‹ Frédéric OzanamChapitre 32 sur 42 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Tel est le titre de l'ouvrage placé en tête des œuvres complètes d'Ozanam, et que, malheureusement, nous donnons en dernier lieu puisque nous avons suivi l'ordie chronologique des publications. Les deux volumes que nous allons analyser n'ont été publiés que trois ans après la mort de l'auteur.

Ozanam a fait sur ce sujet un cours dont vingt et une leçons ont été recueillies. Dans ces différentes leçons il traite tour à tour des lettres païennes et des lettres chrétiennes, de la théologie, de la philosophie, de l'éloquence, de l'histoire et de l'art.

Dans ces deux volumes que nous avons sous les yeux, il faut bien remarquer qu'il est question d'abord d'un livre dont Ozanam avait conçu l'idée à l'âge de dixhuit ans et qui devait avoir pour titre Démonstration de la Religion catholique par ^antiquité des croyances

historiques, religieuses et morales. Ce livre devait être le fruit du travail de la vie entière du savant professeur. Mais, par malheur, le plan conçu était trop grand et la vie du lal)orieux écrivain fut trop courte.

Ce qu'il devait laisser d'écrits, une fois liés entr'eux, ne pouvait former qu'une partie de ce vaste plan qu'il avait conçu : cette partie était celle qui avait rapport au moyen âge et devait être intitulée : Histoire de la Civilisation aux temps barbares. Il en est question dans la préface de M. Ampère, dans l'avant-propos écrit par Ozanam, et dans les deux premières leçons où, au milieu de cette longue période de huit cents ans qu'on est habitué à considérer comme les temps barbares, l'auteur fait voir le progrès se montrant à la fois dans les sciences, les arts et les lettres.

Enfin il y a le sujet, que comporte le titre des deux volumes : La Civilisation au cinquième siècle. L'auteur s'occupe exclusivement de ce siècle dans les dix-huit leçons sténographiées qui formaient un de ses cours donné dans la chaire de littérature étrangère à la Sorbonne.

M. Ampère, dans sa préface, résume ainsi l'œuvre d 'Ozanam : " On voit que dans ce livre il s'agissait " d'une grande chose, le christianisme civilisant les " barbares par son enseignement, leur transmettant " l'héritage de l'antiquité, créant avec la vie religieuse " et la vie politique, l'art, la philosophie et la littérn- " ture du moyen âge : c'est-à-dire xm abîme de douze

'' siècles comblé par l'histoire, les ténèbres de la bar- " barie éclairées, les origines de la civilisation et de la " culture moderne expliquées, le christianisme glori- " fié par ses résultats, le tableau de ce qu'il a main- " tenu et de ce qu'il a produit, des vérités qu'il a pro- " pagées, des sentiments qu'il a inspirés, des lois qu'il " a dictées, des œuvres d'art et de poésie dont il a été " la source. C'est ce magnifique ensemble qu'on doit " toujours avoir devant les yeux, comme Ozanam l'a- " vait constamment lui-même, quand on lit ses " écrits. "

Aussi quand il conçut un si vaste plan, il n'ignorait ni les études variées qu'il serait obligé de faire, ni les difficultés sans nombre à surmonter, ni le temps qu'il faudrait y consacrer. Voyons plutôt ce qu'il écrivait, tout jeune encore, à un de ses amis, M. Hippolyte Fortoul : " Oui, les travaux préliminaires m'ont déjà indiqué la vaste perspective que je viens de découvrir et sur laquelle mon imagination plane avec transport. Mais c'est peu de contempler la carrière que j'ai à parcourir, il faut se mettre en chemin, car l'heure est venue, et si je veux faire un livre à trente-cinq ans, je dois commencer à dix-huit les travaux préliminaires, qui sont en grand nombre. " En effet, connaître une douzaine de langues pour " consulter les sources et les documents, savoir assez " passablement la géologie et l'astronomie pour pou- " voir discuter les systèmes chronologiques et cosmo- " goniques des peuples et des savants, étudier enfin

" l'histoire universelle dans toute son étendue et l'his- " toire des croyances religieuses dans toute sa pro- " fondeur ; voilà ce que j'ai à faire pour parvenir à " l'expression de mon idée. "

Dans l'avant-propos, l'auteur nous explique de la manière suivante le but de son travail : '' L'historien " Gibbon avait visité Rome dans sa jeunesse; unjour " que, plein de souvenirs, il se trouvait au Capitole, " tout à coup il entendit des chants d'église, il vit " sortir des portes de la basilique d^Ara Cœli une lon- " gue procession de franciscains essuyant de leurs " sandales le parcours traversé par tant de triomphes. " C'est alors que l'indignation l'inspira : il forma " le dessein de venger l'antiquité outragée par la bar- " barie chrétienne, il conçut V Histoire de la Décadence " de l'Empire romain. Et moi aussi j'ai vu les reli- " gieux à'' Ara Cœli fouler les vieux pavés de Jupiter " Capitolin, je m'en suis réjoui comme de la victoire " de l'amour sur la force, et j'ai résolu d'écrire l'his- " toire du progrès à cette époque où le philosophe an- " glais n'ai)erçoit que de la décadence, l'histoire de la " civilisation aux temps barbares, l'histoire de la pen- " sée échappant au naufrage de l'empire des lettres, '* enfin traversant ces flots des invasions comme les " Hébreux passèrent la mer Rouge, et sous la même " conduite, /or^^ tegente brachio. Je ne connais rien de " plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du " christianisme, que d'avoir sauvé l'esprit humain."

