‹ Frédéric OzanamChapitre 35 sur 42 · LE PAGANISME — COMMENT IL PÉRIT — LE DROIT · texte numérisé non relu

LE PAGANISME — COMMENT IL PÉRIT — LE DROIT

Au cinquième siècle, dans les derniers jours du polythéisme romain, le doute et l'indifférence paraissaient s'être emparés de toutes les intelligences. Ainsi quand saint Augustin met dans la bouche des païens les paroles suivantes, il exprime bien l'ennui et le dégoût qui s'étaient emparés des hommes de cette époque. ' Que nous importent, disaient-ils, des vérités inac- ' cessibles à la raison des hommes ! Ce qui importe, ' c'est que l'Etat soit debout, qu'il soit riche, et surtout ' qu'il soit tranquille. Ce qui nous touche souverai- ' nement, c'est que la prospérité publique augmente ' les richesses qui servent à tenir les grands dans la ' splendeur, les petits dans le bien-être, et par consé- ' quent dans la soumission. Que les lois n'ordonnent ' rien de pénible, qu'elles ne défendent rien d'agréa- ' ble; que le prince s'assure l'obéissance des peuples, ' en se montrant, non le censeur chagrin de leurs ' mœurs, mais le pourvoyeur de leurs plaisirs. Que ' les belles esclaves abondent sur les marchés. Que ' les palais soient somptueux, qu'on multiplie les ' banquets, et que chacun puisse boire, regorger, vo-

* Quatrième, cinquième et sixième leçons.

' mir, jusqu'au jour. Qu'on entende partout le bruit ' des danses, que les acclamations joyeuses éclatent ' sur les bancs des théâtres ! qu'on tienne pour les ' vrais dieux ceux qui nous ont assuré cette félicité ! ' Donnez-leur le culte qu'ils préfèrent, les jeux qu'ils ' veulent : qu'ils en jouissent avec leurs adorateurs ! ' Nous leur demandons seulement de faire qu'une ' telle félicité soit durable, et n'ait rien à craindre ni ' de la peste, ni de l'ennemi."*

Pour en venir là, le paganisme avait eu à subir plusieurs phases qui correspondaient à autant de changements dans la forme du gouvernement romain.

Avec les rois des premiers temps, s'établissait dans Rome une religion sévère mais puissante. On croyait qu'il existait au sommet de toutes choses un pouvoir immuable, inconnu et sans nom. Au-dessous de ce pouvoir étaient les dieux, mais ils devaient périr, ils n'étaient pas immortels. Plus bas, étaient les âmes qui, suivant qu'elles avaient été bonnes ou mauvaises sur la terre, devaient ou remonter avec les dieux d'où elles étaient venues, ou souffrir aux enfers et même dans ce monde-ci. Rome à cette époque était un temple immense, où la religion était en grand honneur. De plus, chaque maison patricienne était comme un sanctuaire où l'on entourait du plus grand respect le culte des dieux et des aïeux.

* Saint Augustin, de C'u'itak Dei, II, 20.

ISous la République, Rome avait promené ses armes triomphantes chez tous les peuples, et avec des milliers de prisonniers, elle avait fait entrer dans ses murs d'innombrables divinités appartenant aux nations vaincues. Il fallut donc élargir les temples, les multiplier, faire couler en or et en argent les statues des anciens dieux, afin de les distinguer des dieux étrangers, enfin on fit entrer dans le culte le luxe et la plus grande somptuosité. "Alors, dit Ozanam, la re- " ligion perdit de son empire sur les mœurs, mais " elle régna sur les imaginations."

Avec les empereurs, on introduisit de nouveaux rites, de nouveaux sacrifices empruntés aux peuples des extrémités de la terre. De plus, les grands hommes de chaque contrée pouvaient voir leurs statues dans les temples. " A vrai dire, ajoute Ozanam, les empe- " pereurs ne faisaient que reprendre l'ancienne poli- " tique romaine. Souverains pontifes d'une cité qui " se vantait d'avoir pacifié le monde, il était de leur " devoir d'en réconcilier toutes les religions. Ils réa- " lisaient ainsi l'idéal du polythéisme, où il y avait " place pour tous les faux dieux, puisque le seul vrai " n'y était pas."

Mais cette religion païenne ne se serait pas maintenue pendant des siècles, si elle n'eût pas eu quelques dogmes essentiels au bonheur des peuples. C'est ainsi que le Romain mettait au-dessus de toutes choses un dieu, maître suprême ; et les inscriptions font voir qu'on le reconnaissait comme très bon et très grand.

De plus, la religion de Rome avait en honneur le souvenir des morts. On offrait des sacrifices pour les mânes des ancêtres, pour leur délivrance des enfers où elles expiaient leurs fautes avant de venir résider, comme divinités protectrices, au foyer de la famille.

Cependant ce bon côté qu'on remarque dans le paganisme, ne saurait être considéré que comme bien peu de chose pour faire oublier les outrages sans nom qu'on applaudissait au cirque et à l'amphithéâtre, sous la présidence et l'invocation de Vénus et de Mars ; c'était surtout bien peu pour compenser les désordres commis dans les temples desservis par des milliers de courtisanes à Chypre, à Samos et au mont Eryx.

Nous nous sommes efforcés de donner une idée de la croyance religieuse dans Rome païenne ; mais les excès et les orgies incroyables des rites et des sacrifices à Vénus, Bacchus, Diane, Saturne et aux Furies, ont quelque chose de si monstrueux et de si révoltant, qu'il nous répugne d'entrer dans les détails.

La philosophie voulut d'abord combattre ces égarements populaires, elle tenta même de les corriger, mais elle finit par les réhabiliter avec assez d'art pour rallier les esprits les plus éclairés de la société romaine.

Il ne serait pas juste de nier l'énergie et la sagesse des premiers savants païens qui cherchèrent à échapper par la raison au culte des idoles. Socrate, chez les Grecs, s'approcha beaucoup de la lumière et de la vérité chrétienne en cherchant la cause première de toutes

choses, et ce grand philosophe enseigne de Dieu tout ce que la création a publié. Sénèque chez les Romains tourna en dérision le culte des idoles, ce qui ne l'a pas empêché de recommander l'assistance aux cérémonies religieuses et aux sacrifices, non pas pour y honorer la vérité, mais la coutume ; de même que Socrate, dit-on, avant de mourir sacrifia un coq à Esculape.

Le système professé par les philosophes de l'école d'Alexandrie, a fait dans ces derniers temps beaucoup de bruit et a servi de base aux erreurs modernes. Parmi les plus célèbres on place Plotin et ses disciples Porphyre, Jamblique et Proclus.

Comme Zenon, Plotin donnait au monde une âme et comme Platon il reconnaissait au-dessus de toutes choses un premier principe indivisible qu'il appelait VUn, L'âme humaine était d'abord contenue dans l'âme divine, mais attirée sur la terre pour avoir la liberté et l'indépendance en dehors de l'âme divine, et jouir des plaisirs de la matière, si elle se complaisait trop dans la vie sur la terre, et si elle s'abandonnait à l'empire des sens, elle ne quittait le corps de l'homme que pour aller habiter celui des bêtes et des plantes. Si au contraire, elle considérait la vie sur terre comme un exil et se conduisait en conséquence, elle remontait après un certain temps auprès de Pâme universelle où toutes les âmes, bonnes ou mauvaises, se trouveront un jour confondues après que les mauvaises auront fini leur temps d'épreuves.

Quelques-uns de ces dogmes philosophiques paraî-

traient être dérobés à l'Evangile, tant il y a de grandeur et d'élévation dans ces notions sur l'âme et dans cette croyance en un Dieu souverain, unique, immatériel et impassible. Cependant il y a cette grande différence entre l'Etre suprême de Platon et le Dieu des chrétiens, c'est que le dieu des païens n'était pas un dieu libre, il produisait par nécessité un monde éternel comme lui et il n'était pas libre de ne pas le produire ; de plus le philosophe païen enseignait que la cause première de toutes choses était indéfinissable, n'avait ni vie, ni pensée, ni attribut, tandis que le chrétien reconnaît en Dieu toutes les perfections et l'adore comme un être tout à fait intelligible et souverainement aimable. Quant à l'âme, le chrétien, tout en croyant qu'elle sera punie selon ses fautes, est loin de croire qu'elle sera condamnée à aller habiter le corps des bêtes et des plantes.

Arrêtons-nous un instant avec Ozanam devant un savant, un littérateur et un homme politique qui servira à nous faire connaître le cinquième siècle du côté des païens.

Symmaque, préfet de Rome, fut tour à tour sous Valentinien 1er et ses successeurs questeur, préteur, pontife, intendant de la Lucanie et proconsul d'Afrique. Comme pontife il ne cessa pas de blâmer ses collègues de leur timidité et de leur abandon des rites et des sacrifices. Il adressa même aux empereurs plusieurs requêtes pour le rétablissement du paganisme comme religion de l'Empire, mais on lui refusa toujours sa demande. Quoique administrateur

intègre, le préfet de Rome était cependant un politique versatile, si bien qu'il fut une fois banni de l'Italie, mais son exil ne dura pas longtemps, et aussitôt rappelé, on le combla de nouvelles charges. Comme orateur, ses contemporains le comparaient à Cicéron.

