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CHAPITRE XVIII

LA CIVILISATION AU CINQUIÈME SIÈCLE. (Saîte.)

LFH INSTITUTIONS CIIRÉTIRNVR3. — LES MŒURS CHRÉTIENNES. *

En tête des institutions chrétiennes, Ozanam place la papauté et le monachisme. Il fait bonne justice de la thèse soutenue par les prostestants et par les philosophes modernes de la formation graduelle du pouvoir spirituel des papes. Dans cette démonstration historique de l'ancienneté de la papauté, il n'a point de peine à la faire remonter à saint Pierre. Bien loin qu'elle fût l'œuvre des empereurs, ceux d'Orient eurent toujours intérêt à la combattre, et à faire prévaloir l'autorité du patriarche de Constantinople.

" Saint Irénée, qui écrivait vers la fin du second *' siècle, nous représente la succession épiscopale re-

^ Douzième et treizième leçons.

"montant sans interruption jusqu'aux apôtres. Pour " abréger et ne pas énumérer cette succession dans " ohaque ville, il s'arrête à l'église de Rome, avec la- " quelle, dit-il, à cause de sa primauté supérieure, " doivent s'accorder toutes les églises, c'est-à-dire les '* fidèles qui sont partout."

" TertuUion tenait à peu près le même langage

" De cette sorte, ajoute le professeur, s'établit la cons- " titution primitive de l'Église : l'autorité s'y est fon- " dée par l'intervention de Dieu même ; c'est d'en " haut qu'elle vient, elle est consacrée par l'institution " divine, elle est visible, elle descend des apôtres aux " évêques, des évoques à leurs ministres."

Cette primauté du siège épiscopal de Rome et la grande autorité qui en découle s'affirme, il est vrai, dans les commencements avec une énergie considérable, mais c'est surtout dans les temps de danger et quand l'hérésie paraît, qu'elle intervient comme une puissance indiscutable. De tout temps et de toutes les parties du monde, on ea a appelé au pape comme à une autorité qui n'admet pas d'égale.

Au deuxième siècle, le saint pape Victor fixe la célébration de la Pâque au premier dimanche après le jour de la résurrection, et il excommunie les églises d'Asie qui continuent à la célé])rer, comme les Juifs, le quatorzième jour. Plus tard, le pape Etienne déclare que le baptême administré par les hérétiques est valide, et il excommunie les églises d'Afrique qui prétendaient le contraire ; ces dernières finirent toutefois par

se soumettre. Au troisième siècle Denys d'Alexandrie, combattant l'hérésie de Sabellius, laisse échapper (^ette expression, que " le Christ n'est pas le fils, mais l'œuvre de Dieu ; " l'évêque de Rome le somme de s'expliquer: Denys s'explique, se justifie et retire son expression.

" Au quatrième siècle, dit Ozanam, dans cet âge si " rempli d'éclat, où tant de grands hommes sont assis " sur le siège épiscopal, en Orient et en Occident, au *' milieu de tant de clartés, on voit la puissance ponti- *^ ficale reconnue et proclamée en des termes bien forts " par saint Athanase, le grand patriarche d'Alexan- *' drie, qui déclare que c'est du siège de saint Pierre *' que les évêques ses prédécesseurs tirent leur ordi- " nation et leur doctrine, par Optât de Milène, par " saint Jérôme, par saint Augustin, en un mot, par " tout ce que l'Eglise a eu de plus grand. En même " temps, sa puissance continue de s'exercer : elle " s'exerce quand les papes Jules P"* et Damase dépo- *' sent ou réintègrent les patriarches d'Alexandrie, de " Constantinople ou d'Antioche, lorsque les légats du " saint-siège prennent rang les premiers à Nicée, à Sar- " dique, en 347, et déclarent que les appels de toutes " les sentences épiscopal es pourront être portés au " siège de l'Eglise de Rome. Dans l'assemblée d'É- " phèse, c'est encore à la poursuite et à la diligence de *' saint Cyrille, appuyé de l'autorité du pape Célestin " que les évêques réunis de l'Orient prononcent dans " l'aff'aire de Nestorius."

Plusieurs écrivains ne font remonter la primauté papale qu'à Grégoire le Grand ou à Grégoire VII, tandis que saint Léon dit lui-môme, dans le discours qu'il prononça pour remercier le peuple et le clergé, qu'il est le successeur de saint Pierre. Parlant de saint Pierre, il dit : " Il parle dans les actes, les jugements, les " prières de son successeur, en qui l'épiscopat s'ac- ^' corde à reconnaître, non le pasteur d'une cité, mais " le primat de toutes les églises.''

