LA THÉOLOGIE. — LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE
Dans cette société si savante et si polie des Romains du quatrième et du cinquième siècle, société que nous avons étudiée surtout par Symmaque, nous avons trouvé le fétichisme réduit en doctrine, la croyance des philosophes à la présence permanente des dieux dans les idoles, la prostitution religieuse et les sacrifices humains. La raison n'avait donc pas réussi à améliorer les philosophes pas plus que les peuples et à empêcher la décadence qui se montrait en toutes choses.
" La raison, dit Ozanam, est assurément puissante; " elle est en nous, elle y est toujours ; il n'est pas de " temps si malheureux où elle ne donne signe de sa " présence et de son pouvoir,mais on peut dire que la *' raison est liée en nous, qu'elle y est captive et ne " peut rien jusqu'au moment où la parole du dehors
(*) Dixième et onzième leçons.
"la réveille Quand on parle
" à l'âme, il est impossible qu'elle ne réponde pas, et " le premier effort de la parole, c'e.st de faire qu'elle " se jette, pour ainsi dire, au devant de cette autre " intelligence qui vient à elle; et cette adhésion à la " parole, c'est ce qu'on appelle, dans l'ordre de la na- " ture, la foi humaine, à laquelle correspond, dans " l'ordre théologique, la foi divine et surnaturelle.
" Ainsi la raison et la foi sont deux puissances pii- " mitives, distinctes, mais non pas ennemies, car elles *' ne sauraient se passer l'une de l'autre; la raison ne " se réveillant qu'autant que la parole la provoque, et " la foi ne se donnant qu'autant que l'obéissance à la " parole est raisonnable."
Nous avons vu que le christianisme prêchait la concordance perpétuelle de la raison et de la foi. Bien plus il élève la raison et la nature au-dessus d'elles-mêmes.
Cependant le christianisme établit la nécessité d'un verbe extérieur provoquant la raison et lui répondant. Ce verbe extérieur s'exprimait par une suite de révélations, dont la première remontait aux commencements du monde, et avait l'ait la première éducation du genre humain, révélation renouvelée ensuite par Moïse et enfin conservée, étendue, fixée pour jamais dans l'Evangile.
" Jamais un appel aussi fort n'avait été fait à cette " puissance intérieure de l'esprit humain que celui *' <^ui lui fut adressé du haut du Calvaire ; et, lorsque
" cette parole: Oonsummatum est, qui demandait la foi " du genre humain, se fut exhalée des lèvres de celui " qui était venu apporter la vie et la déliviance à " l'humanité, aussitôt on put voir un prodige sans " exemple : dans ce monde en décadence, corrompu " et pour ainsi dire éteint, se réveilla une force de foi " que personne n'aurait supposée. Un théologien " allemand, critiquant le texte des Évangiles, a dit " que la supposition y éclatait d'une manière mani- " feste au passage où il est raconté que le Christ, cô- " toyant le lac de Génézareth et rencontrant des pé- " cheurs, leur dit: Suivez-moi, et que, laissant leurs " filets, ils le suivirent. Le critique déclare que, pour " lui, à leur place, il n'aurait jamais suivi; qu'il ne " comprend ims l'inconséquence et le peu de logique " de ces bateliers, abandonnant leurs filets et leurs " barques pour suivre le premier passant qui leur " promet la vie éternelle. C'est là, en effet, qu'est le " prodige, et je le trouve bien moins encore dans ces " deux ou trois Galiléens que dans ces populations " innombrables du monde grec, asiatique, romain, " qui s'arrachent tout à coup, non pas à leurs ba- •' teaux, à leur travail de chaque jour, à la sueur de " leurs fronts, mais aux plaisirs, aux voluptés, à cette '' vie de délices que le monde ancien entendait bien " autrement que nous, pour se précipiter dans les " difficultés, dans les privations, dans les sacrifices '* de la vie chrétienne, de cette vie bien plus difficile " que la mort ; car la foi des martyrs me touche, la
" foi de ceux qui meurent me touche; mais je suis " encore plus ému de la foi de ceux qui vivent au mi- " lieu d'un monde qui ne les connaît plus, et qui sont " voués à la haine et à l'exécration du genre humain. " Cependant leur nombre croît et leur énergie se per- " pétue, et les premiers siècles se passent unique- " ment sous l'empire de cette foi; c'est ce que nous " attestent les écrits, les lettres échangées entre les " premiers pasteurs de ces communautés chrétiennes, " comme saint Clément, saint Ignace, saint Poly- " carpe."