Ce païen zélé, respecté, était considéré comme le représentant de l'aristocratie de l'époque. Aussi fut- il chargé de demander au nom des sénateurs païens le rétablissement de l'autel de la Victoire. En cette circonstance il fit preuve d'une grande éloquence, sans réussir toutefois à obtenir son but. Par son discours on voit que, même dans les rangs les plus élevés de la société et parmi les pontifes des dieux, le scepticisme et la tiédeur commencent à se montrer. Symmaque trouve indigne d'un homme d'État de s'occuper de controverses religieuses et semble professer le doute et l'indifférence sur ces terribles questions de Dieu, de l'âme et de la vie future. " Chacun a ses coutumes, dit-il> " chacun ses rites.... Il est juste de reconnaître, sous " tant d'adorations différentes, une seule divinité. '' Nous contemplons les mêmes astres, le même ciel " nous est commun, le même monde nous enferme. " Qu'importe de quelle manière chacun cherche la " vérité ? Une seule voie ne peut suffire pour arriver

" à ce grand secret Mais de telles disputes sont

" bonnes pour les oisifs. (*)

(*) Symmaque, lib. X, epiet. 61.

Mais ce qui surprendra plus encore, c'est qu'un homme aussi éclairé, si haut placé et si poli ait montré tous les instincts sanguinaires du paganisme. Dans une circonstance où il s'agissait de la punition d'une vestale qui avait été séduite, il employa toute son énergie et son autorité pour obtenir une condamnation et pour faire exécuter le supplice, qui était d'être enterrée vive. Une autre fois, lorsque son fils fut appelé à la préture, pour célébrer son installation il épuisa d'abord tout ce qu'on put trouver de gladiateurs, de bêtes féroces et de chevaux de courses, puis il acheta des prisonniers saxons pour les livrer à l'arène ; mais vingt de ces pauvres condamnés s'étaient étranglés pour ne pas être donnés en spectacle. Symmaque en eut un tel désappointement qu'il fut pour longtemps inconsolable.

Tel était l'état social, moral et religieux du peuple romain au moment où les barbares se préparaient à l'assaillir.

Quand du haut du temple de Jupiter Capitolin on put voir la fumée du camp d'Alaric, pour apaiser les dieux on commença par offrir en sacrifice la veuve de Stilicon, qui était chrétienne et qu'on accusait d'avoir ôté le collier d'une idole dans le temple de Cybèle. Puis on voulut se servir de prêtres étrusques pour faire tomber le feu du ciel sur les barbares ; mais comme d'un côté ces prêtres demandaient de grands et imposants sacrifices afin d'obtenir leur but, et que de l'autre côté les autorités païennes craignaient

d'enfreindre les édits des empereurs, on finit par préférer faire fondre les statues des divinités pour compléter la somme exigée par les barbares.

" Assurément, dit notre auteur, il y a quelque chose '* de pathétique dans ce déclin d'une grande religion. " Si l'on pouvait oublier tout ce qui se mêla d'erreur " à ses enseignements, de crime à ses pratiques, on " ne pourrait considérer sans émotion les croyants qui " lui demeuraient fidèles, immobiles auprès des " foyers de leurs dieux, et montrant ainsi quelque " reste, sinon de l'énergie, au moins de l'opiniâtreté " romaine. Sans justifier leur endurcissement, on " doit tenir compte de l'inévitable perplexité des in- " telligences entre deux cultes ennemis, et se rappe- " 1er qu'alors plus que jamais la foi voulait un effort " violent. Les Pères ne l'ignorèrent pas, et, songeant " à ce travail douloureux par lequel les âmes de- " valent devenir chrétiennes, ils s'écriaient : " Non nas- " cuntur sed fiunt christiani. Les chrétiens ne naissent " pas tout formés, il faut les faire." Mais on ne doit " point, par un injuste retour sur les temps modernes, " comparer les ruines du cinquième siècle avec les " nôtres, et la chute du paganisme avec ce qu'on ap- " pelle trop souvent le déclin de la civilisation chré- " tienne. L'histoire ne s'arrête point à l'apparente " ressemblance des événements. Elle sait que notre " mollesse trouve toujours plus graves les maux du " présent et que notre orgueil même est flatté de " surpasser les infortunes de nos pères. Elle sait aussi

" que les civilisations ne périssent ni par les passions, " qui sont corrigibles, ni parles institutions, qui sont " remédiables, mais par les doctrines, qu'une logique " inflexible pousse tôt ou tard à leurs dernières con- " séquences. Voilà où l'histoire découvre, en faveur " du temps présent, une différence capable de rassurer " les plus timides. Ce n'est pas le christianisme de " nos jours qui distingue, comme les philosophes " païens, entre la religion des sages et la religion du " peuple, fondant la paix du monde sur des men- " songes nécessaires. Ce n'est pas le christianisme " qui, introduisant comme Plotin un principe pan- " théiste, divinise la matière et aboutit à consacrer *' le matérialisme politique, le gouvernement des " peuples par l'intérêt et le plaisir : panem et cir censés. " Surtout ce n'est pas le christianisme qui professe, " comme Symmaque, le doute et l'indifférence sur ces " terribles questions de Dieu, de l'âme, de la vie fu- " ture. Tant que ces questions trouvent une réponse " donnée avec une souveraine autorité, et en même " temps souverainement raisonnable, rien n'est per- " du: les vérités ne laissent pas tomber les sociétés " du temps qui sont leur ouvrage et l'invisible sou- " tient cette civilisation visible où il s'est révélé."

Comme nous l'avons vu, il y avait près d'un siècle que la religion chrétienne était montée sur le trône impérial avec Constantin; Honorius avait déjà lancé quatre édits pour fermer les temples des idoles et supprimer les sacrifices païens, et cependant le paga-

nisme restait debout et il était encore tellement puissant en Afrique, au temps de saint Augustin, qu'on y brûlait les églises et que l'on martyrisait les chrétiens par centaines. Cela prouve que, arrivés au pouvoir, les chrétiens n'avaient pas voulu user de représailles puisque, en dépit des édits impériaux, on ne connaît pas d'exemple d'un païen jugé et puni de mort pour fait de religion. Non, ce n'est pas par la persécution et les armes que le christianisme devait vaincre le paganisme, mais par la controverse et par la charité.

Parmi les défenseurs des dieux on peut nommer en première ligne, comme les plus habiles et les plus capables, Ammien, Claudien et Rutilius Numatianus. Tous ces apologistes des dieux purent, malgré la protection accordée aux chrétiens, inj urier Dieu, son culte, ses ministres et surtout les pauvres moines. Ils revendiquaient pour l'ancien culte le prestige et l'honneur de l'antiquité et ils mettaient au service des dieux un style savant et élégant dans lequel ils s'efforçaient de démontrer que la nouvelle religion, en prêchant le pardon des injures, le mépris du monde et l'abandon des plaisirs, était la cause de toutes les calamités et de tous les désastres qui fondaient sur l'Empire. Bien plus, rien n'arrivait de mal que par la faute des chrétiens et si la pluie se faisait attendre, il n'y avait qu'eux à accuser, car, disait-il, les dieux sont irrités contre eux: pluvia desit, causa christiani.

Les champions de l'Église répondaient par des écrits d'un style noble et élevé où ils faisaient la part

du bien dans les lois romaines, du vrai dans les doctrines des philosophes, mais où ils donnaient aussi rénumération des crimes horribles, des orgies immondes, qui se pratiquaient dans les temples païens. A la tête des apologistes chrétiens se trouvait saint Augustin. L'évêque d'Hippone conduisait la controverse ; c'est assez dire qu'elle était éloquente et puissante, charitable pour la raison humaine et sans pitié pour le paganisme. Donnons ici un exemple de cette argumentation serrée mais polie, sévère mais élégante. Volusien, gouverneur de l'Afrique, balançait entre l'Evangile prêché par saint Augustin et les savantes dissertations des philosophes païens. Ce gouverneur était un homme de naissance illustre qui donnait tous ses loisirs à l'étude. D'après ce qui parvint aux oreilles du saint évêque d'Hippone, il reprochait surtout à la religion chrétienne de prêcher le pardon des injures et d'avoir par cette maxime beaucoup contribué aux désastres qui avaient accablé l'empire, désastres arrivés, disait-il, avec les premiers princes chrétiens, qui en étaient seuls responsables. " Saint Augustin, dit Oza- " nam, lui écrivit, et, sans négliger les objections théo- " logiques jetées sur son chemin, il alla droit aux ques- " tions politiques. D'abord, il s'étonne que la mansué- " tude du christianisme scandalise des hommes habi- " tués à lire chez leurs sages l'éloge de la clémence. '' D'ailleurs, le christianisme en introduisant la cha- " rite n'a pas supprimé la justice. Le Christ n'interdit " pas la guerre, il la veut juste et miséricordieuse.

" Donnez à l'Etat des guerriers, des magistrats, des " contribuables tels que l'Evangile les réclame, et la " république est sauvée. Si l'Empire est emporté par " le flot de la décadence, Augustin en remonte le " cours bien au delà des siècles chrétiens, et dès le " temps de Jugurtha il voit les mœurs perdues et " Rome à vendre, si elle eût trouvé un acheteur."

