‹ Frédéric OzanamChapitre 33 sur 42 · DU PROGRES DANS LES SIECLES DE DECADENCE · texte numérisé non relu

DU PROGRES DANS LES SIECLES DE DECADENCE

Ozanam, au début de ses leçons, s'exprime ainsi : "Je " voudrais étudier, dit-il, cette éducation commune " des peuples modernes ; j e voudrais les considérer, non " plus dans cet isolement auquel se condamne l'histo- " rien particulier de l'Angleterre ou de l'Italie, f mais " dans ce rapprochement fécond que la Providence " avait préparé. Enfin, je voudrais faire l'histoire des " lettres au moyen âge, en remontant au moment obs- " cur où on les voit échapper au naufrage de l'anti- " quité, en les suivant dans les écoles des temps bar- " bares, jusqu'à ce que, les nations étant constituées, '' les lettres sortent de l'école pour prendre possession " des langues nouvelles. "

L'auteur,en faisant l'histoire des lettres, fait en même temps l'histoire de la civilisation, et dans la civilisation il cherche surtout le progrès par le christianisme. Il nous fait remarquer qu'il y a deux doctrines de pro-

* Première et deuxième leçons.

t Ozanam avait alors donné ses cours sur l'histoire littéraire de l'Allemagne, de l'Angleterre et de l'Italie.

grès, " la première, dit-il, nourrie dans les écoles sen- " sualistes, réhabilite les passions : elle promet au " peuple le paradis terrestre au bout d'un chemin de " fleurs, et ne leur prépare qu'un enfer terrestre au " bout d'un chemin de sang. La seconde, née d'une " inspiration chrétienne, reconnaît le progrès dans la " victoire de l'esprit sur la chair; elle ne promet rien '* qu'au prix du combat, et cette croyance qui porte " la guerre dans l'homme, est la seule qui puisse don- " ner la paix aux nations."

La pensée du progrès n'est pas de source païenne ; au contraire, les païens se croyaient voués à une décadence irréparable : témoin, les livres sacrés de l'Inde, puis Hésiode chez les Grecs, et Horace chez les Romains. L'Église, au contraire, croit au progrès, et l'Évangile en disant : Soyez parfaits, comme le Père céleste est parfait, condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met le terme dans l'infini.

" L'humanité, dit l'auteur, semble attirée irrésisti- " blement vers une perfection que jamais elle n'at- " teindra, mais dont chaque âge la rapproche. Toute- " fois, c'est précisément cette nécessité irrésistible qui '' effraye plusieurs esprits sages, et qui soulève con- " tre la doctrine du progrès deux difiicultés. On la " repousse comme une doctrine d'orgueil, car elle sup- " pose les hommes de chaque génération meilleurs " que leurs pères ; elle inspire le mépris du passé, le " dédain des traditions. On la dénonce comme une " doctrine de fatalisme, car il suflit qu'un siècle soit

" le dernier pour être le plus grand, et comme il y a *' des siècles où s'obscurcissent la vertu et le génie, le " progrès se réduit au seul travail qui ne s'interrompt " point, c'est-à-dire à l'accroissement des biens ma- '' tériels.

" Ces difficultés se dissipent, si l'on distingue entre " l'homme et l'humanité. Dieu n'a pas créé l'huma- " nité sans dessein, et ce dessein éternel soutenu d'une " puissance infinie, ne peut pas rester sans eJBfet. La " volonté qui meut les astres règle aussi le cours des " civilisations. Ainsi l'humanité accomplit une des- " tinée nécessaire, et cependant, elle se compose de " personnes libres. Il reste donc à faire la part de la *' liberté dans les destinées humaines, par conséquent " la part de l'erreur et du crime. Il y a des jours " de maladies, des années d'égarement, des siècles " qui n'avancent pas, des siècles qui reculent. "

Ici, Ozanam en vient à s'occuper plus particulièrement delà thèse qu'il doit soutenir dans ces deux leçons, savoir : *' Le progrès par le christianisme dans " les siècles de décadence."

Mais pour mieux traiter son sujet et se tenir dans le cadre qu'il a choisi, c'est-à-dire le moyen âge, il divise cette longue époque de huit cents ans en trois périodes. La première, depuis la décadence de l'empire romain j usqu'à Charlemagne ; la seconde, depuis Charlemagne jusqu'à Grégoire VII, et la troisième période depuis Grégoire VII jusqu'à Dante.