Lorsque plus tard les philosophes païens attaquèrent les chrétiens et les défièrent de prouver leurs dogmes, on vit surgir de grands savants, comme saint Justin, Athénagore et Tertullien, qui mirent de l'ordre dans les croyances des chrétiens, écrivirent tout ce qu'on savait de ces révélations, les défendirent avec éloquence et les entourèrent de tout le prestige de la science. Plus tard viendront saint Pantène, saint Clément d'Alexandrie et Origène qui consacreront toute leur existence à l'interprétation des Ecritures et à l'explication des dogmes du christianisme. Bien plus, en s'emparant de ces sources immortelles de vérité et en donnant la marche à suivre i3our les découvrir et les enseigner, Origène se trouve à être le premier véritable théologien, le premier qui ait posé les éléments et établi tout l'ensemble d'une théologie chrétienne ; et cela, toutes réserves faites quant à ses erreurs.
Les quatrième et cinquième siècles verront Page d'or
de cette théologie. Ce sont les siècles de foi, c'est l'époque où la foi combat et est victorieuse i)artout. L'Orient sera tout illuminé de la science et de l'éloquence de saint Athanase, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et de saint Jean Chrysostôme, tandis que saint Jérôme, saint Augustin et saint Ambroise éclairent avec les flambeaux du nouveau culte tout l'Occident. Et ce n'est pas trop de toutes ces lumières pour dissiper les ténèbres du paganisme, des philosophes des différentes écoles et des hérésiarques ; car l'Eglise en ces temps était attaquée en dehors par le paganisme et la philosojDhie et minée en dedans par l'hérésie.
La première en date est celle des manichéens, qui parut au commencement du troisième siècle. Son fondateur Manès, né en Perse, eut pour maître l'hérétique Thorébinthe et empruata à la religion de Zoroastre, les principales doctrines de son hérésie. Cette religion de Zoroastre a pour fond une lutte continuelle entre le monde de lumière et le monde de ténèbres. Ormuzd qui représentait le bien et Ahriman le mal, se livraient un combat perpétuel sur les frontières de ces deux mondes. Il y avait de plus un principe médiateur qui s'appelait Mithra et son culte transporté en Occident avait rencontré une si étrange popularité, qu'à Rome, Commode osa lui immoler un homme et que Julien établit les fêtes mithriaques à Constantinople ; des monuments innombrables attestent ce culte dans le Tyrol, dans les Gaules, à Milan, et j usqu'au fond de la Germanie.
L'hérésie prêchée par Manès avait ce dualisme persan, et de plus elle se rapprochait du bouddhisme par la division des âmes en trois catégories. Les premières, les âmes pneumatiques, sont les âmes parfaites, puis viennent les âmes psychiques, celles qui sont passionnées, mais pas assez fortes j)0ur triompher des passions, et enfin les âmes hyliques, qui sont les âmes matérielles et au pouvoir des démons. L'avenir de ces âmes après la mort est l'incorporation dans d'autres corps d'hommes ou d'animaux, ou le retour au soleil selon qu'elles auront bien ou mal vécu ; c'est le dogme de la métempsycose.
Pour expliquer le mélange du bien et du mal, Manès attribuait la création à deux principes, l'un essentiellement bon qui est Dieu, l'esprit ou la lumière, l'autre essentiellement mauvais, le diable, la malice ou les ténèbres. Il rejetait l'Ancien Testament, regardant Jésus- Christ comme étant seul entre les prophètes sorti du sein de la lumière. Manès se disait le divin Paraclet dont la venue avait été annoncée par Jésus-Christ.
Il trouva un grand nombre de partisans et répandit sa doctrine j usque dans l'Inde et la Chine ; il la fit même adopter par le roi de Perse Sapor I«r.
Saint Augustin était lui-même un des disciples de Manès, avant que la parole de saint Ambroise vînt Parracher à ces erreurs. Il en fut plus tard le plus redoutable adversaire.
" Il y a, dit Ozanam, deux autres hérésies que je " désire surtout faire connaître : l'arianisme et le pela-
'* gianisme. De toutes les doctrines i3hilosophique3 de " l'antiquité qui pouvaient avoir un certain prestige " pour des intelligences chrétiennes, deux surtout de- " vaient les frapper davantage: la doctrine de Platon " et celle de Zenon ; l'une, la plus élevée par la mé- " taphysique, l'autre, la plus saine par la morale."