Puis, au spectacle de ce débordement où allaitpérir l'humanité quand le christianisme parut, Tévêque d'Hippone s'écrie : " Grâces soient rendues au Sei- *' gneur notre Dieu qui nous a envoyé contre tant de " maux un secours sans exemple ! Car où ne nous em- " portait pas, quelles âmes n'entraînait pas ce fleuve " horrible de la perversité humaine, si la Croix n'eût " été plantée au-dessus, afin que saisissant ce bois " sacré, nous tinssions ferme ? Car, dans ce désor- " dre de mœurs détestables et cette ruine de la dis- " cipline ancienne, il était temps que l'autorité d'en " haut vint nous annoncer la pauvreté volontaire, la '' continence, la bienveillance, la justice et les autres " vertus fortes et lumineuses. Il le fallait non seule- " ment pour régler honnêtement la vie présente, pour " assurer la paix de la cité terrestre, mais pour nous " conduire au salut éternel, à la république toute di- " vine de ce peuple qui ne finira pas, et dont nous " sommes citoyens par la foi, par l'espérance et par la " charité. Ainsi, tandis que nous vivrons en voya- " geurs sur la terre, nous apprendrons à supporter, *' si nous ne sommes pas assez forts pour les corriger,

" ceux qui veulent asseoir la république sur des vices " impurs, quand les premiers Romains l'avaient " fondée et agrandie par leurs vertus. S'ils n'eurent " point envers le vrai Dieu la piété véritable qui au- " rait pu les conduire à la cité éternelle, ils gardèrent " du moins une certaine justice native qui pouvait " suffire à constituer la cité de la terre, à l'étendre, à " la conserver. Dieu voulait montrer dans cet opulent " et glorieux empire des Romains, ce que pouvaient " les vertus civiles, même sans le secours de la reli- " gion véritable, pour faire comprendre que, celle-ci " venant s'y ajouter, les hommes pourront devenir " membres d'une cité meilleure, qui a pour roi la " vérité, pour loi la charité et pour durée l'éternité. "

Les vingt-deux livres de la Cité de Dieu ne sont que le développement de ces belles pensées, les commentaires de ces sublimes principes.

C'était ainfïi que les défenseurs du christianisme s'y prenaient avec les grands et les savants ; avec les cultivateurs et les ouvriers, ils avaient une autre manière de procéder. La philosophie païenne ne s'adressait qu'aux lettrés, mais les dogmes du christianisme étaient pour les ignorants comme pour les plus érudits, autrement l'Église aurait manqué à un de ses plus nobles attributs, celui de l'universalité.

Les homélies de saint Maxime de Turin nous fournissent le modèle de cette controverse populaire. Veut-il attaquer le fatalisme des Piémontais qui restent fortement attachés aux superstitions de leurs

aïeux, il les convoque dans l'église et au cours d'une éloquente prédication, il les apostrophe en ces termes : " Si tout est fixé par le destin, pourquoi donc, ô païens ! '' sacrifiez- vous à vos idoles ? Pourquoi ces prières, cet " encens, ces victimes et tous ces dons que vous étalez " dans vos temples? — C'est, disent-ils, pour que les " dieux ne nous nuisent pas... Comment pourraient " vous nuire ceux qui ne peuvent s'aider ? qu'il faut '' faire garder par des chiens, de peur que les voleurs '* ne les enlèvent ? qui ne savent se défendre contre les " araignées, les rats et les vers? Mais, répliquent-ils, *' nous adorons le soleil, les étoiles et les éléments. " Ils adorent donc le feu, qu'éteint un peu d'eau et " qu'un peu de bois nourrit. Ils adorent la foudre " comme si elle n'obéissait pas à Dieu aussi bien que *' les pluies, les vents et les nuages. Ils adorent la " sphère étoilée, que le Créateur a fait avec un *' art merveilleux pour l'ornement et la beauté du " monde."

Comme on le voit, il s'agissait avant tout de |[)riser les liens de la superstition, d'affranchir les âmes de ces craintes qui peuplaient la nature de divinités malfaisantes, de satyres dans les bois et de dryades au bord des lacs.

Nous avons dit plus haut que la conquête du christianisme sur l'idolâtrie se fit aussi par la charité. Il ne s'agit pas ici, du moins pour le moment, de cette charité qui bâtit des hôpitaux et délivre les captifs, mais seulement de la mansuétude de l'Église.

La famille romaine, au temps de saint Jérôme et même au cinquième siècle, était souvent divisée de croyance ; souvent le père, fidèle aux traditions des aïeux, restait attaché avec quelques-uns des autres membres de la famille à ses dieux lares, tandis que la mère et quelque jeune enfant adorait le Dieu des chrétiens. Veuton savoir comment s'y prenaient les premiers propagateurs de la foi pour conduire par la douceur et la tendresse le père païen aux pieds des autels du Christ? écoutons les conseils que saint Jérôme adressait du fond de son désert à Laeta, mère chrétienne, dont le j^ère païen sera converti par la persévérance et la gentillesse de sa petite fille la jeune Paula. Saint Jérôme écrit donc à Laeta: "Une sainte et fidèle maison " sanctifie, dit-il, l'infidèle resté seul de son parti. Il " est déjà le candidat de la foi celui qu'environne une " troupe chrétienne d'enfants et de petits-enfants. " Laeta, ma très religieuse fille en Jésus-Christ, que " ceci soit dit afin que vous ne désespériez pas du " salut de votre père." Enfin il joint aux encouragements les conseils ; il entre dans le complot domestique, il dirige la dernière attaque contre laquelle l'obstination du vieillard ne tiendra pas. "Que votre "jeune enfant, quand elle apercevra son aïeul, se "jette dans son sein, qu'elle se suspende à son cou, " et lui chante Valleluia malgré lui."

C'est ainsi que Celui qui avait dit : " Laissez venir à " moi les petits enfants, " se servait d'eux pour plier sous son joug d'amour ces superbes Romains dont les

ancêtres avaient pu se vanter d'être les maîtres de la terre.

Si l'Église s'est montrée grande et généreuse dans sa modération envers les derniers païens, que ne doiton pas dire de sa condescendance pour les esprits grossiers des barbares idolâtres ? Elle traita ces barbares avec le même, respect qu'elle avait montré aux peuples de l'Italie et de la Grèce.

Par l'invasion, le paganisme romain reçut de l'aide: le paganisme barbare vint au secours du polythéisme romain, et bientôt ils se confondirent dans une même résistance aux progrès du christianisme. La lutte de la religion nouvelle contre les cultes anciens parut devoir s'éterniser.

Charlemagne cependant apparaît ; le paganisme va-t-il disparaître complètement? Un instant on aurait pu le croire; mais malheureusement en disparaissant comme religion il se transforme en superstition. On abandonnait l'idée de s'agenouiller devant les idoles, mais on n'avait pas le courage de les briser. On adorait Dieu, mais on craignait les dieux. Faisaiton un serment, on prenait les anciennes divinités comme témoins: de nos jours même les Italiens jurent encore par Bacchus; mais ce n'est, il est vrai, qu'un juron. Les jeux publics et les danses conservaient le caractère, les acclamations et les gestes de l'idolâtrie et ils se terminaient par les mêmes orgies des rites de Saturne et de Vénus. A l'arène des gladiateurs avaient succédé des combats entre jeunes gens,

de véritables batailles, pour le plus grand amusement du peuple : le sang coulait avec autant d'abondance qu'aux meilleurs jours du Colisée et la foule était transportée d'admiration et de jouissances cruelles. " Pétrarque rapporte, dit Ozanam, qu'il fut entraîné un '^ jour par quelques-uns de ses amis de Naples dans un " lieu, en dehors des murs, où la cour, la noblesse et " la multitude, rangées en cercle, assistaient à des jeux " de guerriers. De nobles jeunes gens s'y égorgeaient *' sous les yeux de leurs pères ; c'était leur gloire " de recevoir avec intrépidité le coup mortel, et l'un " d'eux vint rouler tout sanglant aux pieds du poète. *' Saisi d'horreur, Pétrarque enfonça l'éperon dans les " flancs de son cheval, et s'enfuit en jurant de quitter " avant trois jours une terre abreuvée du sang chré- '' tien."

Cette lampe du paganisme qui jetait ainsi ses derniers éclats avant de s'éteindre, parut se raviver un moment avec l'hérésie des Albigeois. En ces temps on vit des milliers d'hommes séduits par les enseignements sensuels d'une mythologie étrange, délaisser l'Eglise et ses préceptes sévères, s'enrôler sous des chefs inconnus et soutenir les armes à la main pendant près de cinquante ans une doctrine qui paraissait nouvelle, mais qui n'était que le paganisme renouvelé.

Mais bien avant cette époque, au neuvième siècle, des savants comme Jean Scot Erigène avaient professé des doctrines qui se rapprochaient beaucoup de celles que nous avons vu enseigner par les philosophes alexandrins.

L'hérésie des Albigeois n'était à proprement parler qu'un égarement populaire, une erreur limitée à la foule surexcitée; mais les préceptes philosophiques défendus avec tant d'éloquence et de science parScot Erigène et, trois cents ans plus tard, par Amaury de Bène et David de Dinand, sont la plus grande preuve que non seulement le panthéisme n'était pas complètement disparu comme principe, mais même qu'il continuait dans tous les siècles à occuper les esprits et à s'approprier une large part des études des savants. Dans d'autres siècles encore moins éloignés, cette philosophie néo-platonicienne trouva des défenseurs dans les Averrhoïstes et les Alexandristes j usqu'à ce qu'elle rencontrât ses derniers apologistes dans Giordano, Bruno et Spinosa, ajoutons même dans certains philosophes contemporains.

