écris pas une page pendant que vous faites cinquante lieues. Pourtant, je trouve quelque douceur dans ce repos même de la campagne, dans ce séjour de ^'ceaux, d'où les feuilles déjà s'en vont, mais d'où la paix ne s'en va pas. De la fenêtre auprès de laquelle j'écris, j'entends la voix joyeuse de ma petite Marie qui joue au jardin, et Amélie assise tout à côté me réjouit par un bon visage. Peu de personnes viennent visiter notre retraite, mais elles n'y laissent que des traces plus chères. Ne craignez point que nous finissions par oublier notre errant ami. N'est-ce pas ici que nous avons eu l'intimité de ses soirées? Voici la place où nous lui arrachions ses beaux vers. Hilda ne nous a point quittés, et l'autre soir nous nous sommes surpris, ma femme et moi, y pensant tous deux au même moment, et tous deux nous nous rappelions

'' cet lulminible passage où, son fardeau sur la tête, "elle est rencontrée par Lucius ! Ah! vous pouvez " faire ]e tour de l'Amérique et voir si quelque part ^'' Atala n'a pas laissé une sœur: vous ne trouverez '• pas une plus charmante créature que votre blonde '■ Germaine. Je vous remercie de nous avoir donné " part aux prémices de cet ouvrage; mais vous le " devez à votre gloire et à l'admiration de la France. " Quand les vents du printemps vous ramèneront, si '' vous nous trouvez en paix, donnez-nous Hilda pour " que nous en jouissions à la faveur de notre sécurité " nouvelle. Si nous sommes à feu et à sang, donnez- " la pour nous apprendre à bien finir.

" Ne croyez pas cependant, cher ami, que je goûte " seulement une partie de votre talent; j'admire, au " contraire, cette prodigieuse activité qui ne vous " laisse pas de relâche, et qui vous fait trouver de " l'intérêt, de la passion, dans des études si diverses. " Quand je faisais opposition à votre voyage transa- " tlantique, je cédais à l'égoïsme de l'amitié. Mais ne " me croyez point l'ennemi des Yankees, et je vous " prie de ne pas me faire d'affaires avec ce grand " peuple. Il réalisera peut-être l'idéal politique où " tendent, à mon sens, les sociétés modernes. Tout " ce que vous me dite3 de Montréal et de Québec me "touche beaucoup, surtout cette joie que vous avez " eue d'y retrouver le souvenir tout vivant de votre " illustre père. Je suis charmé de vous voir assis au " banquet de famille de nos frères d'outre-mer. Mais

*' ne pensez pas que je sois indifférent à la bonne for- " tune que vous avez eue de vous trouver aux fêtes " de Boston ; je ne méprise pas les speeches du prési- " dent des États-Unis, et je n'ai garde de dédaigner " ces processions d'ouvriers qui nous donnent le spec- *' tacle de la démocratie calme et disciplinée. Elles " valent mieux que nos bandes armées du Cher et de " la Nièvre. Ouvrez bien les yeux, observez, et vous " reviendrez fort à propos en 1852 ; car, à ne vous rien '^ cacher, 1852 est déjà commencé depuis une quin- " zaine de jours, et nos affaires se brouillent assez joli- " ment. Même si vous attendez le mois d'avril, je ne " puis vous garantir que vous retrouverez votre fau- " teuil <à l'Académie française; il pourrait bien avoir " chauffé la soupe des insurgés ! Heureux mortel, " vous ne verrez pas la fumée de nos incendies ! mais " vous serez là-bas sur ce rivage paisible, pour recevoir " vos amis fugitifs ; vous protégerez madame Ozanam " et vous lui ferez avoir une échoppe de bouquetière " dans Broad street. Quant à moi, je parle trop mal " l'anglais pour exercer mes petits talents de profes- " seur et d'avocat, et je ne me vois guère d'autre car- " rière que de battre la grosse caisse derrière la voi- " ture de mon frère quand il ira arracher les dents. " Voilà pourtant la fin de cette famille Ozanam qui " avait promis de grandes choses !

"Adieu, mon très cher ami, que le vent souffle fa- " vorablement dans vos voiles ! poussez, s'il vous plaît, *' jusqu'au fond de la Californie ; vous serez bien ha-

'' bile si vous trouvez un endroit où nos pensées ne " vous suivent pas. Il n'est pas jusqu'à " petite Ma- " rie " qui ne soit au courant de vos pérégrinations. " Vous l'aidez à retenir sa géographie, et pour elle l'A- '' mérique, c'est le pays où voyage M. Ampère. Des " autres propos qui se tiennent sur votre compte hors '' de chez moi, je ne veux rien vous en dire : tout vous " sera pardonné dès qu'on vous aura revu.