L'hérésie d'Arius a beaucoup des principes de Platon et celle de Pelage se rapporte plus aux doctrines de Zenon.
Arius, né à Alexandrie à la fin du troisième siècle, fut ordonné prêtre dans un âge avancé. Il commença en 312 à prêcher sa doctrine, qui consistait surtout à répudier le mystère de la sainte Trinité. Il niait la consubstantialité du Père et du Saint-Esprit, du Fils avec le Père. Dieu est trop pur, disait-il, pour agir directement sur la création ; c'est pourquoi il a créé le Verbe ou le Saint-Esprit, qui est plus divin que la création, mais qui n'est pas Dieu, jouissant de tous les attributs divins dans une proportion très considérable, mais pas infinie, saint mais non pas immuable dans sa sainteté et pouvant déchoir, enfin créé et non éternel. Quant au Fi!s, il prétendait que Jésus-Christ n'était qu'une simple créature tirée du néant et il niait complètement sa divinité.
L'arianisme fit de grands progrès niulgré qu'il fût très habilement combattu par saint Athanase. Cette hérésie dura jusqu'au commencement du huitième siècle.
Les préceptes philosophiques de Zenon — ses disci-
pies prirent le nom de stoïciens — jtaient d'une morale sévère et digne; aii^si ont-ils fait de nombreux partisans. Ceux surtout qui se réfugiaient dans les déserts, fuyant le monde pour aller mortifier leur chair, ceuxlà étaient les plus portés vers cette école dont l'austérité était pour eux le sujet de longues méditations. C'est cette doctrine de Zenon qui de tant de pieux solitaires a fait de véritables hérétiques, et c'est aussi de cette doctrine qu'est sortie l'hérésie de Pelage.
Ce moine, dont le vrai nom était Morgan (qui veut dire maritime en langue celtique), naquit en Irlande, suppose-t-on, et vint à Rome vers la fin du quatrième siècle. Egaré par le stoïcisme, il se mit à prêcher cette hérésie que la nature n'a pas souffert du péché originel et qu'elle est toujours en mesure de s'élever jusqu'à Dieu par sa seule force. Il niait la nécessité de la grâce et le péché originel, par conséquent la nécessité du baptême.
Saint Augustin fut encore ici le champion suscité par la Providence pour combattre cette erreur. Il ne fallut pas moins de quatre conciles, dont un œcuménique (Ephèse, 431) pour terrasser cette hérésie qui dura pendant deux siècles.
" Il faut constater ici, dit Ozanam, que le christia- " nisme en repoussant ces erreurs, repoussait en même " temps l'idée d'être une philosophie pour rester ce " qu'il s'était annonça : une religion. Lictance l'avait *' résumé dans une phrase mémorable : "Le christia- " nisme ne peut pas être une philosophie sans religion
ni une religion sang philosophie." Le christianisme c'est un dogme, et par conséquent plus qu'une opinion, mais c'est un dogme souverainement raisonnable. En effet, si le pélagianisme et l'arianisme eussent triomphé, si le christianisme était devenu une philosophie, voici les conséquences: d'un côté Arius supprimait les rapports du Christ avec Dieu, Pelage les rapports de l'homme avec le Christ, puisqu'il niait la grâce, le péché originel, la rédemption ; ainsi tous les rapports surnaturels étaient rompus entre l'homme et Dieu, et dès lors toute religion périssait; car la religion (religare) c'est un lien entre deux extrêmes, entre l'homme et Dieu, entre le fini et l'infini : en même temps disparaissaient les mystères, c'est-à-dire le principe de la foi et le principe de l'amour ; il restait un déisme savant, subtil, mais un déisme faible, et comme le seront toujours les opinions scientifiques, impuissant pour féconder et régénérer l'humanité tout entière." " La théologie, dit Ozanam, descend de la foi à la raison et la philosophie remonte de la raison à la foi. Ce retour de l'esprit vers des vérités qu'il a aperçues de loin, qui lui ont été manifestées dans l'ombre des mystères, mais qu'il veut contempler de nouveau et face à face, est un besoin irrésistible et impérissable de la nature humaine. Aussi quelle est la religion vraie ou fausse du sein de laquelle ne soit sortie une philosophie pour la confirmer ou pour la contredire? Ces deux grandes vérités, Dieu