Nous nous rendrions presque jusqu'à nos jours si nous voulions considérer ce que les sciences occultes ont fait en faveur du paganisme. Depuis le règne d'Auguste à venir jusqu'au dix-septième siècle, un nombre incroyable d'esprits investigateurs, qui ne seraient pas retournés au paganisme par toute la métaphysique des philosophes, s'y laissèrent entraîner par les mystères de l'alchimie et de l'art cabalistique. De tout temps le nombre de personnes qui, à l'aide des dieux ou des démons, ont prétendu lire dans l'avenir, a été très considérable et ni les lois, ni les bûchers n'ont pu faire disparaître complètement cette disposition à l'art divinatoire. Au temps des empereurs romains, on

bannissait de l'empire les devins qui en prédisaient la chute prochaine ; et au moyen âge, les astrologues, après avoir longtemps environné le trône pour conduire la barque de l'Etat par la connaissance des astres, comme la nuit on conduit un vaisseau en pleine mer, finirent par faire naufrage eux-mêmes. Ces sorciers savants renouvelaient les observances idolâtriques aussi bien dans leurs écrits que dans le fond de leurs laboratoires, et on a fini par les envoyer au bûcher en compagnie des vieilles sorcières.

" Les sciences occultes, dit Ozanam, continuè- " rent de fasciner les hommes jusqu'au mo- " ment où elles parurent s'évanouir à la grande lu- " mière du dix-septième siècle. Mais le paganisme ne " s'évanouit point avec elles, il se réfugia au fond des " mauvais instincts de la nature humaine ; il continua " d'y bouillonner comme la lave d'un volcan dont les " éruptions devaient effrayer plus d'une fois encore le " monde chrétien. Non, le paganisme n'est pas éteint " dans les cœurs tant qu'y régnent la peur de Dieu et *' l'attrait voluptueux de la nature. Le paganisme " n'est pas étouffé dans l'école, tant que le panthéisme ** s'y défend, tant que les sectes nouvelles annoncent '' l'apothéose de l'homme et la réhabilitation de la " chair. En même temps, l'antique erreur domine en- " core l'Asie, l'Afrique et la moitié des îles de l'Océan, " elle s'y maintient armée et menaçante : elle fait des *' martyrs auTonquin et en Chine, comme elle enfai- " sait à Rome et à Nicomédie ; elle dispute à l'Évan- " gile six cents millions d'âmes immortelles.

" Un homme célèbre qui a laissé de justes regrets, -" mais qui s'est trompé souvent, a écrit : "Les dogmes " finissent." Après l'étude que nous venons de faire, *' nous commençons à comprendre que les dogmes ne *' finissent pas. Sous des formes diverses, l'humanité " n'a connu que deux dogmes, celui du vrai Dieu et " celui des faux dieux : les faux dieux qui sont maî- *' très des cœurs païens et des sociétés païennes ; le " vrai Dieu dont l'idée s'est levée des montagnes de " Judée pour éclairer premièrement l'Europe et en- " suite, de proche en proche, le reste de la terre. La *' lutte de ces deux dogmes explique toute l'histoire, " elle en fait l'intérêt et la grandeur, car il n'y a rien *' de plus grand et de plus touchant pour le genre hu- *' main, que d'être le prix du combat entre l'erreur et " la vérité." *

* Les superstitions ont été de tous les temps ; témoin les écrits de quelques-uns des plus illustres néo-platoniciens, tels que Jamblicus et d'autres L'hérésie des gnostiques remontait à Simon le Magicien et était infectée de pratiques diaboliques. M. Matter a écrit un ouvrage en trois volumes sur le gnosticisme, ouvrage qui a été couronné en 1878 par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. " On a durement accusé, dit Ozanam, les " temps chrétiens d'avoir engendré l'astrologie, la magie et aussi " la législation sanguinaire qui réprimait ces délires. On oublie '^ que les siècles classiques des sciences occultes sont les siècles " les plus éclairés du paganisme. Ce fut la législation des empe- " reurs païens continuée par Valentinien et Valons, introduite " dans les lois d'Athalaric, de Luitprand et de Charlemagne, qui " fonda le droit pénal du moyen âge en matière de sorcellerie. '* Le flambeau Je la sagesse antique alluma les bûchers repro- ** chés au christianisme."

Le droit chez tous les peuples de l'antiquité, chez les Romains surtout, était intimement lié à la religion. L'histoire du droit romain, qui s'étend sur une période de plus de treize siècles à partir de la fondation de Rome, 750 ans avant Jésus-Christ, jusqu'à 565 ans après Jésus-Christ, date de la mort de Justinien, et qui se prolongea en Orient, on peut dire jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs, et en Occident jusqu'au règne de Charlemagne et même bien au delà ; cette histoire est celle des convictions religieuses et philosophiques, à Rome d'abord, et ensuite dans tout l'Empire.

La dureté, la rigueur solennelle et mystérieuse de ce droit tel que l'avaient établi les Romains euxmêmes sous l'influence de leur vieille organisation théocratique, est la chose la plus originale qu'il y ait dans leurs institutions. Le principe autoritaire s'y affirme constamment à l'exclusion de tous les droits naturels : potestas, dominium, manus, mancipmm, telles sont les expressions du droit romain, en ce qui règle la famille et la propriété. La technicalité rigoureuse domine partout : uti lingua nuncupassitj ità jus esto. Les symboles, les mythes, la famille artificielle del'agnation, le sol romain distingué du sol italique, les res mancipi et les resnec mancipi^ les }0\xv^ fastes et les jours néfastes, tout cela était connu et bien compris des classes privilégiées des patriciens parmi lesquels se recrutaient les sénateurs, les pontifes et les magistrats, mais tout cela était mystère pour la plèbe. La pre-

mière réaction qui prit un caractère sérieux et permanent fut la loi des Douze Tables ; mais si l'on ne connaissait point les principes sévères, cruels même, de la législation et de la jurisprudence qu'elle prétendait corriger en les résumant et en les publiant, on serait loin de la prendre pour un adoucissement au droit barbare qui l'avait précédée. Le grand mérite de cette loi était de faire sortir le droit du mystère qui l'enveloppait comme d'un voile épais.

Ozanam résume avec cette lucidité élégante qui lui est propre toutes les modifications, ou comme on dirait aujourd'hui, toutes les évolutions du droit romain, sous l'influence d'abord de la réaction plébéienne qui précéda et suivit la loi des Douze Tables, puis successivement de l'action du préteur introduisant le droit des gens expliquant, complétant et corrigeant le droit civil, puis de l'école des philosophes stoïciens au temps de Cicéron et à l'époque des grands jurisconsultes, puis enfin du christianisme, sous la direction d'Alexandre Sévère qui, fils d'une chrétienne, était chrétien de cœur et d'esprit, de Constance, de Constantin, des deux Théodose et de Justinien.

Dans toutes ces évolutions le vieux droit se métamorphosait lentement, quoiqu'il restât beaucoup de ses préceptes, de ceux surtout où les grands jurisconsultes avaient imprimé l'image de la bonté et de la justice divine, when mercy seasons justice, suivant l'admirable expression de Shakespeare.

Mais les fictions à l'aide desquelles le préteur ac-

complissait sa mission et poursuivait ce dualisme illogique de deux jurisprudences rivales luttant l'une contre l'autre, celle-ci toujours empiétant, celle-là résistant tant bien que mal, finirent comme les fables et les mythes religieux par ne plus être prises au sérieux. L'on doit convenir franchement, comme le dit quelque part M. Ortolan, qu'il n'était plus resté que le spectre du vieux droit civil.

*' Toutes ces fictions, dit Ozanam, devaient tôt ou " tard faire tomber dans le mépris cette loi, si simple *' au fond, et en amener la ruine. Cette superstition ** incroyante, cette interprétation infidèle nous repré- *' sente bien au reste ce qui se passait dans le paga- " nisme : le maintien des observations et l'absence de *' la foi. Le vieux droit se conservait comme se con- " servait la mythologie ; il n'était plus qu'une fable, " Carmen serium : poème sérieux en ce qu'il a du sens " dans plusieurs de ses pages, mais poème sérieux " aussi en ce qu'il a cessé d'être inspiré : on l'écoute, " on se le laisse répéter, puis on passe à d'autres af- " faires, à d'autres occupations plus graves. Pour se " retrouver dans ce dédale, il ne suffit plus de l'édu- " cation de quelques années, il faut en faire l'étude de *' toute la vie ; ces fables redeviennent une sorte de " mystères auxquels très peu de personnes sont ini- " tiées: seulement ce ne sont plus les patriciens qui " ont en dépôt cette science de l'ancien droit, c'est l'é- " cole, c'est la famille des jurisconsultes, c'est ce petit " nombre d'hommes voués par état à l'étude des lois ;

" eux seuls en pénètrent les secrets et exercent cette *' espèce de sacerdoce dont Ulpien nous parle quelque " part : Jus est ars boni et œqui cujus meritô quis nos sa- '' cer dotes appellet, Ammien Marcellin, qui vivait à la *' findu quatrième siècle, nous représente ainsi lesju- '^ risconsultes de son temps : Vous croiriez qu'ils font *' profession de tirer les horoscopes ou d'interpréter " les oracles de la sibylle, à voir la gravité sombre " de leur visage quand ils vantent si haut une science *' où ils ne marchent qu'à tâtons."

Cependant tandis que le droit devenait plus humain, par un singulier contraste, les mœurs devenaient plus cruelles ; après que des principes de sage liberté, substitués aux maximes inflexibles et tyranniques du vieux droit, eurent rapproché les Romains de l'équité naturelle, une réaction autocratique se faisant sentir jusque dans la jurisprudence, plaçait le prince au-dessus de la loi.