Chacune de ces périodes commence par une ruine,

une décadence, mais la plus grande de toutes est celle de la première période, qui s'ouvre par l'effondrement de l'empire romain. En effet, à l'annonce de la prise de Rome par les barbares, les nations furent frappées d'épouvante, les peuples restèrent mornes de frayeur, et l'on se crut rendu aux approches du dernier jour. " Mais au moment où l'empire païen est conquis, dit " Ozanam, la civilisation chrétienne devient conqué- " rante. Cette conquête surpassa toutes celles de l'an- " tiquité par la profondeur, la difficulté et l'étendue " de ses desseins. "

Rome avait conquis le monde par les armes, le christianisme devait le conquérir par la prédication et la prière, par la persécution et le martyre. Pour aller à une pareille conquête on n'avait pas besoin de guerriers ; au contraire, ils auraient nui ; il fallait des instruments faibles et dédaignés, des esclaves, des malades et surtout des femmes. Témoin, d'abord le jeune gaulois Patrice enlevé par des pirates irlandais qui lui firent garder leurs troupeaux. Etant parvenu à s'échapper, il retourna dans son pays, d'où il revint bientôt en Irlande comme envoyé de la papauté, et réussit par ses paroles et ses miracles, à mettre ce peuple sous le joug léger de l'Evangile. Témoin aussi, saint Grégoire le Grand qui, pendant quatorze ans de pontificat, ne pouvait pas laisser son lit plus de trois heures par jour et qui, cependant, réussit à envoyer des missionnaires sur la côte des Angles : un siècle après, l'Angleterre était chrétienne. Témoin

encore, Ciotilde chez les Francs et Théodelinde chez les Lombards. La conversion de la Germanie demanda plus de temps et plus d'efforts. Il fallut trois siècles pour convertir les païens des bords du Rhin et de ceux du Danube en chrétiens, et faire en même temps connaître l'Evangile dans la Thuringe, la Franconie et la Frise.

Que devinrent les sciences, les arts et les lettres pendant ce temps ? Le dogme catholique sauva la science. Les théologiens, non seulement ne laissèrent pas brûler par les barbares les œuvres des philosophes païens, mais les moines s'empressèrent même de copier les écrits de Cicéron et de Sénèque. " Saint " Augustin, dit l'auteur, introduit Platon dans l'école " sous son manteau d'évêque, et Boèce y fait entrer " V Introduction de Porphyre. "

La loi religieuse sauva les institutions sociales. Les chrétiens trouvaient un merveilleux accord entre les lois de Rome et les préceptes de Moïse, et ces lois réunies formèrent la Collatio legum Mosaicarum et Romanarum, écrite à la fin du cinquième siècle. L'Église, de plus, purifia la Royauté sortie de Germanie avec des traditions toutes païennes et des instincts sanguinaires. Le christianisme apprend aux rois à régner non par la force mais par la justice.

Enfin, le culte sauva les arts. Lorsque les chrétiens

sortirent des catacombes, on vit surgir les basiliques

et les grands temples catholiques. Les évoques de

. France et d'Italie envoyèrent chercher les meilleurs

artistes ; la peinture et l'architecture rivalisèrent avec le chant et la musique pour donner à ces superbes édifices toute la pompe et la grandeur dues au Créateur. " L'Eglise, dit Ozanam, se garda bien de briser la " harpe des bardes gallois et des scaldes germani- " ques ; elle la purifia, elle y mit une corde de plus " pour chanter Dieu, les saints, et les joies de la fa- " raille au foyer que le Christ a béni. "

Passons à la seconde période. Une autre catastrophe en marque le commencement, c'est l'invasion de l'empire de Charlemagne par les Normands. Jamais pouvoir n'avait paru plus nécessaire ni mieux établi que celui de Charlemagne, qui avait mis la force au service de l'esprit et la puissance au service de l'ordre. Au dehors, il couvrait l'Église de son glaive, tandis qu'au dedans il faisait respecter ses lois. Trente ans après sa mort, les Normands viennent s'emparer du royaume des Francs en même temps que les Hongrois, ces frères des Huns, envahissent l'Allemagne, la Bourgogne et l'Italie.

Tout semble perdu. Que deviendront dans ces bouleversements les sciences, les arts et les lettres ? Les barbares ont tout mis à feu et à sang ; les monastères sont incendiés et les trésors littéraires vont certainement périr. Non ! De ces couvents qui brûlent dans toutes les parties du pays, quelques moines parviennent à s'échapper et emportant avec eux les ouvrages les plus importants de leurs tablettes, ils vont se réfugier au milieu des camps des envahisseurs et finis-, sent par les convertir.

