LE CINQUIÈME SIÈCLE
Il y avait près de soixante ans que Constance avait lancé ses édits en faveur des chrétiens, édits renouvelés plus tard par Théodose. Il y avait presque aussi longtemps que la religion catholique était montée sur le trône avec Constantin et avait été déclarée la religion de l'empire par le même empereur ; on était en l'an 404, et cependant les temples de Jupiter et de Minerve étaient encore ouverts à Rome. Bien plus, dans le théâtre dédié à Bacchus, sous l'apparence de rites sacrés, on continuait à commettre des outrages sans nom, tandis que dans l'amphithéâtre consacré au Soleil, les gladiateurs ne cessaient de s'entr'égorger par milliers pour la plus grande gloire et le plus grand plaisir du peuple qui se croyait le plus civilisé de la terre. Croirait-on, de plus, que même vers le milieu du cinquième siècle, on trouvait encore les Romains occupés à nourrir les poulets sacrés dont les présages gouvernaient Rome et l'univers? La religion chrétienne avait donc mis à s'établir x:)lus de temps qu'on ne le pense généralement ; le paganisme n'avait pas disparu sans une lutte longue et acharnée.
* Troisième leçon.
Dans ces premiers siècles, tout semble conspirer contre la propagation du christianisme : les philosophes alexandrins mettent au service des dieux une érudition remarquable aussi bien qu'une interprétation élégante et choisie ; l'aristocratie refuse de mettre de côté les traditions et les souvenirs des familles, tandis que de son côté le peuple ne peut pas se résoudre à abandonner les bacchanales et les saturnales, pas plus que le cirque. Ajoutons de plus qu'après l'invasion, les superstitions germaniques donnèrent la main aux superstitions latines pour s'opposer aux conquêtes du christianisme. Au huitième siècle, des pèlerins du Nord furent scandalisés d'assister sur les places publiques de Rome à des danses païennes.
Cependant, l'Eglise s'armait de patience, tolérait ces restes du paganisme et elle eut le mérite de comprendre le besoin de laisser aux peuples, selon les conseils que devait donner plus tard, au sujet des barbares, saint Grégoire le Grand, " leurs fêtes antiques, " leurs banquets innocents et leurs joies temporelles, *' afin qu'ils goûtent plus volontiers les consolations " de l'esprit. "
" L'Eglise, dit Ozanam, se contentait de concilier " l'art et la nature avec le Christ, en lui consacrant les " temples et les fêtes, les fleurs et les parfums prodi- " gués aux dieux. "
Notre auteur jette un coup d'œil sur les dernières lueurs des lettres païennes avant leur disparition. Il nous fait remarquer Végèce avec son Traite svr Part
militaire, puis Symmaque, que ses contemporains comparaient à Pline pour l'élégance et l'exquise délicatesse de ses écrits, et enfin Ammien Marcellin, qui écrivit l'histoire avec la verve et la rude sincérité d'un soldat.
Mais c'est surtout sur la poésie que le professeur aime à prolonger son attention. D'abord, il nous montre Claudien dont les chants pleins de grandeur et d'harmonie célèbrent la disgrâce d'Eutrope et les victoires de Stilicon. On croirait toutefois lire des ouvrages de plusieurs siècles antérieurs à cette époque, tant Claudien met de mythologie païenne dans ses chants sans s'apercevoir que ses dieux s'en vont. Cependant, il condescend à introduire les princes chrétiens dans l'Olympe, et les fait converser avec les habitants de ce problématique séjour.
Vient ensuite Rutilius Numatianus, préfet de Rome. Ses écrits resteront à jamais célèbres par la grandeur du patriotisme qui les a inspirés : " Ecoute-moi,dit-il, ^' écoute-moi, reine toujours belle du monde qui t'ap- *' partient toujours, Rome admise parmi les divinités '' de l'Olympe. Écoute, mère des hommes et mère des " dieux, quand nous prions dans tes temples, nous ne *' sommes pasloin du ciel. Lesoleilne tournequepour " toi, et levé sur tes domaines, dans les mers de tes " domaines il plonge son char. * De tant de nations
* Ne songe-t-on point à l'Empire britannique sur lequel le soleil ne se couche jamais ?
" diverses tu as fait une seule patrie ; de ce qui était " un monde tu as fait une cité.
Urbem fecisti quod prius orbis erat.
" Celui qui compterait tes trophées pourrait dénom- " brer le.s étoiles. Tes temples étincelants éblouissent " les yeux... Dirai-je les fleuves que t'apportent les "voûtes aériennes et les lacs entiers versés dans tes "bains? Dirai-je les forêts emprisonnées sous des " lambris et peuplées d'oiseaux mélodieux? Ton an- " née n'est qu'un printemps éternel et l'hiver vaincu " respecte tes plaisirs. Relève les lauriers de ton front " et que le feuillage sacré reverdisse autour de ta tête " blanchie ! C'est la tradition de tes fils d'espérer dans " le péril, comme les astres qui ne se couchent que " pour remonter ! Etends, étends tes lois ; elles vi- " vront sur des siècles devenus romains malgré eux ; " et seule des choses terrestres, ne redoute point le " fuseau des Parques :
Porrige victuras romana in sœculaleges, Solaque fatales non vereare colos.