" L'empire, dit l'auteur, est une idolâtrie dont l'em- *' pereur est le prêtre et le dieu; on lui érige des au- " tels de son vivant, il envoie partout ses images, et *' on accourt au-devant d'elles avec la lumière et Pen- *' cens ; et des milliers de chrétiens meurent pour " n'avoir pas voulu faire fumer au pied de ses sta- " tues quelques grains de parfums. L'empereur est *' donc bien un dieu, de son vivant comme après sa " mort, dieu qui ordonne, dieu qui veut le lendemain *' le contraire de ce qu'il avait voulu la veille ; saty- '' rannie est d'autant plus intolérable, qu'elle s'exerce

*' sur les choses morales et n'admet pas qu'on puisse " avoir d'autre volonté que la sienne ; il déclare aux " chrétiens, par l'organe de ses jurisconsultes, qu'il " ne leur est pas permis d'être : non licet esse vos. '• Cette volonté écrasait aussi le droit de l'État, car le " prince se trouve placé au-dessus des lois et déclaré " par les jurisconsultes : princeps legibus solutus; la seule " question était de savoir si l'impératrice jouissait " du même privilège, et on décida que oui, parce que " le prince pouvait lui céder la moitié de ses droits. " Si le prince est ainsi au-dessus des lois, qu'y a-t-il " de surprenant à ce que sa volonté devienne loi im- " périeuse et irrésistible ? Comment les jurisconsultes " n'en concluraient-ils pas que : quod principi placuit " legis habet vigorem^ utpote cum lege regiâ populus ei et '* in eum omne suum imperium et potestatem conferet f De " là cette formule, insultante pour l'humanité, par " laquelle les princes ont si souvent, sans y songer, '' terminé leurs actes : car tel est notre bon plaisir.

Du reste toute cette longue période où deux religions luttent l'une contre l'autre, est faite de contradictions et d'anomalies. Ainsi ce texte du Digeste qui met le prince au-dessus de la loi, est publié par un empereur chrétien bien longtemps après que Valentinien eut répété après Théodose " que c'était une parole digne de la majesté d'un prince que de se dire lié par les lois."

''Le droit romain de la période classique, dit notre " auteur, modifié par la j urisprudence des Antonins,

" est beau comme le Colisée : c'est un monument ad- " mirable, mais on y jette les hommes aux lions."

Ce ne fut que lentement et d'une manière très incomplète que les principes du christianisme furent introduits dans la législation. Peut-être la réforme la plus radicale fut- elle celle des deux Novelles de Justinien qui substituèrent pour l'hérédité la famille naturelle à celle de l'agnation ; elles sont encore la base de la succession chez la plupart des peuples modernes. Lorsque la féodalité établit plus tard le droit d'aînesse, ce fut certainement un mouvement rétrograde. La question du divorce, toutes celles qui concernent le mariage et en général l'union de l'homme avec la femme, furent traitées avec beaucoup de ménagements ; enfin si la condition de l'esclave fut grandement améliorée, si les lois cruelles de l'addiction tombèrent en désuétude, l'esclavage exista toujours.

Les barbares adoptèrent les lois romaines pour juger les Romains, de même que ceux-ci autrefois suivaient le droit des gens pour juger les étrangers, les peregrini, et de même aussi que les Romains empruntèrent pour eux-mêmes beaucoup de choses au droit des gens, les nouvelles sociétés formées par le mélange des barbares et des Romains furent induites à adopter les lois romaines et à faire dominer peu à peu leur esprit sur celui des lois germaniques.

Autre coïncidence, de même que ce fut l'Église chrétienne qui sauva les lettres païennes de l'oubli, ce furent les barbares eux-mêmes qui au milieu du

cataclysme amené par eux en Occident, sauvèrent les lois romaines. Le code théodosien nous a été transmis par les Ostrogoths d'Italie dans l'Édit de Théodoric, par les Visigoths et par les Burgondes des Gaules, dans le Bréviaire d'Alaric et dans le recueil qui porte le nom de "Papiani responsa " ou "lois des Burgondes." *

En tout cela, il faut distinguer la législation de la jurisprudence, le droit positif de la philosophie du droit. C'est la jurisprudence, la science philosophique du droit qui à l'aide des écrits des grands jurisconsultes consignés aux Pandectes, a traversé les siècles et, enlevant la rouille et le fatras des dispositions variables des législateurs, a régné à côté des coutumes locales, des vieilles lois germaniques en Italie, en Allemagne et en France, a pénétré dans les ordonnances des grands souverains comme Charlemagne, saint Louis, Henri IV et Louis XIV, et a reparu triomphante dans le code Napoléon.

L'adoption du code de Théodose par les barbares n'a pas été étrangère à ces brillantes et savantes études du droit de Justinien qui se sont faites à la fin du moyen âge et à la renaissance en Italie, en France et en Allemagne et qui s'y poursuivent encore.

* Le célèbre Cujas avait donné ce titre au recueil des Burgondes, qui commençait par un extrait des œuvres de Papinien. Il n'avait pas fait attention à la contraction Papiani pour Papiniani.

Notre auteur, en terminant, a donc raison de dire dans son style imagé :

" Le droit romain devait devenir maître du monde, *' mais à la condition que l'empire romain périrait ; " il ne fallait rien moins que la chute de l'Empire " pour détruire tous ces rêves de fictions légales, tous " ces restes d'inimitié profonde enracinés dans les " entrailles des mœurs romaines ; il ne fallait rien " moins que l'épée d'Attila et le pied d'Odoacrepour " renverser le dernier fantôme du trône impérial et " afifranchir le monde ; il fallait cela pour faire vivre *' ce qui était vraiment l'âme du droit romain, c'est-à- " dire ce principe de l'équité naturelle, qui commence " sa lutte dans le sang de Virginie et sur le mont " Sacré, qui combat par la parole des tribuns, par les " édits des préteurs, qui trouve une nouvelle force " dans la philosophie stoïcienne, mais que le christi- " anisme seul avait pu faire triompher, et qui, débar- " rassé de toutes ses entraves, de l'or, de la pourpre " et de tout l'attirail de la puissance impériale et des " pompes humaines, se trouve enfin maître du monde " au moment où on le croyait anéanti."

LES LETTRES PAÏENNES. — LA TRADITION LITTERAIRE. — LES LETTRES DANS LE CHRISTIANISME.*

Le degré de hauteur à laquelle peuvent parvenir les lettres dépend beaucoup du degré de liberté avec lequel elles sont cultivées. Avec le règne d'Auguste, dit notre auteur, disparut la liberté du sujet romain et c'est aussi de cette époque que date la décadence dans les lettres païennes. Voilà ce qui à bien des gens paraîtra un paradoxe ; mais il ne faut pas oublier qu'Auguste ferme une grande époque et qu'à sa suite vint la médiocrité. "Cependant, dit Ozanam, " le règne des empereurs chrétiens, si accusés d'avoir " hâté la décadence, rendit quelque inspiration aux " lettres, parce qu'il rendit aux esprits quelque liberté. " Nous trouvons chez un témoin non suspect, Sym- " maque, ce fait peu connu, que Valentinien, après " le règne philosophique de Julien, rétablit la publi- " cité des débats judiciaires, et un auteur païen le *' loue d'avoir mis fin au silence public. Sans doute, " si l'éloquence avait dû renaître, c'eût été au milieu '' de cette lutte des tribunaux romains, où elle trou- " vait tant de grands souvenirs, et où le génie de Ci-

Septième, huitième et neuvième leçons.

" céron vivait encore ; mais elle ne devait pas revivre " et se faire entendre au delà de l'enceinte de ces tri- *' bunaux."

Si les libéralités de Constantin et des autres empereurs romains ne purent rien pour faire renaître l'éloquence, elles réussirent du moins à donner un certain élan à la poésie.

Rien ne plaisait plus au peuple romain que d'entendre dans le langage des dieux le récit de ses propres exploits. Ce peuple guerrier préféra toujours la poésie épique à l'épopée mythologique. Pour lui rien n'était comparable au^ii Annales d'Ennius^ à la Pharsale de Lucain et à la Guerre punique de Silius Italiens.

A l'époque dont nous nous occupons particulièrement, c'est-à-dire au cinquième siècle, les sujets ne manquaient pas à l'inspiration des poètes. Quel poème n'aurait-on pas composé en racontant les luttes de Rome contre l'invasion barbare ou en ne perdant pas de vue les aigles de Constantin ? Quelle âme poétique ne serait pas émue en célébrant les exploits de la redoutable épée de Julien ou en célébrant le génie et la fermeté de Théodose? Bien plus, la lutte qui commençait entre le christianisme et le paganisme, lutte qui ne devait pas durer que des années mais bien des siècles, qui ne devait pas avoir plus qu'un seul pays pour théâtre, mais l'univers entier, cette lutte, disonsnous, n'aurait-elle i:)as mérité d'avoir son Homère, un poète ne devait-il pas se produire pour nous décrire avec noblesse et grandeur, avec élégance et dis-

tinction ce grand combat entre les deux moitiés du genre humain ?

Malheureusement, les poètes du cinquième siècle, malgré leurs talents et leurs grandes connaissances, ne crurent pas devoir chercher leur inspiration dans cette direction. Claudien, le plus remarquable d'entre eux, chanta les exploits des guerriers romains et la gloire des dieux sans paraître s'apercevoir que tout l'Olympe était en déroute.