Avec le temps, les Normands entrent dans la civilisation chrétienne et y apportent le génie des entreprises maritimes aussi bien que la stabilité et le perfectionnement dans le gouvernement des différents pays, entr'autres de l'Angleterre et de Tltalie. De leur côté, les Hongrois et les Slaves, tout couverts de sang, viennent tomber aux pieds de saint Adelbert et apportent à la chrétienté une épée invincible qui la défend contre la corruption byzantine et contre l'invasion musulmane.

Cependant les savants, les théologiens et surtout les disputeurs semblent s'être réfugiés en Irlande, " qui " bientôt se voit obligée de déverser son trop plein " de ces troupeaux de philosophes sur les côtes de '* France. ^' L'Angleterre, sous le règne d'Alfred le Grand, qui vient de délivrer son pays dujong des Danois, l'Angleterre se réveille à la civilisation, les écoles s'ouvrent et on s'efforce de répandre l'éducation parmi le peuple.

Les lettres ne périssent donc pas. Elles prennent, au contraire, un grand développement en Allemagne, aux foyers monastiques de la Nouvelle-Corbie, de FuldeetdeSaint-Gall. Dans cette dernière abbaye surtout, on ne se contente pas du latin, mais grâce aux connaissances de la princesse Hedwige, le grec devient de nouveau une des branches les plus importantes des études des moines.

Les pays latins, l'Italie, l'Espagne et la France, pendant une partie de ce temps, paraisse ;it stationnai res

dans la voie des connaissances et dans la culture des lettres. Cependant, le progrès n'y est pas éteint et pour s'en convaincre, il suffit de citer le nom de Gerbert, ce moine d'Aurillac, instruit en Catalogne et porté par l'admiration de ses contemporains jusque sur la chaire de saint Pierre.

C'est aussi à cette époque que l'on peut fixer la naissance des langues modernes ; car, sous Alfred le Grand on chantait en langue saxonne les actions héroïques des guerriers. En même temps, les moines de Saint- Gall traduisirent en langue teutonique divers auteurs et surtout les chants de l'Eglise. Quant à la langue française, sa croissance fut moins rapide. Cependant on a découvert une homélie qu'on ne peut placer audessous de l'an 1000, où un mélange de mots français et latins se trouvent confondus dans une syntaxe barbare.

Grégoire VII marque une troisième époque. Comme les autres cette époque sort aussi des ruines. Ces ruines ont été accumulées par les luttes entre la papauté et l'empire. Ces querelles ont donné occasion à beaucoup d'hommes célèbres de se produire soit dans les camps par leurs succès militaires, soit parleur science politique et leurs grandes vertus. Grégoire VII, après avoir mis à ses pieds Henri VI par la seule force de sa parole, se trouva à son tour assiégé dans Rome, fait prisonnier et s'en alla mourir à Salerne, pendant qu'un anti-pape était intronisé à Saint-Jean de Latran. La lutte se continue pendant deux siècles

et produit d'un côté Frédéric 1er et Frédéric II, et de l'autre côté Alexandre III, Innocent III et Innocent IV. La papauté sort victorieuse de la lutte et l'empire renonce à s'immiscer dans les affaires spirituelles.

L'Eglise dans ces temps rendit encore un service très important à la civilisation, en empêchant les querelles inutiles et continuelles des souverains et princes d'Occident, et en les lançant en Orient pour la guerre sainte et la délivrance du saint Sépulcre.

Les croisades affranchirent les peuples de l'Occident de la vassalité que prétendait leur imposer le puissant empire d'Allemagne. Elles portèrent de plus un rude coup à la féodalité, qui à son retour d'Orient trouva trois luttes à soutenir : d'abord, contre la royauté qui étendait chaque jour sa juridiction au préjudice des justices seigneuriales, puis contre les communes qui prenaient naissance, et enfin contre l'Eglise qui voulait mettre un terme aux guerres intestines et privées.

Ozanam nous cite ici l'avènement et l'histoire de la commune de Milan, dont il a fait une étude spéciale, et il nous décrit sa lutte, à l'aide de la papauté, contre une aristocratie dépravée et un clergé corrompu. Avec le savant professeur, on assiste ensuite au triomphe complet de la ville de Milan sous Grégoire

Le dogme de l'égalité naturelle semé par le christianisme produisait l'égalité politique.