Plus loin Ozanam ajoute : *'La thèse de Gibbon est

" encore celle de la moitié de l'Allemagne, elle est " celle de toutes les écoles sensualistes qui accusent le '* christianisme d'avoir étouffé le développement légi- " time de l'humanité en opprimant la chair, enajour- '' nant à la vie future le bonheur qu'il fallait trouver " ici-bas, en détruisant ce monde enchanté où la Grèce " avait divinisé la force, la richesse et le plaisir pour " y substituer un monde triste, où l'humanité, lapau- " vreté, la chasteté veillent aux pieds d'une croix... " " Il faut voir le mal, le voir tel qu'il fut, c'est-à-dire " formidable, précisément afin de mieux connaître les " services de l'Eglise, dont la gloire dans ces siècles " mal étudiés, n'est pas d'avoir régné, mais d'avoir " combattu. Ainsi j'aborde mon sujet avec horreur " pour la barbarie, avec respect pour tout ce qu'il y " avait de légitime dans l'héritage de la civilisation " ancienne. J'admire la sagesse de l'Église qui ne ré- " pudia pas l'héritage, qui le consacra par le travail, " le purifia par la sainteté, le féconda par le génie et " qui l'a fait passer dans nos mains pour qu'il s'y " accroisse. Car, si je reconnais la décadence du mon- " de antique sous la loi du péché, je crois au progrès " des temps chrétiens. Je ne m'effraye pas des chutes " et des écarts qui l'interrompent : les froides nuits " qui remplacent la chaleur du jour n'empêchent pas " l'été de suivre son cours et de mûrir les fruits."

Rien de plus gracieux et de plus touchant que les dernières phrases de cet avant-propos, où l'auteur, arrivé à l'âge mûr, se compare à Dante commençant son

travail à l'âge de trente-cinq ans. Rien de plus sympathique que ces paroles émues par lesquelles Ozanam nous fait connaître la source d'où lui viendra le courage et l'inspiration. Voyons plutôt : " Je ne sais " pas, dit-il, quel sort attend ce livre, ni s'il s'achè- " vera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit " sous ma plume. >îais j'en sais assez pour y mettre " le reste, quel qu'il soit, de mon ardeur et de mes " jours. Je continue d'accomplir ainsi les devoirs de " l'enseignement public ; j'étends et je perpétue au- " tant qu'il est en moi, un auditoire que je trouvai " toujours bienveillant, mais trop souvent renouvelé. " Je vais chercher ceux qui m'écoutèrent un moment, " et qui, en sortant de l'école, m'ont gardé quelque " souvenir. Ce travail résumera, refondra mes leçons " et le i^eu que j'ai écrit.

'' Je le commence dans un moment solennel et sous " de sacrés auspices. Au grand jubilé de l'an 1300, et '' le Vendredi saint, Dante, arrivé, comme il le dit, au " milieu du chemin de la vie, désabusé de ses pas- " sions et de ses erreurs, commença son pèlerinage en " enfer, en purgatoire et en paradis. Au seuil de la " carrière, le cœur un moment lui manqua; mais trois " femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du " ciel : la Vierge Marie, sainte Lucie et Béatrix. Vir- " gile conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, le " poète s'enfonça courageusement dans le chemin té- " nébreux. Ah ! je n'ai pas sa grande âme, mais j'ai sa " foi. Comme lui, dans la maturité de ma vie, j'ai vu

" l'année sainte, l'année qui partage ce siècle orageux " et fécond, l'année qui renouvelle les consciences ca- " tholiques. Je veux, faire aussi le pèlerinage de trois " mondes, et m'enfermer d'abord dans cette période " des invasions, sombre et sanglante comme l'enfer. " J'en sortirai pour visiter les temps qui vont de Char- " lemagne aux croisades, comme un purgatoire où " pénètrent déjà les rayons de l'espérance... Je trou- " verai mon paradis dans les splendeurs religieuses du " treizième siècle. Mais tandis que Virgile abandonne " son disciple avant la fin de sa course (car il ne lui " est pas permis de franchir la porte du ciel), Dante, " au contraire, m'accompagnera jusqu'aux dernières " hauteurs du moyen âge où il a marqué sa place. " Trois femmes bénies m'assisteront aussi : la Vierge " Marie, ma mère et ma sœur ; mais celle qui est pour " moi Béatrix, m'a été laissée sur la terre pour me " soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arra- " cher à mes découragements, et me montrer sous sa " plus touchante image, cette puissance de l'amour " chrétien dont je vais raconter les œuvres.

" Et maintenant pourquoi donc hésiterais-je à imi- '* ter le vieil Alighiéri, et à terminer cette préface " comme finit celle de son Paradis, en mettant mon " livre sous la protection de Dieu béni dans tous les " siècles ? "

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