Claudien naquit à Alexandrie vers l'année 365. Il chanta avec amour les beautés et les avantages de sa ville natale, tout en accordant à Rome et à ses guerriers sa plus grande admiration. C'était en 395, et il était encore bien jeune, quand il se rendit pour la première fois en Italie. Le parti de l'ancien culte reçut à bras ouverts ce jeune homme aimable et savant qui ne cessait pas de chanter la gloire de Rome païenne et ses dieux. Ses contemporains, usant avec lui d'autant de complaisance qu'il montrait de flatterie envers les grands, lui élevèrent une statue sur le forum et poussèrent la condescendance jusqu'à le comparer à Homère et à Virgile. L'admiration publique le porta aux plus grands honneurs et il obtint des empereurs chrétiens eux-mêmes les plus grandes faveurs.

Il trouva dans Stilicon un protecteur et un ami qu'il suivait partout aux délibérations du conseil des ministres comme aux conseils de guerre en pleine campagne. Il chanta ses vices et ses crimes comme ses plaisirs et ses victoires et il partagea sa disgrâce et

sa chute comme il avait pris part à ses honneurs et à sa puissance.

Quant aux œuvres du poète du cinquième siècle, elles se rapportent presque toutes aux événements de l'époque, surtout à ceux où les païens sont concernés. Ce sont des Eloges de Stilicon, des Invectives contre Rufin et Eutrope et V Histoire du Consulat d'Honorius. Le plus estimé de ses ouvrages cependant est un poème intitulé V Enlèvement de Proserpine.

Ozanam donne la traduction de plusieurs passages les plus remarquables des œuvres de Claudien ; nous nous contenterons de celui-ci :

" On est en 404; Honorius règne depuis neuf ans ; " il règne à Ravenne, dans une ville chrétienne, qu'il " préfère à cette Rome éprise de ses faux dieux : il '' a déjà rendu trois lois contre le paganisme; cepen- '* dant il se décide, après de longues hésitations, à " venir à Rome célébrer son sixième consulat, et il " prend possession de l'ancien palais d'Auguste, sur " le mont Palatin ; il réunit autour de lui le sénat, ce " sénat partagé où la majorité païenne déplore encore " le renversement de l'autel de la Victoire. En pré- " sence d'une réunion si considérable où les chrétiens "l'emportent, sinon par le nombre, au moins par " l'autorité, Claudien s'avance ; il est chargé d'exposer " les vœux de la ville et du sénat, il déroule le par- " chemin où ses vers sont écrits en lettres d'or, et *' il raconte un songe : " Toutes les pensées qui durant *' le jour agitent nos âmes, le sommeil bienfaisant les

" rend à notre cœur pacifié. Le chasseur rêve ses Ib- " rets, lejuge son tribunal, et l'habile écuyer croit dé- " passer en songe une borne qui n'existe point. Moi " aussi le culte des Muses me poursuit par le silence " des nuits, et me ramène à un labeur accoutumé. Je " rêvais donc qu'au milieu de la voûte étoilée du ciel, "je portais mes chants aux pieds du grand Jupiter, " et comme le sommeil a ses illusions charmantes, je " croyais voir le chœur sacré des dieux applaudir à " mes paroles. Je chantais les géants vaincus, Ence- " lade et Typhée, et avec quelle joie le ciel recevait *' Jupiter tout rayonnant de ses triomphes. Mais une " vaine image ne m'a pas trompé, et là porte d'ivoire " ne m'a pas envoyé un songe imposteur. Le voilà '* bien le prince, le maître du monde, aussi haut que '• l'Olympe ; la voici bien telle que je l'ai contemplée, " cette assemblée des dieux. Le sommeil ne pouvait " me montrer rien de plus grand et la cour a égalé " le ciel.

En princeps, en orbis apex £equatus Olympo ! En quales memini, turba verenda, Deos ! Fingere nil majus potuit sopor, altaque vati Conventum cœlo prœbuit aula parem."

'' Rien ne pouvait être dit de plus poli, mais rien " de plus païen. Après la description de la Rome *' païenne le poète, demande à l'empereur s'il ne recon- " naît point ses pénates ? "

Agnoscisne tuos, princeps venerande, i^enates ?

Après Claudien le professeur cite Rutilius Nomatianus. Celui-ci paraît être tout le contraire du poète panégyriste, il excelle surtout dans le sarcasme et l'ironie, témoin ses vers contre les moines de l'île Capraria.

Processu pelagi jam se Capraria tollit,

Squalet lucifugia insula plena viris.

Ipsi se monachos graio cognomine dicuiit.

Quod soli nullo vivere teste voluiit Muiiera fortunae metiiuntj dum damna verentur

Quisquam spoiite miser, ne miser esse queat ? Qusenam perversi rabies tam stulta cerebii,

Dum mala formidas, nec bona posse pati ?

" Au loin sur la mer on aperçoit déjà l'île de Caprée " dont les rivages sont couverts d'hommes à robe *' noire et à face maussade qui d'un nom grec se *' disent moines parce qu'ils veulent vivre sans té- *' moins, qui fuient les dons de la nature pour éviter *' ses coups et se font misérables pour ne pas connaî- " tre la misère. Quelle est cette rage d'un cerveau " troublé de porter la terreur du mal jusqu'à ne pou- " voir souffrir le bien ? ''

Ces insultes contre les moines ont été répétées de siècle en siècle contre tous les solitaires des ordres monastiques, et aujourd'hui, outre qu'elles n'ont pas le mérite d'être redites dans un langage aussi élégant, elle n'ont pas même, comme on le voit, celui de la nouveauté.

Puis vient Sidoine Apollinaire qui reconnaît Clau-

dien pour son maître. Il commit dans sa jeunesse plusieurs morceaux de poésie sur des sujets païens, tels que Vénus et Cupidon, Thétis et Pelée. Mais il sut écrire plus tard plusieurs ouvrages plus importants qui rachètent l'inanité de ses premiers passetemps poétiques. D'ailleurs on sait qu'il est mort évêque de Clermont et qu'il fut canonisé.

Enfin le dernier qu'Ozanam cite est Fortunat, grand admirateur et fervent disciple de Claudien. A l'exemple de son maître, ce poète italien, qui mourut en France, ne laissait pas terminer une fête publique sans y avoir récité quelque poème pour prier les dieux de venir prendre part aux réjouissances" des mortels.*

Dans les pages suivantes le professeur s'occupe du théâtre. "Une des comédies de ce temps, dit-il, " le Jeu des sept sages, composée vers la fin du " quatrième siècle, se trouve dans les œuvres d'Au- " sone. C'est un sujet que le moyen âge a beaucoup *' répété et aimé. Cette comédie consiste en mono- " lègues dans lesquels chacun des sept sages vient à " son tour débiter des maximes avec tout un appa- " reil dramatique.

" L'autre comédie est le Querolus du quatrième " siècle, que M. Magnier a très habilement commen-

* Lui aussi mourut évêque. On lui attribue l'hymme Vexilla régis.

' té, et qui n'est pas une des moindres preuves que ' ce savant ait réunies pour prouver la perpétuité

* des traditions théâtrales."

" Voici le sujet : un vieil avare appelé Euclion a ' caché son or au fond d'une urne, et, pour mieux le ' déguiser, il a rempli l'urne avec des cendres et a ' mis une inscription attestant que l'urne contient les ' cendres de son père ; puis il est parti le cœur tran- ' quille, pour un long voyage ; il meurt en route après ' avoir institué pour cohéritier de son fils un parasite, ' et l'avoir chargé d'aller trouver ce fils et de lui ap- ' prendre que dans une urne est caché tout l'or que le ' vieillard avait amassé. Le parasite arrive, et bien ré- ' solu à profiter seul du legs, il se fait passer pour un ' grand sorcier et introduire par Querolus, fils de l'a-

• vare, dans la maison : Querolus le laisse seul. Le sor- ' cier visite bien la maison, mais n'y trouve qu'une ' urne dont l'inscription lui dit qu'elle contient des ' cendres ; de dépit il s'approche de la fenêtre et jette ' l'urne qui vient se briser aux pieds de Querolus, et ' trahit ainsi son secret. Le parasite est assez hardi ' pour réclamer sa part, et il présente son testament, ' mais Querolus lui dit : " Ou tu savais ce que conte- ' nait l'urne, et alors je te considère comme un voleur ; ' ou tu ne le savais pas, et alors je te ferai punir comme

' violateur de tombeau", et la comédie est finie.

' Mais c'est une page de plus à ajouter à toutes celles ' que je vous ai citées déjà pour compléter ce que trop ' souvent l'éducation classique dissimule : le revers

" de cette belle page de l'antiquité romaine. Querolus " ne se borne pas, en effet, à faire la satire de tout ce " qu'il y a de public, d'officiel, de solennel, dans la " société ancienne, à trahir les mystères de perfidie *' et de cupidité de certains prêtres païens, à montrer " comment, après avoir fait apporter les offrandes, " ce sont eux qui les mangent, et ainsi de toutes les " iinpostures qui faisaient le fond de ce culte; il ne " se borne pas non plus à persifler les devins, les " augures, les astrologues et tous ceux qui spéculaient "sur la crédulité publique; il va plus loin, il fait " connaître ce que sont les honnêtes gens du paganis- " me, ce que c'est qu'un homme d'honneur digne " d'être protégé par les 'dieux."

C'est dans un dialogue entre Querolus et le dieu lare qui protège la maison où se trouve le trésor, dialogue qui sert de prologue, que se rencontre cette singulière appréciation de ce que peut être un honnête homme païen, véritable satire malheureusement plus vraie qu'exagérée, et qui ne nous apprend rien de nouveau sur le paganisme, surtout sur celui de cette période de l'extrême décadence. Ozanam cite une partie de ce prologue où le cynisme affecte une forme plus étonnante par le fait qu'il est mis dans la bouche d'une divinité du foyer.