" Ceci est très beau, s'écrie Ozanam, et, ce qui vaut " mieux, très vrai. L'ancien magistrat romain, avec la " pénétration d'un jurisconsulte, a vu que Rome, " trahie par les armes, continuerait de régner par les " lois; et, toute païenne qu'elle est encore, sa foi dans " sa patrie ne l'a pas trompé. "
Enfin vient Sidoine Apollinaire, qui est considéré
comme le dernier poète païenj encore qu'il n'écrivît, sous l'invocation des dieux, que les poésies de son jeune âge. Plus tard en effet il se convertit, devint évêque et fut canonisé. Sa fête est célébrée le 23 août de chaque année.
Il ne faut pas croire toutefois que les lettres même païennes aient cessé d'être cultivées à la mort du dernier poète qui a chanté les dieux de Rome. Au contraire, elles reprirent, pour un temps, comme une surabondance de vie. On créa auprès du capitole de grandes écoles impériales, et le nombre des étudiants était si grand qu'il fallut faire une législation spéciale et organiser une police pour maintenir l'ordre dans ces imposants refuges des lettrés. Plus tard, Gratien multiplie ces écoles dans toutes les grandes villes de l'empire. Parmi les savants professeurs de cette époque on cite Donatus dont saint Jérôme écouta les leçons. Le nom de ce savant devint même synonyme de grammaire, et il est fait mention d'une grammaire provinciale intitulée : Donatus provincialis.
Ozanam nous montre ensuite le christianisme venant au secours de la civilisation antique menacée de disparaître. Saint Ambroise, saint Jérôme et surtout saint Augustin viennent en aide aux institutions sociales et aux lettres. Dans ses écrits, le saint évêque d'Hippone s'efforce surtout de prouver que la religion catholique est bien une religion et non pas une mythologie, comme le prétendaient les diverses sectes.
Saint Augustin eut surtout à lutter contre de nom-
breuses hérésies qui captivaient le s plus nobles intelligences et menaçaient même Texistence de la religion catholique.
" Quatre cents ans de prédication et de martyre, dit ' Ozanam, menaçaient d'aboutir à la réhabilitation des ' fables païennes et, Manès l'emportant, le christia- ' nisme n'était plus qu'une mythologie. D'un autre ' côté, les ariens en niant la divinité du Christ, les ' pélagiens en supprimant la grâce, rompaient tous les ' liens mystérieux qui rattachent Dieu à l'homme et ' l'homme à Dieu. Le surnaturel disparaissait donc, le ' démiurge des platoniciens remplaçait le Verbe con- ' substantiel, et le christianisme devenait une philo- ' Sophie.
" Saint Augustin ne le permit pas, et comme la pre- ' mière partie de sa vie s'était consumée à se dégager ' des filets du manichéisme, il employa la seconde à ' combattre Arius et Pelage. Il combattit, ainsi que ' tous les grands serviteurs de la Providence, moins ' encore pour le temps présent que pour la postérité. ' Car le moment vient où nous verrons l'arianisme ' entrer en vainqueur et par toutes les brèches de ' l'empire avec les Goths, les Vandales, les Lombards : ' et, dans ces jours de terreur, comment les évoques ' auraient-ils eu le loisir d'étudier, à la lueur des in- ' cendies, les questions débattues à Nicée, si Au- ' gustin n'avait pas veillé sur eux ? Ses quinze livres ' de la Trinité résumaient toutes les difficultés des sec- ' tairas, tous les arguments des orthodoxes, et c'était
'' lui qui décidait la victoire dans ces conférences de " Vienne et de Tolède, où les Bourguignons et les Vi- " sigoths abjurèrent l'hérésie. Plus tard, quand lenia- " nichéisme, perpétué parles Pauliciens en Orient, re- " gagne l'Occident ; quand sous le nom des Cathares " et des Albigeois, il se trouva maître de la moitié de " l'Allemagne, de l'Italie et de la France méridionale *' et fit courir à la société chrétienne les derniers pé- '' rils, croyez-vous que l'épée de Simon de Montfort en " triompha ? Non, non, je ne crois pas que le fer ait ja- " mais eu le pouvoir de vaincre une pensée, si fausse " et si détestable qu'elle soit ; j'aime à supposer qu'à "la vue des violences qui déshonorent la croisade et " qu'Innocent III réprouva, beaucoup de cœurs no- " blés balancèrent. Ce qui les fixa, ce qui rattacha le " monde chrétien à l'orthodoxie, ce fut l'éclatante su- " périorité de la saine doctrine exprimée par saint " Augustin, le plus ferme et le plus charitable des " hommes. Et dans cette lutte, dont il faut détester " mais non pas exagérer les excès, le champ de ba- " taille resta, non pas à la force, mais à la vérité.