" Adieu donc une fois encore, je vois bien qu'il m'en " coûte de vous quitter, mais je sais qu'à vrai dire je " ne vous quitte pas, et qne vous avez quelque part " dans le cœur une place réservée à votre ami. "

Ce serait bien mal connaître Ozanam, que de croire que son caractère, naturellement sérieux, ne lui permît pas de faire les plus charmantes plaisanteries. Comme le dit M. de Montrond, le grave philosophe s'était certainement dépouillé de sa robe de professeur lorsqu'il composa les cent cinquante vers annoncés dans la lettre suivante :

" Ozanam a M. Ampère.

" Quimper-Corentin, 3 octobre 1850.

"Mon cher ami,

" On annonce que vous êtes à Paris, revenu d'un " long voyage, qui vous a valu les plus sincères malé- " dictions. Sur la foi des traités, nous nous étions " acheminés vers la Bretagne. On avait pris les bains " de mer à Saint-Grildas, tandis que dans ces lieux

'sauvages, je me préparais, par une vie contempla- ' tive et mortifiée, au plaisir de vous entendre. Et ' voilà qu'arrivés à Kerbertrand où il y avait société ' excellente, puisqu'elle se composait de vos amis, 'nous apprenons votre départ pour Berlin; je ne ' puis vous dire tout le désappointement de la com- ' pagnie, ni à quels dieux infernaux on vous a voué ' pendant plusieurs jours. Enfin, las d'enrager sans ' vengeance, on m'a chargé de vous adresser une ' épître d'invectives que vous trouverez ci-jointe. De ' mon chef, je ne me fusse jamais permis une pareille 'inconvenance; mais chacun en prend sa part, et ' lecture faite, l'œuvre a été approuvée, et votre ser- ' viteur autorisé à signer pour tous. Veuillez me par- ' donner cette espièglerie de vacances, ne la lisez que ' si vous éprouvez l'envie de vous égayer un moment, ' et croyez à une amitié plus sérieuse que mes vers..." Voici cette pièce, qui pour Ozanam était une véritable débauche d'esprit et dont nous avons dû retrancher quelques vers.

La respectable compagnie

Pour se réjouir réunie

Sous les arbres de Kerbertrand,

A monsieur Jean- Jacques Ampère,

Voyageur par mer et par terre

Et véritable juif errant :

Salut, et paix à votre course,

Toujours cinq sous dans votre bourse,

Et prompt retour au pays franc.

Taniis qu'enfourchant l'hippogriffe,

Vous courez après l'hiéroglyphe

Qu'un diable écrit de sa griffe

Sur quelque obélisque apocryphe,

Notre amitié s'en ébouriffe

Et demande que l'on vous biffe

Du livre des preux chevaliers.

Car deux jeun?,s et belles fées,

De leurs chapeaux roses coiffée-^,

Vous attendaient bien attiffées,

Au perron de leurs escaliers.

Vous trahissez leur espérance.

Point ne prétextez ignorance :

Avez- vous oublié qu'en France

Chevaliers félons sont flétris?

Et ne saviez- vous pas, poète,

Qu'ayant trompé dame discrète,

Lmcelot sur une charrette

Fut promené par le pays ?

Vous nous avez faussé parole.

Vous méritez, sans hyperbole,

De revenir en carriole

De Kœnigsberg jusqu'à Paris.

Mais nous sommes des gens sans haine,

Et nous voulons, pour toute peine,

Vous raconter tout d'une haleine

Les plaisirs que vous avez fuis.

C'était sur le penchant d'une verte colline Que l'Aven caressait de son onde argentine. La lice allait s'ouvrir, et le lutteur debout Toisait son adversaire, et mesurait son coup.

On voyait accourir et se former en haies

Bretons aux longs cheveux, Bretons aux larges braies.

Un pourpoint bleu descend sur leur triple gilet, Leur front brun s'arrondit sous un chapeau coquet.

Les dames étalaient, en habits de dimanches,

L'édifice orgueilleux de leurs cornettes blanches,

Et les petits Bretons, à l'envi bretonnants,

8e suspen laient en grappe aux pins environnants,

Quand un cri tout à coup a soulevé la foule,

Tel aux rocs de Penn Mardi le vent pousse la houle.

Le combat, s'échaufiant, l'Hercule de céans

A saisi son rival entre ses bras géants.

Le reste se passa comme au siècle d'Homère : Les plus adroit des deux mit son homme par terre Et triomphant, reçut pour prix de son savoir Un gros mouton, qu'il fit rôtir le même soir. C'est alors que le cidre et le vin circulèrent : De buveurs trébuchants les gazons s'émaillèrent, Et plus d'un Bas-Breton, dans l'ornière bercé, Goûta jusqu'au matin l'oubli du mal passé.