Saint Léon condamna dans plusieurs conciles les sectes hérétiques qui troublèrent l'unité de l'Église au cinquième siècle, notamment Eutychès et les manichéens.

Cependant Léon le Grand ne se contente pas de sauver l'unité de l'Eglise en Orient comme en Occident, il sauve encore par son prestige et par son éloquence la civilisation des périls de la barbarie.

Voici comment Ozanam raconte l'entrevue de saint Léon et d'Attila aux portes de Rome : " Les ennemis de " la civilisation, dit-il, s'appelaient Attila, qui, avec " trois cent mille hommes derrière lui, faisait la ter- " reur de la Germanie, de la Gaule et du monde en- " tier, et, Genséric, maître du Midi, de l'Afrique, et " redouté même par les guerriers d'Attila. Voilà les " deux périls dont il fallait sauver le monde. Un jour " Attila envoya dire aux deux Césars de Ravenne et " de Byzance: " Faites-moi préparer des palais, parce " que j'ai résolu de vous visiter." Et, entraînant à sa '' suite ses hordes innombrables, il passa ^comme un

" torrent sur la Gaule, perdit la bataille de Châlons, " mais ne perdit ni l'espoir ni la fureur, et, en 452, " traversa les Alpes, et parut devant Aquilée. Après " une courte résistance, Aquilée, emportée d'assaut, " fut vouée à la ruine et à l'extermination. Pavie et " Milan eurent le même sort. L'Empereur, effrayé, " s'était réfugié dans Rome ; il ne trouvait plus ni *' généraux, ni légions; il n'avait pour toute ressource " qu'un petit nombre de conseillers, de sénateurs élo- " quents, et heureusement quelque chose de plus fort, " de plus nouveau : ce pouvoir qui résidait dans la " personne de Léon. Il fut député avec Trygétius, ex- " préfet de la ville, et Aviénus, personnage consulaire, " pour arrêter, s'il se pouvait, Attila au passage du " Mincio, pour l'arrêter sans fer et sans hommes, par- *' ce qu'il n'y avait plus ni fer ni hommes, pour l'arrê- " ter par la parole. Et en effet cette entrevue n'a pas eu " d'historiens ; il n'entrait ni dans le génie ni dans " le devoir de Léon le Grand de nous raconter sa vic- *' toire, ni dans le goût de Trygétius et d' Aviénus de " nous avouer leur impuissance. Une seule chose est " assurée, c'est qu'après un entretien d'Attila et de " Léon, Attila se retira, traversa les Alpes, retourna " en Pannonie, où il mourut l'année d'après. Des " récits divers s'attachèrent à cet événement : on ra- ** conta surtout qu'Attila avait dit à ses officiers, que " s'il se retirait, c'est que, pendant que Léon lui par- *' lait, il avait vu, derrière lui, un autre prêtre, au *' visage sévère, qui lui faisait entendre que, s'il allait

" plus loin, il trouverait la mort. Cette légende sans " critique, et en apparence sans autorité, a traversé '' les siècles, acceptée par l'histoire, et a reçu pour " toujours sa consécration des mains de Raphaël dans " les chambres du Vatican."

Trois ans plus tard, Genséric se présentait à son tour devant Rome, appelé parla veuve de Valentinien. Avant de partir, son pilote lui demandant de quel côté il fallait diriger le vaisseau, il répondit: " Vers ceux que menace la colère de Dieu." Genséric entra dans Rome avec une armée nombreuse, il y resta quatorze jours, pendant lesquels il pilla la ville, il est vrai, mais il ne versa pas une goutte de sang. C'était encore grâce à saint Léon que ces barbares se montrèrent ainsi fidèles à la lettre du traité conclu avec les Romains.

Après avoir ainsi tracé l'établissement de la papauté depuis les premiers siècles chrétiens jusqu'au sixième siècle, Ozanam constate que ce pouvoir ne doit rien aux siècles barbares, qu'il s'est constitué au grand jour de l'antiquité, sous l'œil jaloux du paganisme, sous l'œil clairvoyant des Pères de l'Eglise, dans les grands siècles de la théologie chrétienne.