" et riiamortalité de l'âme, ces deux vérités à la fois " souverainement aimables et souverainement effiay- " antei, n'ont jamais cessé de poursuivre l'humanité, " et par un chemin ou par un autre ont cherché à " parvenir jusqu'à elle. De tout temps la philosophie '' a trouvé deux voies pour atteindre ces idées dont " l'attrait la ravissait: l'une de ces voies est l'étude, '' le raisonnement laborieux qui, à chaque instant, " s'arrête pour se rendre compte du pas qu'il a fait; " ce raisonnement méthodique, c'est la logique, la " science de lier les idées, d'entasser l'Ossa sur le " Pélion pour escalader jusqu'à Dieu; mais les mon- " tagnes sont lourdes à soulever, la dialectique n'est " pas un médiocre effort pour l'esprit humain, etsou- *' vent son ambitieux édifice s'est écroulé avant " qu'il fût seulement à moitié construit. C'est i)our- '' quoi l'homme s'est retourné d'un autre côté, et, '' apercevant qu'à certaines heures il était illuminé " par des vérités qu'il n'avait pas cherchées, que l'ins- " piration avait ses instincts et la contemplation ses '• éclairs, il s'est demandé pourquoi il ne contemple- " rait pas ; il a cherché alors une autre méthode qui " consiste dans l'effort de la volonté, dans la purifica- '' tion du cœur, dans le travail intérieur de l'amour, " en un mot, au lieu de la logique, il a mis sa con- " fiance dans la morale; en se rendant digne de Dieu, " il a pensé qu'il pourrait aussi se rendre capable de " le contempler. Ces deux méthodes, l'une qui pro- " cède par le raisonnement, par la logique, l'autre qui
" procède par la contemplation, par l'amour moral, " ont constitué deux philosophies : le dogmatisme et " le mysticisme."
Aux temps les plus reculés on voyait dans l'Inde des contemplateurs qui, fuyant toute société humaine, passaient leur temps à mortitier leur chair. Ces mêmes solitaires inventèrent plusieurs systèmes de philosophie en essayant de rendre compte des révélations qu'ils prétendaient avoir reyues d'en haut.
Mais de tous les pays c'est certainement la Grèce qui produisit le plus grand nombre de métaphysiciens et les plus illustres philosophes. Parmi ceux qu'on peut appeler dogmatiques, on voit au premier rang Aristote, Platon et Socrate, et parmi ceux qui ont préféré le mysticisme, on compte en premier lieu Pythagore.
" Platon, dit le professeur, a poussé la science de " Dieu plus loin qu'aucun des anciens ; ilacon(;u Dieu " surtout comme l'idée du bien, par qui les êtres sont " nécessairement intelligibles et par qui ils existent ; *' c'est un Dieu bon qui par bonté a i^roduit le monde, " mais il ne Ta pas tiré du néant, il l'a produit avec la ^' matière antérieurement existante qu'il a fait sortir " du chaos dans lequel elle s'agitait, et il a combattu " contre cette matière rebelle qui modifie, gAte et cor- " rompt ses œuvres. Ce Dieu de Platon est bien grand, " mais il n'est pas libre, il n'est pas seul, il vit éter- " nellement côte à côte avec la matière indisciplinée, il *' est vaincu dans ses etîbrts par la résistance qu'elle " lui oppose, il n'est nuiître qu'à demi; ce Dieu grand,
" bon, mais qui n'est' pas libre, qui n'est pas seul, ce *' n'est pas Dieu. "
Quant à Aristote, il a embrassé toutes les sciences de son teinps et il en a même créé plusieurs. Ses écrits forment une sorte d'encyclopédie, et pendant un grand nombre d'années ils posèrent la borne du savoir humain et jouirent d'une autorité absolue. Aristote fonde la démonstration de l'existence divine sur la continuité du mouvement, et il présente Dieu comme la fin ou le but du monde, comme le centre auquel tout aspire. " Ce Dieu d'Aristote, dit Ozanam, est puissant, '' intelligent, il trouve son bonheur dans la contem- " plation de soi-même, mais il n'est pas bon, il n'aime " pas ses œuvres, il n'aime que lui ; il est donc plus " imparfait encore que le Dieu de Platon."
A la suite de ces deux illustres métaphysiciens viennent d'autres philosophes, comme Epicure avec son système d'atomes, Zenon qui représente Dieu comme un grand animal, une substance corporelle, et Pyrrhon avec le doute universel. Voilà où en était la philosophie païenne lorsque le christianisme prit naissance !