Plusieurs villes d'Allemagne et de France suivent

l'exemple des villes de Lombardie et de Toscane, et si elles ne deviennent pas complètement libres, comme d'autres villes plus tard, du moins elles ont le droit d'avoir leurs délégués aux Etats généraux.

Pendant ces luttes, les lettres, chose surprenante, ne sont pas négligées : jamais elles ne prirent un aussi grand élan.

Les luttes entre la papauté et l'empire forcèrent le sacerdoce à devenir savant. Alors, on vit surgir de grands saints et de grands docteurs, tels que saint Thomas d'Aquin, saint Bernard et saint Bonaventure, et de grands philosophes, comme saint Anselme et Abélard. Les papes et les empereurs donnaient de forts subsides pour entretenir les universités. De plus, les grandes écoles inspiraient le goût de l'étude aux peuples, et les langues vulgaires se développaient surtout sous la forme de la poésie.

La poésie française de cette époque est semblable à celle de toutes les nations de l'Occident; elle célèbre les hauts faits de la chevalerie et le culte des femmes qui en est le charme. La poésie de l'Allemagne, représentée par les Aventures des Niebelungen, n'est pas encore dépouillée des instincts barbares et des souvenirs païens. En Espagne, le Cid se ressent de la chaleur du soleil du Midi, et ce personnage si brave, si fier et si religieux représente bien la vieille Castille.

L'industrie et les beaux-arts prirent aussi une grande place dans les progrès de cette époque. En effet, on ne saurait nier que les croisades en ouvrant

les grandes voies de l'Orient aux peuples de l'Occident n'aient donné une forte impulsion à toutes les branches de l'industrie, tandis qu'en s'inspirant des beautés des dogmes et de la foi catholique, Giotto, et derrièr.e lui une nombreuse génération de peintres et d'artistes, firent fleurir les beaux-arts, surtout en Italie.

Voici comment le professeur termine cette introduction : " Je m'arrête ici, dit-il, et je finis à Dante, digne " de venir après Charlemagne, après Grégoire VII, de " venir comme vainqueur couronnant une époque de " progrès, et, comme vaincu, ouvrant une nouvelle " époque de ruines. En effet, Dante, ce grand vain- " queur qui mène le triomphe de la pensée au moyen " âge, est aussi un grand vaincu, exilé par sa patrie " qui lui refuse un tombeau, suivi par ce quatorzième " siècle qui verra la chute des républiques italiennes, " la France en feu, et l'école en déclin. Mais, ni le " quatorzième siècle, ni aucun autre ne prévaudra ja- " mais contre le dessein de Dieu et contre la vocation " de l'humanité.

" Nous avons parcouru un espace de huit cents ans, " c'est-à-dire une partie considérable des destinées " humaines : les trois périodes que nous y avons re- " connues commencent par autant de décadences. " Mais chacune de ces décadences cache un progrès " que le christianisme assure, qui s'accomplit obscu- " rément, sourdement, et, pour ainsi dire, par des " voies souterraines, jusqu'à ce qu'il se fasse jour et '* éclate enfin dans une plus juste économie de la so-

" ciété, dans une plus vive lumière des esprits. Arri- " vés au sommet du moyen âge, gardons-nous de " croire que l'humanité n'a plus qu'à descendre, si ce " n'est une courte pente, pour remonter des cimes " plus hautes qui ne seront pas encore les dernières. " Nous avons assez loué le moyen âge pour avouer " maintenant ce qui manquait à ces temps héroïques, " mais pleins de souvenirs païens et de passions bar- " bares. De là, le péril de la foi qui n'eutjamais à li- " vrer de combats plus terribles ; de là, le désordre " des mœurs, les emportements delà chair, le goût du " sang, et tout ce qui fit le désespoir des saints, des " prédicateurs, des moralistes contemporains. Ces "juges sévères ont vu surtout les vices de leur épo- " que et plusieurs ont ignoré le bien même dont ils " étaient les ouvriers. Les scandales qui trompèrent " de si grands esprits nous montrent que le moyen " âge n'a pas achevé l'œuvre de la civilisation chré- " tienne, et de si grands esprits trompés nous appren- " nent, au milieu de notre décadence qui se voit trop, " à ne pas nier le progrès que nous ne voyons pas. " Venus en des jours mauvais, souvenons-nous que le " christianisme qui nous porte en a traversé de pires, " et, comme Enée à ses compagnons découragés, di- " sons que nous avons passé par trop d'épreuves pour " n'attendre pas de Dieu la fin de celle-ci.

" 0 passi graviora, dabit Deus his qiioquefinem.^''

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