Passant ensuite à une autre institution qui devait sauver les lettres et la civilisation, il décrit l'origine du monachisme depuis les contemplateurs de l'Inde jusqu'à l'établissement des ordres mystiques existant encore actuellement.

Dans la page qui suit on trouve une idée de ce

qu'était le monachisme dans l'Inde dans l'antiquité la plus éloignée: " J'ai répété, dit-il, déjà plusieurs " fois que le christianisme n'a point fait l'humanité, " mais qu'il l'a refaite ; il ne crée pas, il transforme. " L'homme existe, mais sous la loi de la chair ; la fa- " mille, mais sous la loi du plus fort ; la cité, mais " sous la loi d'intérêt. Le christianisme reforme " l'homme par la renaissance de l'esprit; la famille " par le droit des faibles ; la cité par la conscience " publique. De même aussi il trouve dans les sociétés " antiques des temples, des sacrifices, des prêtres: il " ne les abolit pas, il les purifie ; le christianisme n'a " rien aboli, il a tout régénéré. Ainsi a-t-il fait du " monachisme; il n'y a pas de grande religion sans " moines : l'Inde a eu ses ascètes, qui, abandonnant " toutes choses, s'enferment dans les déserts sans " autre bien qu'un haillon sur l'épaule et un plat de " bois à la main, qui passent leur vie se nourrissant " de graines, de racines arrachées de la terre, et qui, " accroupis sur eux-mêmes, consument leurs jours et " leurs nuits dans la contemplation de l'âme de Dieu, " captive dans leur corps et qu'ils cherchent à affran- " chir. A côté du brahmanisme, le boudhisme a ses " cénobites, et dans la Tartarie, la Chine, le Japon, il " n'y a pas de prêtres, mais des moines, des hommes " qui vivent sous la loi de la communauté. Ces insti- " tutions orientales ne peuvent avoir d'autre esprit " que le paganisme, qui les inspire ; elles sont toutes " fondées sur la confusion du principe de la créature

" et du créateur, et comme le brahmane se figvire " qu'il est de droit le seigneur de la création, et que " tous les hommes ne vivent que par sa permission, " il méprise souverainement ses semblables. De même " l'anachorète pense que le sort le plus heureux, le " suprême bonheur est d'arriver à s'absorber dans *' Brahma, c'est-à-dire dans l'incompréhensible. Voilà " l'orgueil et l'égoïsme qui font l'âme de l'ascétisme " indien."

Plus loin il ajoute: "Ce qui fait la différence de " l'ascétisme chrétien avec l'ascétisme indien, c'est " quelque chose de i)lus profond. Les ascètes païens " étaient chastes, pauvres, disciplinés ; mais il y a " deux choses qu'ils ne connaissaient pas et que les " moines chrétiens connaissent: le travail et la prière."

Cependant le moine chrétien ne vient pas du moine indien, il prend plutôt son origine parmi les théopeutes hébreux. " L'anachorète chrétien ne méprise " pas ses semblables, il les aime passionnément. Vous " avez cru qu'au moment où il laissait derrière lui " son vieux père, sa vieille mère en pleurs, vous avez " cru qu'il allait les oublier, qu'il allait oublier tous '' les hommes : non, il retrouvera son père, sa mère, " tous les hommes, il les retrouvera à toutes les " heures, tous les jours et toutes les nuits dans la " contemplation, dans l'amour, dans l'entretien de ce " Dieu auquel il va, et la prière même ne sera qu'une " autre manière de servir les hommes et de coopérer " à l'œuvre de purification et de sanctification de *' l'Église."

Tant que durèrent les persécutions, on ne remarqua pas de chrétiens fuyant aux déserts ; chacun restait à son poste, attendant hi mort dans le cirque ou sur le bûcher. Ce n'est qu'après ce temps d'épreuves pour les chrétiens, qu'on voit apparaître quelques moines, et le premier signalé est l'ermite Paul, en 251.

Ces moines ou solitaires étaient dans l'origine des laïques qui se séparaient volontairement du commerce des hommes, après avoir fait aux pauvres l'abandon de leurs biens pour partager leur temps entre la prière et le travail. Un grand nombre de ces solitaires s'étaient déjà établis en Egypte, lorsque apparut saint Antoine qui leur donna des règles. Peu après, saint Pacôme les rassemble en grandes communautés et en forme un corps auquel il donne, en quelque sorte, une loi. Sous cette loi nouvelle, ils se répandent avec une grande rapidité dans tout l'Orient. Enfin vient saint Basile, qui ajoute encore à l'œuvre de ses devanciers et améliore les règles et les lois des différents ordres.