Laissons dormir l'héroïque trompette :

De Théocrite empruntons le pipeau, Je veux conter la fraîche historiette D'une promenade en bateau.

Je sais un lieu sans rival en ce monde. Où sous les murs joyeux de Quimperlé, L'Isole va, du tribut de son onde, Enrichir les flots de l'Ellé.

Je sais aussi deux aimables ménages,

Qui, renforcés d'un gentil jouvenceau.

Firent un jour, plus curieux que sages,

Glisser leur barque au fil de l'eau.

Nous descendons la paisible rivière, Comme on descend le vieux Mississipi,

Entre des bois dont l'ombre hospitalière Oflfre aux chevreuils un éternel abri.

A notre aspect fuit la biche effrayée, Le bœuf pensif, étonné de nous voir, Laissant tomber l'herbe qu'il a broyée.

Lève pesamment son front noir.

C'est là qu'au pied des chênes druidiques. Au temps jadis, les Bretons mal pensants Baignaient de sang les pierres fatidiques, Et dévoraient leurs grands-parents.

Làj si j'en crois la légende fidèle, Babite encor la peuplade des nains, L'un dans le sable a poussé la nacelle. L'autre versait la pluie à pleines mains.

Sur nous le ciel pleura toutes ses larmes, A les sécher rien ne réussissait, Le calembour avait perdu ses charmes, Et la charade languissait.

Ah ! c'est alors, conteur incomparable, Que vous manquiez à vos amis transis : Un jour entier dans la pluie et le sable. Eût paru court, charmé par vos récits !

Entre deux eaux une heure nous restâmes, Plus d'un poisson nous prit pour ses cousins ; Sans le respect que nous devions aux dames. Mieux eût valu rester entre deux vins.

Je ne finirais pas si je contais encore

Les plaisirs que pour nous chaque jour fait éciore :

Comment, bons pèlerins, nous armant du bourdon,

Nous allons visiter quelque lointain pardon.

Et fréquentant les lieux que la piété consacre.

Saluer sainte Barbe et vénérer saint Fiacre,

Puis, comment, au retour, affamés et dispos,

Nous ornons le dîner de nos malins propos.

Sur le perdreau fumant, sur le beeftake classique,

Les grâces et l'amour sèment le sel attique.

Enfin le soir, tandis que, sous de jolis doigts,

Chante complaisamment l'ivoire aux mille voix.

Mon hôte bienveillant, qui n'est plus sur ses gardes.

Finit par me trahir le secret de ses bardes,

Et me fait admirer, après mûr examen.

Les rhythmes d'Aneurin, les chants d'Elywarrh'en.

Un seul trait vous peindra ces joyeuses merveilles.

Vous jugerez d'un mot nos gais déportements,

Puisque nous comptons là deux femmes sans pareilles,

Sans nous vanter, et trois hommes charmants.

Ces biens vous attendaient. Vous avez cru sans doute Mieux faire de manger la tudesque choucroute ; Et chez les beaux enfants de Vienne et de Berlin, Vous fêtez savamment la bière et lebrandwin. Allez donc, et parmi le peuple des momies Cherchez-vous des amis, faites- vous des amies, Puisque les Pharaons, leurs sphinx et leurs matous A votre jugement ont plus d'attraits que nous. Nous pardonnerons tout, si la neige prochaine. Heureux et bien portant, à Paris vous ramène. Et si la belle Hilda, ce livre tant promis, Vient mouiller doucement les yeux de vos amis.

L'anecdote suivante rapportée par l'abbé Ozanam, nous montre encore notre savant professeur sous le même jour. " Voyageant en chemin de fer, Ozanam " se trouva placé devant un conscrit qui, tout fier de " son uniforme, avait entrepriw une séduisante cau- " sette avec une jeune fille assise à côté de lui. Frédé- " rie l'invite carrément à se taire j notre chevalier ré-

"pond: "Monsieur, de quel droit me parlez-vous " ainsi ? je n'ai pas de leçon à recevoir de vous. " — " Mon ami, c'est ce qui vous trompe, car précisément *' je suis payé par le gouvernement pour en faire." " On voit d'ici notre pauvre recrue tout ébahie, ou- " vrir de grands yeux, et ne plus souffler mot. "

Lorsqu'il s'agissait de donner un conseil, de consoler un chagrin ou seulement de faire briller une espérance, Ozanam se hâtait de donner des preuves de son amitié, et quand la journée s'était écoulée sans apporter le temps nécessaire pour la correspondance, épuisé de fatigue, il dérobait à la nuit des heures entières qu'il employait à consoler des amis.