L'Église luttait depuis longtemps contre le paganisme et contre toutes les écoles philosophiques, et déjà les Pères de l'Eglise avaient écrit des ouvrages de métaphysique très importants, lorsque la philosophie chrétienne se produisit avec saint Augustin. Les Pères de l'Église, entraînés dans les débats d'une polémique ardente, n'eurent pas le loisir d'en résumer la pensée, de la réduire en système et de construire uiie philoso-
phie. Saint Augustin devait être le premier à inaugurer les deux méthodes de la philosophie chrétienne : la philosophie mystique et la philosophie dogmatique.
Cœur droit, noble et très aimant, Augustin aimait le beau et le bon, le bien et l'ordre. Il aimait avec emportement et son attachement était durable. Le passage suivant de ses Confessions où il dépeint l'état de son âme à la mort d'un ami, donnera une idée de l'ardeur de son cœur, quoiqu'il ne s'agisse ici que d'amitié : " Mes yeux, dit-il, le cherchaient de toutes parts, et " on ne me le rendait point, etje haïssais toutes choses " parce qu'elles ne me le montraient pas, parce qu'elles " ne pouvaient plus me dire: Voici qu'il va venirtout " à l'heure, comme lorsqu'il vivait, et qu'il était ab- " sent. Je portais donc mon âme déchirée et saignante, " impatiente de se laisser porter ; et je ne savais où la " poser, car elle ne reposait ni dans les aimables bo- " cages, ni dans les jeux et les champs, ni dans les ^' lieux parfumés, ni dans les festins, ni dans les vo- " luptés, ni enfin dans les livres et les vers."
La doctrine des manichéens, vers laquelle il s'était jjorté, favorisait les impulsions de ce cœur à la recherche de quelqu'un ou de quelque chose à aimer. Plutôt que de ne rien croire du tout, Augustin préférait s'imaginer avec les disciples de Manès que les plantes exhalent différentes parties de Viiine du monde avec leurs parfums, et que la feuille qu'on détache de Tarbre verse une larme de douleur.
Augustin lisait beaucoup et ses auteurs favoris
étaient Cicéron et Virgile. Toutefois cette lecture ne le satisfaisait pas, car il ne pouvait pas y trouver le nom du Christ dont il cherchait à connaître toute la vie et dont le nom seul faisait vibrer une corde tendre et sensible dans son coîur.
Augustin professa la rhétorique successivement à Tagaste, à Carthago et à Milan. Dans cette dernière ville il eut occasion de connaître saint Anibroise qui, joignant ses efforts à ceux de sainte Monique, réussit à le convertir.
'' Bien peu de temps après le jour de cette conver- " sion, dit Ozanam, Monique allait rendre son âme à " Dieu ; mais le moment de sa mort n'était pas encore '' venu, et tous deux, la mère et le fils, étaient àOstie, " se disposant à s'embarquer sur le navire qui devait " les ramener en Afrique. Comme un soir ils étaient " tous deux appuyés sur le bord d'une fenêtre, consi- " dérant le ciel, ils se mirent à parler des espérances '• de l'immortalité : et alors, dit saint Augustin, après *' avoir traversé tout l'ordre des choses visibles, consi- " déré toutes les créatures qui rendent témoignage de '' Dieu, au-dessus des astres, au-dessus du soleil, ils " arrivèrent jusque dans la région de l'âme, et là, ils " trouvèrent que leurs aspirations n'étaient pas satis- " faites, et ils parvinrent jusqu'à la sagesse éternelle " et créatrice ; et, tandis que nous parlions ainsi, con- " tinue saint Augustin, nous y touchâmes, et con- ^' cluant, il déclare que si cette contemplation d'un " moment eût duré toute l'éternité, elle aurait suffi.
" plus même qu'il était nécessaire, à son éternel bon- " heur. Ainsi, saint Augustin par cette voie de la pu- *' rification, de l'illumination, de la contemplation, " était arrivé jusqu'à Dieu, et sous ce rapport, ses *' Confessions ne sont qu'un grand livre de philosophie " mystique."