D'après notre auteur, leur établissement en Occident remonterait à l'an 336 et serait dû à saint Athanase, qui avait bien connu saint Antoine dont il a écrit la vie. Trêves aurait ainsi possédé les premiers monastères, tandis que d'autres écrivains ne font remonter leur établissement en Occident qu'à la fondation du monastère de Ligugé près de Poitiers.

Quoi qu'il en soit, dès l'an 360 saint Martin établissait près de Tours, le grand monastère de Marmoutiers.

Au cinquième siècle, les frontières romaines, désertées par les troupes, étaient couvertes de colonies de cénobites et d'anachorètes. Mais c'est surtout dans Rome, à cette époque de décadence, que la vie des moines devait faire un frappant contraste avec les mœurs de voluptueuse indolence des Romains des derniers jours. Aussi, Ozanam en terminant constate-t-il que " ce qui sépare le monachisme du monde ro- " main, cette société nouvelle de la société ancienne " ce sont trois choses : la pauvreté au milieu d'une " société qui meurt de son opulence ; la chasteté, au " milieu d'une société qui expire d'orgies ; l'obéis- " sance, au milieu d'une société qui périt de désordre. " Voilà ce qui fait la puissance du monachisme vis- '' à-vis de la société romaine."

" Une société, dit Ozanam, se tient encore moins as- " sise sur ces bases larges, solides et apparentes qu'on " appelle le droit, que sur ces autres fondements ca- " chés, profonds, placés, ce semble, hors de la portée " de la science et qu'on appelle les mœurs. Rome " païenne eut aussi des institutions puissantes; seu- " lement, le progrès des lois y fut en raison de la dé- " cadence des mœurs. Il s'agit de savoir si la société " chrétienne au cinquième siècle présentera le même *' contraste, ou si le progrès des mœurs y accompa- *' gnera le progrès des lois. Je m'arrête à deux points " qui font toute la supériorité des mœurs chrétiennes : " la dignité de l'homme et le respect de la femme. Les '' barbares passent pour avoir introduit ces deux sen-

*' timents dans la civilisation moderne. Et, en effet, " ces hommes errants, ces hommes de guerre, ces *' chasseurs, habitués à ne reconnaître aucune auto- " rite visible, à ne se défendre que de leurs arcs et de *' leurs flèches, apporteront dans le monde, avec une *' hauteur superbe qui foulera aux pieds, pendant *' longtemps, toute tentative des lois pour les réduire " à la servitude civile, le sentiment de l'indépendance, " de l'honneur, de l'inviolabilité personnelle. D'un " autre côté, ces hommes indomptés reconnaissent *' aux femmes je ne sais quoi de divin; ils leur de- '' mandent des oracles avant la bataille, ils leur por- " tent leurs blessés après la victoire, ils s'agenouillent " autour de la fatidique Velléda. Ils ont un sentiment " que la société romaine ne connaissait pas, qui de- " vait faire la grandeur du moyen âge et porter sa " fleur au temps de la chevalerie."

Mais, se demande le professeur, sont-ce vraiment les barbares qui ont innové ces deux principes dans le monde ? En entrant dans Rome, ne trouvèrent-ils pas une autorité qui non seulement connaissait ces deux principes, mais encore se faisait une gloire de s'y conformer ? En effet, le christianisme' réhabilitait la femme, affranchissait l'esclave, honorait l'ouvrier et aimait le pauvre.

'' Le premier ressort, le ressort secret, profond de la " société moderne, dit Ozanam, c'est ce sentiment ex- " cellent qu'on appelle l'honneur, qui n'est autre " chose que l'indépendance et l'inviolabilité de la

*' conscience humaine, supérieure à tous les pou- " voirs, à toutes les tyrannies, à toutes les forces *' du dehors ; c'est, en un mot, le sentiment de la di- " gnité de l'homme, et nous ne devons pas méconnaître " combien l'antiquité, avec toutes ses vertus civiques, " avait opprimé cet instinct légitime de la dignité *' personnelle. En effet, vous le savez, en présence de '* la patrie, le citoyen n'est rien, en présence de la loi " la conscience se tait, en présence de l'Etat l'homme " ne connaît pas de droits. Voilà la loi générale ; et " en même temps que l'antiquité écrasait la dignité '' humaine par la maj esté de l'Etat, elle flétrissait la " personne dans trois sortes d'hommes qui compo- " saient la majorité du genre humain: les esclaves, " les ouvriers et les pauvres."