Il trouvait toujours dans sa délicatesse exquise et dans sa grande charité les paroles que l'on cherche souvent en vain. Nous désirons en donner une nouvelle preuve en reproduisant ce passage d'une lettre qu'il écrivait à un de ses amis qui venait de i^erdre un petit enfant. * " J'ai vu, disait-il, bien des gens en- " vier à ma mère le bonheur d'avoir trois fils demeu- " rés fidèles à la foi catholique. C'est qu'elle avait au " ciel onze autres enfants qui priaient pour nous. " Pour moi, je crois fermement que si nous arrivons " heureusement au terme suprême, nous le devrons " beaucoup à no3 petits frères et petites soeurs arrivés " avant nous. Et c'est pourquoi je crois que ces jeunes " élus portent bonheur aux familles oùils sont nés..."

* Lettres, t. fl, p. 69.

" Pleurez, monsieur et cher ami, écrivait-il à un au- " tre père infortuné, car Dieu le permet et vos amis " comprennent votre douleur. Que de fois j'ai vu aussi " pleurer mon père et ma mère, puisque sur quatorze " enfants le ciel ne leur en a laissé que trois ! Mais, " combien de fois aussi ces trois survivants, dans " leurs chagrins et leurs périls, n'ont-ils pas compté " sur les frères et sœurs qu'ils avaient parmi les an- " ges ! Ah ! ceux-là sont bien aussi de la famille ; ils " se rappellent à nous, tantôt par des lumières, tantôt " par des secours inattendus ; heureuses les maisons " qui ont ainsi la moitié des leurs là-haut, pour faire " la chaîne et tendre la main à ceux d'ici-bas ! Cou- " rage donc, cher ami ! * "

Dans les quelques lignes qui suivent, le P. Lacordaire nous fait connaître l'emploi qu'Ozanam faisait des premières heures de la journée. '• Chaque matin, " dit-il, il lisait dans une Bible grecque quelques ver- " sets ou quelques pages de l'Ecriture sainte, suivant " que l'onction divine le retenait plus ou moins sur " ce qu'il avait lu. C'était la pren)ière demi-heure, de "la journée. Il y avait puisé une connaissance effi- " cace de la parole de Dieu. Jamais il ne se rendait à " son cours sans avoir prié à genoux pour qu'il ne dît " rien de contraire à la vérité ou dans le seul Imt de " s'attirer des applaudissements. On remarquait dans

Lpltr.-!^^ t. n, p. IÎ08.

" sa controverse une attention infinie à ne pas blesser " ceux qui discutaient avec lui, quelles que fussent " leurs erreurs. Il lui semblait, dès qu'une intelligence " traitait de Dieu, que déjà elle était sur la voie de le " trouver, et qu'un mot superbe ou trop vif pourrait ^' lui faire une blessure irréparable. Mais cette dou- " ceur n'allait jamais jusqu'au déguisement de sa pen- " sée. Il professait sa foi avec la courageuse humilité " du chrétien qui connaît le i^eu qu'est le monde ; et " si le respect des âmes lui inspirait une exquise mo- " dération, le respect de la sienne s'élevait au-dessus " de toute crainte humaine. "

Terminons par un dernier trait qui peint encore mieux, si c'est possible, son excellent cœur et sa grande charité. Nous citons encore l'abbé Ozanam :

" Il ne manquait jamais, le jour de l'an, d'aller don- " ner des étrennes à ses pauvres, voulant qu'ils eus- " sent leur part des joies que la nouvelle année répand " au sein de toutes les familles. Il poussait même en- " core plus loin ses attentions et ses prévenances : il " recueillait avec soin les jouets que sa fille avait re- " çus l'année précédente et les lui faisait porter aux " enfants des indigents qu'il visitait. C'était pour elle " une leçon de charité et un grand bonheur procuré " aux petites filles qui les recevaient.

" Le matin de l'un de ces jours, celui de 1852, il dit " à sa femme qu'il connaissait une famille si malheu- " reuse, qu'elle avait été obligée de mettre au mont-de- " piété sa commode de mariage, dernier reste d'une

' ancienne aisance, qu'il avait envie de la leur rendre ' pour leurs étrennes du premier de l'an. Sa femme l'en ' dissuada par d'excellentes raisons, et il s'y rendit. ' Le soir venu, au retour des visites officielles, Oza- ' nam était triste ; il jeta un regard douloureux sur ' les jouets entassés aux pieds de sa fille, et ne voulut ' pas toucher aux bonbons qu'elle lui présentait; il ' était aisé de comprendre qu'il regrettait la bonne ' œuvre manquée le matin. Sa femme alors, l'ayant ' engagé à suivre sa première pensée, il partit aus- ' sitôt pour racheter le meuble, et après l'avoir accom- ' pagné jusque chez ces pauvres gens, il rentra tout ' heureux. " *

* Biographie d'Ozanam,par le P. Lacordaiie.

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