Sans doute, tout ce qui précède fait voir combien dans ce monde moitié païen, moitié chrétien la tradition littéraire était affaiblie ; mais quel est le secret, quel est le véhicule de la tradition littéraire ? N'est-ce

pas l'enseignement, sous quelque forme, en vertu de quelqu'autorité et à quelque degré qu'il soit donné ?

L'auteur parcourt rapidement les phases de l'enseignement chez les Romains et explique en même temps celles de la tradition littéraire.

Aux temps de la fondation de Rome, sous le règne de ses premiers rois, le père de famille à son foyer, entouré de ses dieux lares, représente Jupiter ; c'est lui qui règle et conduit tout dans la famille, l'enseignement comme toute autre chose. L'instruction était donc libre à cette époque et il n'y avait pas d'enseignement public. Plus tard l'instruction était encore libre, mais ceux qui la donnaient ne l'étaient point. On achetait au marché quelques-uns de ces philosophes qui coûtèrent jusqu'à quatre cent mille sesterces par. an, et toute la famille étudiait sous leurs soins.

" Pendant l'âge d'or de l'empire romain, dit Oza- " nam, pendant la plus longue et la plus belle période, " présence simultanée d'un enseignement officiel, ho- " noré, soutenu des encouragements de l'Etat, et ce- *' pendant, liberté générale qui permet à tout homme " capable, instruit, de venir faire preuve de son *' savoir en entreprenant l'éducation de ses jeunes *' concitoyens."

A la fin de l'empire, il n'y avait plus d'enseignement privé, mais l'enseignement public était toutpuissant. Toutefois on ne voit, à proprement parler, l'enseignement officiel et autoritaire qae sous les empereurs qui ont persécuté les chrétiens. Car, tandis

que Constantin s'était montré le protecteur des lettres, dictant les lois de l'enseignement, établissant les privilèges, les dotations et les prérogatives du professorat, Julien, dans le but d'exclure les chrétiens, décidait que celui qui prétendra à l'honneur d'enseigner devra se soumettre à l'examen de la commission municipale, delà curie, dont le jugement devra être sanctionné par l'approbation du prince.

" Plus tard Théodose le Jeune et Valentinien III " rendent un décret qui permet aux professeurs pri- " vés l'enseignement chez les pères de famille, mais " leur défend de tenir des écoles publiques, afin de leur " fermer cette voie qui mène à la fortune et peut-être " aux honneurs ; en même temps on interdit l'ensei- *' gnement domestique aux professeurs publics, sous " peine de perdre leurs privilèges."

" César, dit Ozanam, paraît être le premier qui at- " tache à l'enseignement des privilèges, et qui en l'ho- " norant le modère et le contient ; Vespasien fixe " la dotation des professeurs publics à cent mille ses- *' terces, et au Capitole s'ouvrent ces écoles impériales " que devait hanter la jeunesse de tout l'univers ; " Adrien bâtit l'Athénée, honore l'enseignement au- " quel il accorde des privilèges qu'Antonin étend aux " provinces ; Alexandre Sévère fonde des secours (^sti- ^^ pendia), aujourd'hui on dirait des bourses, pour les " écoliers pauvres et de familles honorables. "

Si l'on veut maintenant savoir ce que l'on enseignait dans les écoles, quelles étaient les sciences qui

s'exprimaient par la voix des maîtres, le professeur nous le dira dans les pages suivantes.

" L'enseignement supérieur à Rome comprenait " trois degrés : la grammaire, l'éloquence et le droit. *' La grammaire et l'éloquence étaient enseignées " dans toutes les villes de la Gaule, comment n'au- " raient-elles pas été enseignées à Rome ? Le droit " avait ses chaires spéciales ; aucun enseignement ju- " ridique officiel n'existait dans les villes des pro- " vinces, et Justinien ne connaît que trois villes où il *' y avait des écoles de droit : Rome, Constantinople " et Béryte. On étudiait donc le droit à Rome ; quant " aux autres connaissances qui formaient l'accessoire *' indispensable d'une grande éducation littéraire, on " ne peut pas douter qu'elles n'y fussent professées, " puisque Cicéron, comme Platon, demandait des mu- " siciens et des géomètres pour en faire des orateurs, " pensant que sans ces connaissances, le discours serait *' obligé de se réfugier dans les vaines déclamations, les " jeux d'esprit, les tirades sonores, au lieu d'être puisé " dans une instruction bien faite et dans les entrailles " même du sujet. La géométrie, la dialectique, l'as- " tronomie, la musique devaient donc entrer dans cet " ensemble de sciences enseignées à la jeunesse ro- " maine... Le nom de géométrie n'est pas pris dans *' le sens moderne : il embrasse la géographie, la " science delà terre ; la musique ne se borne pas à la " théorie musicale, elle ne sépare pas l'art du chant " de l'art de la parole, et réunit les secrets de l'har- " monie avec les règles de la versification. "

Au cinquième siècle, c'est-à-dire à l'époque qui nous occupe plus particulièrement, l'esprit de l'enseignement est encore profondément païen. Le professeur donne ici un aperçu d'un livre de Macrobe intitulé les Saturnales, sorte d'encyclopédie du savoir antique, tel qu'il était enseigné par les traditions littéraires. L'auteur du livre suppose que le jour des saturnales, un certain nombre d'hommes de lettres et de nobles se trouvent réunis chez Prétextât et que tous passent le jour en fêtes, en festins et en conversations philosophiques et littéraires : là se trouvaient assemblés, Symmaque, Flavianus, Csecina, Albinus, Avienus, le rhéteur Eusèbe et le grammairien Servius. Le matin est consacré aux discussions sérieuses, on y parle de l'origine de la fête du jour et de cette fête on passe à une conversation générale sur les rites de la religion et chacun donne une idée de sa connaissane des mystères et des divinités. Puis il est question de Virgile ; Prétextât, Symmaque, le rhéteur Evangèle et Flavianus font tour à tour le plus grand éloge de VÉnêide. Le soir, l'humeur devient moins sérieuse après un festin des plus longs et des plus copieux et les sujets de conversation ne sont pas si abstraits.

Le cinquième siècle a été célèbre pour ses grammairiens. "Jamais, dit Ozanam, il ne s'est montré à Rome " une activité grammaticale plus prodigieuse qu'au " cinquième siècle : et c'est ce qui annonçait sa fin " prochaine; il semblait qu'on eût hâte de sauver les " débris de ce beau langage vers par vers, fragment

*' par fragment, de sauver quelques restes de tant " d'auteurs qui allaient se perdre et dont on ne pou- " vait recueillir que des lambeaux conservés par les " grammairiens."

" Les deux grammairiens éminents de cette époque " sont Donatus et Priscien : Priscien, si honoré en *' Orient, que Théodose le Jeune copiait de sa main les *' dix-huit livres de ses Institutions grammaticales ; " Donatus, qui eut pour disciple saint Jérôme, Dona- '' tus commenté avec tant de persévérance à toutes " les époques et dont le nom devint synonyme de " grammaire. La grammaire de Donat, que nous " avons entre les mains, est devenue le cadre, le type " de toutes les grammaires modernes ; par sa clarté *' et sa brièveté elle a subjugué tout le moyen âge; " seulement elle fut pour les différents idiomes qui *' l'adoptèrent un lit de Procuste, trop court pour " quelques-uns, trop long pour d'autres. Ainsi le *' Donatus provincialis dit qu'il n'y a que huit parties *' dans le discours, et il oublie l'article, qui cependant '' existait dans le provençal. Il y eut de même un Do- *' nat français, et comme nous n'avons pas de décli- " naisons, il fut très difficile à l'auteur d'y faire ren- " trer les noms français ; tout cela atteste les services " rendus à nos pères et à notre langue par ce vieux " maître que nous lisons peu.

" Tout ce prodigieux travail de critique et de gram- *' maire devait se résumer dans un livre qui en con- " tînt les éléments essentiels, les resserrât et les pré-

" sentât sous une forme satisfaisante. Ces trésors de " l'antiquité allaient ainsi traverser, sans trop de " pertes, un temps orageux, où l'on jetterait beaucoup " de choses inutiles hors du navire. Le livre fut fait " par Martianus Capella, qui écrivait à Rome vers 470. " C'était un vieux rhéteur africain tout plongé dans " les disputes du barreau, et qui, comme il le dit lui- " même, ne s'était pas enrichi à plaider devant le pro- " consul. Il composa pour l'instruction de la jeu- " nesse, un livre intitulé : De nuptiis Mercurii et Philo- " logiœ, " des Noces de Mercure, dieu de l'éloquence, " avec la Philologie, qui était la déesse de la parole: " c'est déjà un titre bien vicieux que celui qui a besoin " d'être commenté.

" Pour que la tradition littéraire de l'antiquité *' arrivât jusqu'au moyen âge, il fallait avant tout "qu'elle passât par le christianisme; il fallait que " les lettres se fissent chrétiennes, que l'école voulût " entrer dans l'Église et que l'Eglise voulût ouvrir ses " portes à l'école. Il ne s'agissait pas d'une question " facile, mais d'un problème qui devait tourmenter " pendant de longs siècles l'esprit humain, qui n'a pas " cessé de le tourmenter; il s'agissait de conclure un " traité qui semble n'avoir jamais été définitif, tant il '' a fallu le recommencer et tant nous le voyons en- " core se débattre dans les temps où nous sommes ! Il " y avait à résoudre ces questions immortelles des " rapports de la science et de la foi, de l'alliance de " l'Évangile et de la littérature profane, de laconcor-

" dance de la religion et de la philosophie. Ces ques- " tions, qui sont encore posées tous les jours, étaient " aussi, et autant que jamais, celles des siècles où *' nous entrons."