Nous savons qu'une moitié de la population romaine était esclave, que les mœurs de cette partie de la société n'étaient qu'un dévergondage grossier. Le moral de l'esclave était tombé d'autant plus bas que le maître prétendait que les dieux n'avaient accordé que la moitié de l'intelligence à ceux à qui ils avaient refusé la liberté. L'esclave était condamné aux travaux les i)lus humiliants et il servait tantôt à assouvir les passions lubriques du maître, tantôt à l'expérimentation des différents poisons et parfois à nourrir de son sang les lamproies des consuls.

Telle était la situation de l'esclave à l'avènement du christianisme. Le dogme de l'égalité native de toutes les âmes vint changer cet état de choses. " Mais

'' telle était la dégradation de l'esclave qu'avant d'en *' faire un homme libre, il fallait, dit Ozanam, en faire " un homme; reconstituer en lui la personne., retrou- " ver la conscience étouffée et le relever à ses propres " yeux. C'est par là, en efiet, que le Christ avait com- " mencé, en prenant la forme d'un esclave et en mou- " rant sur la croix. Tout homme, à son exemple, par ''' cela qu'il devenait chrétien, devenait esclave volon- " taire : Qui liber vocatus est, servus est Christiy

Du moment que l'esclave devenait chrétien, il se relevait dans sa propre idée; il lui venait un certain sentiment de la dignité de l'homme, si bien qu'il était à craindre que désormais, au lieu de se mépriser luimême, il n'en vînt à mépriser son maître idolâtre et corrompu. D'un autre côté, le maître chrétien ne pouvait plus croire qu'il possédait dans son esclave une nature inférieure à la sienne, sur laquelle il avait tous les droits, même le droit de vie ou de mort. Bien plus, l'esclave chrétien, d'après les Constitutions apostoliques, a droit aux choses sacrées ; il a droit à la famille, à la vie et à l'honneur. Il se reposera le dimanche en mémoire de la Rédemption et le samedi en l'honneur de la création. Car si l'esclavage continue à subsister en même temps que le christianisme, le pouvoir sur la personne est à jamais aboli par les lois de l'Église.

Sous Constantin, il fut permis d'aiîranchir les esclaves dans les églises, et alors, les jours de fête il semblait qu'il n'y avait pas de joie possible si des esclaves n'étaient émancipés par bandes et si, au sor-

tir de l'église, l'hymne du jour n'était répétée par une foule ([ui secouait ses fers et les jetait loin derrière elle.

" Ainsi le nombre des émancipations dangereuses " pour la République allait toujours croissant sans " cesse. Mais qu'y faire? il faut bien que les Romains " s^iccoutument à affranchir les captifs barbares, s'ils "veulent être affranchis à leur tour. Les barbares, en *' effet, s'introduisent par toutes les portes de l'empire ; " eux aussi enlèvent par troupes les femmes et les " enfants, et vendent sur leurs marchés les sénateurs " mômes. En présence de cette nouvelle source d'e.s- " clavage, il'f.iut bien que le christianisme s'émeuve, " q l'il presse l'œuvre de la rédemption, que les " évêqu(3s,t: allés d'imprudents naguère, lorsqu'ils par- " laient de la manumission des esclaves, demandent " en chaire maintenant que des sommes soient réunies " et que des collectes soient faites pour affranchir ces " sénateurs, ces patriciens, aujourd'hui captifs de quel- " que Suève ou de quelque Vandale. C'est alors que " saint Ambroise prononce ces admirables paroles " dans lesquelles il exhorte à vendre, s'il le faut, les " vases sacrés de l'Église pour racheter les captifs, " car, dit-il, l'ornement des mystères, c'est larédemp- " tion des captifs."

C'est donc à tort qu'on a prétendu que l'Eglise catholique n'avait pas prêché formellement l'émancipation des esclaves. Nous venons d'entendre saint Ambroise, et après lui Ozanam cite saint Cyprien qui

fait faire des collectes afin de racheter des citoyens romains enlevés sur la frontière par des bandes arabes, et saint Grégoire le Grand, qui émancipait lui-même les esclaves de ses nombreux domaines.