Ainsi, non seulement les écrits de saint Augustin prouvent qu'en son temps les lettres n'avaient pas disparu, mais de plus, ils furent une lumière pour les théologiens des siècles futurs.
Et, quand au cinquième siècle nous voyons dans la chaire de saint Pierre un pape comme saint Grégoire le Grand qui, non content d'arrêter Genséric aux portes de Rome et Attila au passage du Mincie,
fait en sorte, par son prestige et par sa modération, que tout l'Orient échappe à l'hérésie par le concile de Chalcédoine, n'a-t-on pas raison de dire qu'à cette époque le christianisme vint sauver les institutions sociales, les lettres et les arts ?
Et ces moines que Rutilius voit avec dédain dans leurs retraites au milieu des îles de la côte d'Italie, les accusant d'être les ennemis de la lumière, ne les verrat-on pas plus tard dérober aux flammes les ouvrages des plus célèbres philosophes païens pour les copier dans leur solitude et les transmettre à la postérité? Et même dans ce cinquième siècle, n'avaient-ils pas déjà fondé les abbayes de Lérins, de l'île Barbe et de Marmoutiers, devançant d'un siècle les immortelles fondations de saint Benoît ?
Pendant ce siècle, l'éloquence du forum est remplacée par l'éloquence sacrée et saint Ambroise écrit les règles de cette nouvelle rhétorique dans son livre De Officiis. Les principaux prédicateurs de cette époque étaient Pierre Chrysologue, Maxime de Turin, et surtout Salvien dont la voix puissante et harmonieuse s'élevait au-dessus des bruits de l'invasion et du désastre lorsqu'il célébrait les funérailles de l'empire romain.
L'histoire et la chronique trouvent d'admirables interprètes dans saint Jérôme, Prosper d'Aquitaine et Paul Orose. Ce qui distingue ces premiers historiens chrétiens, c'est leur scrupuleuse exactitude en (.'e qui concerne les faits et les dates. Leurs devanciers avaient
souvent sacrifié la vérité à l'ampleur de la phrase et aux ornements du style.
Enfin, la poésie trouve de fervents adeptes, d'abord dans saint Ambroise qui introduisit les hymnes dans les chants de l'Eglise ; puis dans Juvencus, Sedilius et Dracontius, qui jettent les bases d'une poésie épique célébrant les mystères et les gloires du christianisme. ^Mais les deux plus célèbres poètes de l'époque furent sans aucun doute saint Paulin et Prudence. Saint Paulin est surtout remarquable par la délicatesse et la grâce qu'on trouve dans ses écrits, et Prudence par l'harmonie et la pensée moderne qu'on trouve dans ses chants et dans ces charmants noëls où il convie la terre à orner de ses fleurs le berceau du Christ. Cette poésie chaste et élevée fit l'honneur et les délices du moyen âge, et mit ses auteurs au rang de Virgile, qui avait fait l'admiration de l'antiquité.
Ce temps vit aussi fleurir les beaux-arts et l'on admirait à bon droit les basiliques de Constantin et de Théodose, aussi bien que les bas-reliefs tumulaires de Rome, de Ravenne et d'Arles. On contemplait déjà avec plaisir les premiers eff'orts de cette architecture romaine et byzantine qui devait couvrir l'univers entier de ses imposants monuments.
Ozanam termine cette leçon par ces phrases sympathiques où il met son auditoire de moitié dans ses savantes études, lui fait part des difficultés qu'il entrevoit dans son travail, comme il lui fera partager aussi ses heureux r«'sultats.
" Voilà donc, dit-il, le dessein que je me i)ropose. ' Il ne s'agit pas de suivre jusque dans ses derniers ' détails, l'histoire littéraire du cinquième siècle ; je ' n'y cherche que des lumières pour l'obscurité des ' siècles suivants. Les voyageurs connaissent des ' fleuves qui s'enfoncent dans les rochers, et qui repa- ' raissent à quelque distance de leur perte ; je remonte ' au-dessus du point où le fleuve des traditions semble ' se perdre, et je tâcherai de descendre avec lui dans ' le goufî're, pour m'assurer qu'à la sortie je revois ' bien les mêmes eaux. Les historiens ont ouvert en ' quelque sorte un abîme entre l'antiquité et la bar- ' barie; j'entreprends de rétablir les communications ' que la Providence n'a jamais laissé manquer dans le ' temps pas plus que dans l'espace. Je ne connais pas ' d'étude plus attachante que celle de ces rapports qui ' lient les âmes, qui donnent des disciples aux morts ' illustres, cent ans, cinq cents ans après eux, qui ' montrent partout la pensée victorieuse de la des- ' truction. "