Au cinquième siècle ces questions étaient d'autant plus obscures que, comme nous l'avons vu, l'enseignement était plus profondément païen. Les philosophes alexandrins et leurs disciples, rhéteurs comme poètes, avaient mis toutes les sciences et les beaux-arts au service des dieux. L'enseignement était si exclusivement païen que Tertullien n'hésitait pas à dire qu'il était impossible à un chrétien d'enseigner les lettres. " Car, disait-il, il faut qu'ils enseignent les " noms des dieux, leurs généalogies, les attributs que *' leur prête la Fable ; qu'ils observent les solennités " et les fêtes païennes d'où dépendent leurs émolu- *' ments.... La première redevance apportée par l'é- " lève est consacrée à l'honneur et au nom de Mi-

" nerve les étrennes se donnent au nom de Janus;

" et si les édiles sacrifient, c'est jour férié." Tertullien conclut en défiant celui qui enseigne les lettres de pouvoir se dégager de ces liens d'idolâtrie.

Ce qui devait surtout retarder l'entrée des lettres dans le christianisme, c'était la volupté et le charme qu'on avait su donner, à cette époque, aux fables du paganisme, c'était de plus les grâces et les séductions des muses païennes comparées aux doctrines sévères et pleines de mortification du christianisme. Delà le grand nombre d'apostasies parmi les hommes de let-

très de ce temps. Témoin le jeune Licentius, né chrétien, mais désertant bientôt la vraie religion pour le service des muses, malgré les conseils et les exhortations de saint Augustin.

Cependant quelques hommes de lettres, plus courageux que le plus grand nombre des savants de l'époque, se jetèrent à la recherche de la vérité et finirent par la trouver. Les premiers, ils font entrer les lettres dans le christianisme, nous verrons plus loin comment l'Église a accepté cet héritage. Ce sont d'abord trois des plus remarquables adeptes des écoles philosophiques de la Grèce, Quadratus, Athénagore et saint Justin, puis viennent les rhéteurs, Tertullien, Arnobe et Lactance; plus tard, au quatrième siècle, on verra parmi les chrétiens des lettrés comme saint Basile, les deux Apollinaire et Prohérésius. Ici Ozanam nous cite en particulier la conversion de Victorin, un des plus savants professeurs et l'un des plus éloquents orateurs de Rome.

Cette situation nouvelle fait surgir deux écoles. La première se prononce pour l'accord de la foi avec la science et désire conserver les lettres et la philosophie antiques pour y choisir ce qu'il y a de bon dans les connaissances et la sagesse des anciens et repousser ce qu'il y a de faux dans leurs doctrines.

La seconde école, effrayée par l'immixtion de la philosophie et des lettres païennes dans le christianisme, trouve plus court de retrancher les lettres que de les émonder, plus facile de montrer l'impuissance et les

contradictions de la philosoi)hie que de démêler les doctrines les plus sages que le christianisme peut accepter d'avec les préceptes faux qu'il doit rejeter Pour cette école il n'y a pas d'accord possible entre la religion et les lettres, ni entre le christianisme et la philosophie.

Les partisans de la première école suivent les maximes de saint Paul, qui reconnaît l'insuffisance de la raison et la puissance de la raison, le danger des lettres et l'utilité des lettres. L'Eglise grecque accepte généralement les maximes de cette école, elle est suivie dans les écoles catéchétiques d'Alexandrie comme dans les écoles théologiques d'Antioche, de Césarée et d'Edesse. Les plus zélés défenseurs de ce parti sont d'abord saint Pantène, saint Clément d'Alexandrie etOrigène, puis viennent Grégoire deNysse, Eusèbe Synesius et Nemesius et, plus tard, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze.

La seconde école a i:)our défenseurs Arnobe, Lactance et surtout TertuUien. Ce dernier s'écrie : " Quoi " de commun entre Athènes et Jérusalem, entre l'A- " cadémie et l'Eglise, entre les hérétiques et les chré- " tiens ? Notre doctrine vient du Portique, mais du " Portique de Salomon, qui nous apprend à chercher " Dieu dans la simplicité de notre cœur. Qu'ils s'ac- '^ cordent donc avec lui, ceux qui veulent nous faire " un christianisme stoïcien, un christianisme platoni- " cien, un christianisme dialectique. Pour nous, nous '* n'avons pas besoin de science après le Christ, ni d'é-

" tudes après l'Évangile, et quand nous croyons, nous '' ne cherchons plus." *

Voici comment saint Jérôme se défend contre Magnus qui l'accuse de remplir ses livres de souvenirs profanes et de citer à tout instant Cicéron, Horace et Virgile. Saint Jérôme répond: " Que son interlocuteur " ne lui eût jamais adressé un tel reproche s'il con- " naissait l'antiquité sacrée. Saint Paul plaidant à " l'Aréopage la cause du Christ, ne craint pas de " faire servir à la défense de sa foi l'inscription d'un " autel païen et d'invoquer le témoignage du poète " Aratus. L'austérité de sa doctrine n'empêche pas " l'apôtre de citer Épiménide dans l'épître à Tite, et " ailleurs un vers de Ménandre. C'est qu'il avait lu " dans le Deutéronome comment le Seigneur permit ^' aux fils d'Israël de purifier leurs captives et de les " prendre pour épouses. Et quoi donc d'étonnant si, " épris de la science du siècle à cause de la beauté de " ses traits et delà grâce de ses discours, je veux, d'es- " clave qu'elle est, la faire Israélite ?"

Quant à saint Augustin, quelque temps après sa conversion on le trouve dans sa retraite de Cassiciacum commentant avec ses amis et élèves Trygetius et Licentius VHortensius de Cicéron et lisant Virgile. Ce grand docteur de l'Eglise parle toujours avec respect des platoniciens et dans son livre de la Cité de

Tertullien, de Prxscriptione hœreticorum, c. vin.

Dieu il dit à la fin : " J'aurais pardonne aux piiïcns si, " au lieu d'élever un temple à Cybèle, ils eussent " dressé un sanctuaire à Platon où on lirait ses livres." Ailleurs, dans le beau livre de VOrdre, saint Augustin dit en parlant de la philosophie: "Si donc ceux qu'on " nomnae les philosophe3, et surtout les platoniciens, " ont des doctrines vraies et qui s'accordent avec la " foi; non seulement il ne faut pas en prendre om- '' brage, mais il faut les revendiquer comme sur d'in- " justes possesseurs. Car, de même que les Egyptiens " n'avaient pas seulement des idoles que le peuple " d'Israël devait fuir et détester, mais des vases et " des ornements d'or et d'argent, et des vêtements que " ce peuple emporta dans sa faite, ainsi les sciences " des gentils ne se composent pas seulement de fic- " tions superstitieuses que le chrétien doit tenir en " horreur, mais on y trouve les arts libéraux qui " peuvent se prêter au service de la vérité et de sages " préceptes de morale comme autant d'or et d'argent " qu'ils n'ont point créé, mais tiré pour ainsi dire des " mines de la Providence, distribuées par toute la terre, " et que le chrétien a droit d'emporter avec lui quand " il se sépare de leur société."

"La question, dit Ozanam, était résolue et la dis- " pute finie pour bien des siècles. Sur la parole d'Au- " gustin et par les mêmes motifs, tous les âges qui " suivront accepteront l'héritage des anciens, mais " l'Eglise l'accepte comme il convient à une tutelle " sage, comme on acce|)te les successions des mineur'',

ao

" c'est-à-dire sous bénéfice d'inventaire. C'est par la " môme raison que se déterminent Cassiodore, Bède, " Alcuin ; tous, par un phénomène intellectuel qu'il est " bon de signaler, tous plus frappés des comparaisons " que des raisons, des images que des grands motifs, " répéteront cette parabole que le christianisme a dû " faire comme le peuple hébreu en sortant de l'Egypte, '' et emporter les vases d'or et d'argent de ses enne- " mis. Ce sera sur cette parole que les sciences, les *' arts, les traditions de l'antiquité passeront au moyen " âge; c'est ainsi que ce grand problème a été résolu " et que s'est fait le nœud littéraire et intellectuel qui " devait réunir les deux âges."

Le professeur, avant de terminer sa leçon, nous explique comment Virgile, que l'antiquité reconnaissait comme le poète le plus savant sur les rites du paganisme, l'héritier même de la tradition sacerdotale, devint au moyen âge presque un des prophètes de la religion chrétienne. Depuis le savant Eusèbe, au quatrième siècle, qui le considère comme un des précurseurs du christianisme, à cause de sa quatrième églogue, jusqu'au pâtre du treizième siècle, qui, en faisant visiter aux voyageurs le tombeau du poète, leur montrait auprès une petite chapelle où, disait-il, Y irgWa entendait Ut messe! tous s'accordent à le considérer comme un de ceux qui ont prédit la venue du Messie et comme un représentant du culte chrétien.

La tradition rapporte que saint Paul alla visiter le tombeau de Virgile, que là il lut la quatrième églogue

et ne partit pas sans avoir répandu d'abondantes larmes sur la tombe de ce grand homme. On chanta longtemps dans la cathédrale de Mantoue un hymne rimé où l'on racontait la visite du saint à la tombe du grand poète.

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