Voyons maintenant ce que le christianisme a fait pour la classe ouvrière. '' Rian n'est plus ennemi de " l'esclavage que le travail libre ; aussi l'antiquité, " qui tenait à l'esclavage, foulait aux pieds le travail " libre, le méprisait, le flétrissait des noms les plus " durs, et Cicéron, ce grand homme, cet ho aime " si sensé auquel on aime tant à recourir, Cicéron dit " quelque part que le travail des mains ne peut " rien avoir de libéral, que le commerce, s'il est petit, " doit être considéré comme sordide, que, s'il est vaste " et opulent, il ne faut pas trop sévèrement le blâmer. " Brutus prêtait, et exerçait une si effroyable usure, " que toute la Grèce, en quelque sorte, était sa débi- " trice. Atticus prêtait aussi à la grosse aventure et " réalisait des bénéfices énormes."

Le catholicisme n'enseignait pas la même doctrine que Cicéron. Et saint Joseph dans son atelier avec l'enfant Jésus, les apôtres, et saint Paul travaillant ausrsi de leurs mains, furent autant d'exemples qui réhabilitèrent le travail. Le christianisme s'honorait de recruter ses disciples parmi la classe laborieuse et il se vantait d'avoir appris à philosopher aux cordonniers, aux bouviers et aux laboureurs.

" Saint Augustin a écrit un livre sur la dignité, la " majesté du travail des mains ; il a cela de souve-

" rainement respectable, qu'il n'absorbe pas tout en- " tier, qu'il n'empêche pas la méditation. Les oiseaux " ne sèment pas, n'amassent pas, mais ils n'ont pas " vos palais, ils n'ont pas vos greniers, ils n'ont pas " vos serviteurs ; pourquoi en avez-vous ? Il déclare " que si l'on voit arriver au monastère un grand nom- " bre d'esclaves qui demandent à y entrer, il faut leur " ouvrir les portes à deux battants, parce que ce sont " ces mâles populations qui font la prospérité d'une " communauté chrétienne ; mais il ne faudrait pas, " dit -il, que ces hommes qui entrent au monastère " croient par là échapper au travail de tous les jours, " qu'ils avaient accompli jusque-là ; il ne faut pas que " là où les sénateurs viennent s'enfermer et travailler *' de leurs mains, les paysans entrent pour faire les " délicats et trouver le repos."

L'antiquité païenne avait inauguré un commencement d'institutions industrielles, des associations ouvrières sous le nom de collegia, mais la plupart de ces sociétés n'avaient pour but que de réunir à certaines époques ceux qui vivaient du même genre de travail pour organiser des festins et préparer toute espèce de réjouissances. Ce n'est que plus tard que l'esprit de charité des chrétiens donna à ces associations des liens plus forts et en fit des sociétés très importantes. Ces corporations constituées en compagnies armées luttèrent souvent contre le despotisme et devinrent une force armée qui, au huitième siècle, sauva la papauté des plus grands périls. Ces associations formées d'où-

vriers furent les premiers éléments des communes, destinées à devenir si fortes et si glorieuses.

Il nous reste à parler de la pauvreté. L'antiquité païenne voyait dans les pauvres des hommes frappés delà malédiction des dieux. Elle avait, il est vrai, des lois pour organiser l'assistance publique, qui se faisait souvent en faveur des Romains au préjudice des populations des provinces. Pour le citoj^en de Rome l'aumône n'était pas un devoir, c'était un droit. Le christianisme changea cela et l'Eglise enseigna que l'aumône n'était pas un droit pour qui que ce fût, mais un devoir pour tous. " Cependant saint Ambroise, dit Ozauam, " veut que le riche discerne, qu'il écarte les hommes " valides, ceux qui peuvent se passer de ce bienfait, " les fourbes, les vagabonds, ceux qui se disent dé- '' pouillés par les voleurs ou ruinés par des créanciers. " Il faut, au contraire, qu'une inquisition sévère aille " rechercher les misères cachées, interroger les dou- " leurs qui ne parlent pas, visiter le grabat où souffre " en silence le malade et pénétrer jusque dans les ca- '' chots où des malheureux ne trouvent pas d'écho " pour renvoyer au dehors le bruit de leur plainte."