Saint Augustin fut baptisé à l'âge de trente-deux ans et aussitôt après sa conversion, il abandonna l'enseignement, retourna à Tagaste où il distribua ses Tîiens aux pauvres et se consacra au jeûne et à la prière. Quelque temps après, en 391, il fut ordonné prêtre, malgré sa résistance, par Valère, évêque d'Hippone, et il lui succéda en 395. Les premiers traités philosophiques de saint Augustin sont des conversations sur la métaphysique, des discussions sur la philosophie entre lui et ses amis et disciples Trygétius, Alypius et Licentius : ces entretiens ont été publiés sous les titres suivants : les livres contra Academicos ; De or dîne ; De vitâ beatâ ; De quantitate animx ; De immortalitate animas. A ces travaux il faut ajouter ses Soliloques et ses traités sur la grâce et le libre arbitre. Il y a de plus ses Révélations, où il juge les écrits et les opinions de sa jeunesse, et ses Confessions, où il fait l'histoire de ses erreurs et de sa conversion miraculeuse. Son ouvrage intitulé la Cité de Dieu passe toutefois pour être son chef-d'œuvre. Si aux ouvrages que nous venons d'énumérer on ajoute encore des Traités sur P Écriture, un Commentaire sur les Psaumes, des Sermons et des Lettres, on pourra se faire une idée de l'im-
mense travail accompli par le saint évêque d'Hippone.
Tous ces ouvrages contiennent la philosophie mystique et dogmatique de saint Augustin. Dans plusieurs endroits de ces livres le savant docteur de l'Eglise s'abandonne aux considérations les plus élevées, les plus hardies, les plus judicieuses, avec la plus grande rectitude, sans la moindre subtilité. C'est ainsi, ajoute Ozanam, qu'après avoir établi que le temps est la mesure du mouvement, il conclut par cette admirabler parole : " Ainsi toute ma vie n'est que succession, dissi- " pation. Mais votre main m'a rassemblé dans le " Christ, mon Seigneur, médiateur entre votre unité *' et notre multitude afin que, ralliant mon être dissi- " pé au caprice de mes anciens jours, je demeure " à la suite de votre unité, sans souvenance de ce qui *' n'est plus, sans aspiration inquiète de ce qui doit " venir."
Saint Augustin mourut dans sa ville épiscopale d'Hippone durant le siège de cette ville par les Vandales. Les œuvres de ce grand saint, passant à travers les siècles orageux du moyen âge, allèrent féconder la France, l'Italie et l'Espagne et y inspirèrent tant de grands esprits, tant de saints docteurs.
Saint Anselme, qui viendra six siècles plus tard, résumera les preuves de l'existence de Dieu données par saint Augustin, les rassemblera et les mettra sous une forme plus méthodique et plus rigoureuse.
" A son tour, dit Ozanam, saint Thomas d'Aquin
'* développera les théories de saint Anselme sur les " preuves de l'existence de Dieu ; enfin, quand vien- " dra le dix-septième siècle, qui peut-être avait quel- " que droit d'être difficile en matière de génie, de *' philosophie, de vérité, le dix-septième siècle ne " trouvera rien de plus grand à faire que de remettre *' en lumière, sous une autre forme, les doctrines de "saint Augustin; et Descartes, Leibnitz ne feront " pas autre chose que reproduire sa méthaphysique " pour lui donner plus de vigueur et de correction. " Ce sera tout l'effort de ces grands hommes et tout " le travail de Malebranche dans son ouvrage de la " Recherche de lavérité, de Malebranche qui, dans l'épi- " graphe de ses œuvres, se fera gloire, comme saint " Augustin, d'écouter le maître intérieur qui nous " parle une langue éternelle, de Malebranche enfin " qui fera profession de tout voir en Dieu."
" C'est cette grande et puissante métaphysique chré- " tienne à laquelle a été suspendu, depuis le cin- " quième siècle jusqu'à nos jours, tout l'ensemble de " la civilisation moderne. Son action reste inaperçue " au milieu des passions et du tumulte des affaires " présentes ; mais chez les nations sérieuses, éclairées " des temps modernes, c'est la métaphysique qui est " au fond de toutes choses et qui les conduit ; c'est " elle qui a formé l'opinion publique des peuples chré- " tiens; c'est elle qui gouverne tout, qui a donné la " raison première de toutes les institutions au milieu " desquelles nous vivons. Dante, arrivé au sommet du
" paradis, voit Dieu comme un point mathématique, *' qui n'a ni longueur, ni largeur, mais autour duquel " roulent les cieux :
" Da quai piinto Dipende il cielo e tutta la natura."
" La métaphysique, l'idée de Dieu, est ce point au- *' quel est suspendu tout le ciel de nos pensées, de " notre nature, de nos éducations, toute la société, *' toute la civilisation chrétienne. Tant qu'on n'aura *' pas ébranlé ce point, tant qu'on n'aura pas touché " à cette idée de Dieu, je n'ai pas x^eur pour cette civi- " lisation."