L'Eglise catholique aime ses pauvres et il en a toujours été ainsi, depuis le temps où saint Laurent, forcé de livrer les trésors des églises au profit de la ville, demanda trois jours de sursis, réunit tous les pauvres sur les portiques des églises et les présenta comme les richesses de l'Église romaine au proconsul, jusqu'aux temps modernes où la charité chrétienne

prend soin des malheureux dans de nombreux asiles et d'immenses hôpitaux.

L'Eglise donne aux pauvres les premières places dans la communauté chrétienne, elle les fait asseoir dans ses portiques. " Comme, dit saint Jean Chrysos- " tome, les fontaines disposées f)rès des lieux de '' prières pour l'ablution des mains que l'on va tendre " vers le ciel, les pauvres ont été placés par nos aïeux, '' près de la porte des églises pour purifier nos mains " par la bienfaisance avant de les élever à Dieu."

L'établissement des hôpitaux remonte à la plus haute antiquité chrétienne, comme le prouve le canon suivant du concile de Mcée : " Que dans toutes les " villes, des maisons soient choisies afin de servir " d'hospices pour les étrangers, les pauvres, les ma- " lades. Si les biens de l'Eglise ne suffisent pas à ces " dépenses, que l'évêque fasse recueillir par les diacres " de continuelles aumônes, que les fidèles donneront " selon leur pouvoir. Et, ainsi, qu'il soutienne nos " frères pauvres, malades et étrangers ; car il est leur " mandataire et leur économe. Cette œuvre obtient la *' rémission de beaucoup de péchés, et de toutes, c'est " celle qui met l'homme le plus près de Dieu."

" L'esclavage, la pauvreté et le travail que l'anti- " quité avait déshonorés et flétris, dit Ozanam, la bar- " barie ne devait pas les relever. Ce ne fut, au con- " traire, que par de longs combats que le christianisme *' parvint, peu à peu, à rendre leur dignité à ces trois *' types de l'humanité qui avaient été si longtemps in-

" suites, méconnus par l'injustice de la civilisation *' ancienne et foulés aux pieds par l'injustice de la " barbarie. Il fallut de longs siècles pour que s'élevas- " sent dans les pays barbares, quelques hôpitaux. Au " sixième siècle, à Lyon, s'ouvrait ce grand hôtel- " Dieu qui, depuis, ne s'est jamais fermé ; le septième " siècle verra commencer les hôpitaux de Clermont, " d'Autun, de Paris. Bientôt ils se multiplieront avec " une admirable prodigalité, et le temps viendra où il *' n'y aura pas de commune chrétienne qui, à côté de " son église, n'ait un asile ouvert à la douleur. Saint " Grégoire de Nazianze, racontant la fondation du " grand hôpital de Césarée par saint Basile, s'écrie " qu'il aperçoit des merveilles supérieures à toutes " celles de l'antiquité, aux murs de Thèbes ou de Ba- " bylone avec ses jardins suspendus, au monument " de Mausole, aux pyramides d'Egypte, tombeaux " magnifiques, mais qui n'ont pu rendre la vie à un " seul des rois qui y étaient ensevelis, et dont il n'est " revenu à leurs fondateurs qu'an peu de vaine gloire. " Saint Grégoire avait raison. L'antiquité nous a sur- " passés en élevant des monuments au plaisir ; quand ^' je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons " entassées les unes sur les autres, et la condition dure *' et misérable faite à ces populations emprisonnées " dans les murs d'une cité, je me dis que, si les an- " ciens revenaient, ils nous trouveraient barbares, et " si nous leur montrions nos théâtres, ces petites salles " enfumées où nous nous pressons les uns contre les

" autres, ils se retireraient sans doute avec dégoût. '' Eux, ils entendaient bien mieux l'art de jouir, rien " ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs " théâtres, leurs cirques où venaient s'asseoir les spec- '* tateurs par nombre de quatre- vingt mille ; ils sa- " valent mieux l'art de jouir, mais nous les écrasons " par les monuments élevés à la douleur et à la fai- " blesse, par ces innombrables hôtels-Dieu que nos " pères ont bâtis en l'honneur de la souffrance et delà " faiblesse. Oui, messieurs, les anciens savaient jouir , " mais nous avons une autre science ; ils savaient " aussi quelquefois mourir, il faut l'avouer, mais " mourir c'est bien court...; nous, nous savons ce qui " fait la véritable dignité humaine, ce qui est long, ce " qui dure autant que la vie, nous savons souffrir et " travailler. "

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