‹ Frédéric OzanamChapitre 38 sur 42 · LES FEMMES CHRETIENNES · texte numérisé non relu

LES FEMMES CHRETIENNES

Pour rendre justice à l'antiquité romaine, il faut avouer qu'elle donnait du mariage une définition sublime: C'est, disait-elle, l'union de l'homme et de la femme à la condition d'une vie commune et d'un par-

* Quatorzième leçon.

tage complet de tons les droits divins et hnmains. — Kuptiœ sunt conjunctio maris etfeminœ et consortium omnis vitœ, divini et humanijuris communicatio. Tontefois, ce qni s'annonçait comme si beau en théorie, réussissait bien mal en pratique. Les lois et les usages venaient apporter bien des obstacles à ce qui devait être un bonheur si parfait. Les lois détruisaient toute l'harmonie en permettant le divorce, et les usages empêchaient l'égalité en donnant au mari toutes les libertés refusées à la femme, et en admettant cette dernière ti toutes les cérémonies du culte, même aux mystères de la bonne déesse.

Le citoyen romain ne considérait sa femme qu'en tant qu'elle lui donnait des enfants pour perpétuer son nom; du moment qu'elle se faisait vieille ou stérile, il envoyait un de ses aifranchis lui signifier de s'éloigner de la maison. Quant au divorce, on y recourait pour le plus léger motif : était-on fatigué de vivre avec sa compagne, aussitôt on la renvoyait pour en prendre une autre. On divorçait aussi par calcul, pour prendre une riche héritière ; on divorçait encore pour choisir une plus belle épouse; on divorçait même pour faire plaisir à un ami, témoin Caton qui passa sa femme Marcia à Hortensius qui l'aimait plus que lui.

La femme, de son côté, dit Ozanam, divorçait aussi pour se remarier et se mariait pour divorcer. Elle se prévalait de la loi pour satisfaire un caprice ou pour s'avantager pécuniairement. Le divorce était tellement entré dans les mœurs du peuple romain, que Sénèque

nous dit que de son temps les femmes comptaient leurs années non plus par le nombre des consuls, mais par le nombre de leurs maris. Saint Jérôme raconte qu'il a assisté à l'enterrement d'une femme qui avait eu dix- sept maris.

Telle était la position faite à la femme au sein de cette nation qui se considérait comme la plus sage de la terre. Mais le christianisme apparaît et son premier et plus constant souci est de faire croire à la vertu des femmes, en fondant la profession publique de la virginité, en donnant le voile et le bandeau d'or à ces jeunes vierges qui restaient dans leurs familles, mais honoraient par une profession publique cette vertu à laquelle l'antiquité ne croyait pas. De plus, le christianisme égalisa la position du mari et de la femme et fit en sorte que ce qui était dé fendu à l'un ne fût pas plus permis à l'autre.

Il fallut tous les efforts et tout le travail des Pères de l'Eglise et des premiers pasteurs pour faire mettre en pratique parmi les chrétiens les lois strictes et sévères de l'Eglise sur le mariage. Mais aussi à quelle haute considération n'est pas parvenue la femme chrétienne, par la modestie de ses vêtements et par sa charité ardente envers les pauvres et les prisonniers ! Elle marchait seule, sans crainte et la tête haute, là où les femmes païennes étaient obligées de s'entourer d'esclaves pour les défendre contre les insultes. Voilà pour la femme mariée ; mais que dire de l'admiration et du respect qu'inspiraient les jeunes filles chrétiennes

surtout, quand à la couronne des vierges venait s'ajouter celle des martyrs. L'histoire nous rapporte entre autres la vie de sainte Perpétue et de sainte Thècle, auxquelles les bourreaux eux-mêmes ne pouvaient refuser leur admiration. Le culte dont sainte Perpétue est entourée par ses frères dans la souffrance jusqu'au moment où le gladiateur vient l'achever en présence du peuple romain qui hurle de plaisir et d'enivrement, forme un tableau des plus saisissants.

Les lois civiles de Rome, sous les empereurs chrétien^, essayaient de restreindre le divorce en limitant les cas où il serait autorisé, mais cette restriction était seulement pour la forme ; en réalité, il n'y avait rien de changé, quelques-uns même des empereurs, comme Théodose le jeune, rétablirent le divorce par consentement mutuel. " En 416, dit Ozanam, le concile de Mi- '' lène interdit aux époux divorcés de convoler à d'au- " très noces, c'est-à-dire qu'il convertit pour toujours " le divorce en simple séparation de corps. De là, '^ toute la théorie chrétienne du mariage, telle qu'elle " est restée et telle qu'elle a résisté à toutes les attein- " tes des siècles. "

Pour montrer le respect et la vénération dont se trouvaient entourées ces grandes dames chrétiennes, le professeur cite ici l'exemple de Fabiola. " Cette " dame, dit-il, descendante de Fabius, connaissant " mal le christianisme, avait eu le malheur de di- " vorcer. A la mort de son second mari, elle se sentit " prise de chagrin, et résolut de faire une pénitence

" publique. Elle se présenta un jour à la basilique de " Latran, la tête chargée de cendres, confondue dans " les rangs- des pécheurs et demandant à expier ses " fautes, au milieu des larmes que versaient le peuple, " le clergé et l'évêque lui-même : et, quand elle eut " reçu sa pénitence, elle vendit tous ses biens, et de " leur prix construisit un hôpital pour les malades où " elle les soignait elle-même. La fille des consuls et '' des dictateurs pansait les blessures des misérables, " des estropiés, des esclaves de rebut que leurs maî- ^' très abandonnaient, portait elle-même sur ses épau- " les les épileptiques, étanchait le sang des plaies et " remplissait tous ces ministères que les riches chré- " tiens les plus charitables ont coutume, dit saint Jé- " rôme, de faire exercer par les mains de leurs servi- " teurs, ayant le courage de faire l'aumône de leur ar- " gent, mais non de leurs répugnances. "

Déjà, comme on le voit, la femme représentait la charité sur la terre et en faisait sentir tous les bienfaits. Dès lors, commença à croître la puissance de la femme et son empire s'étendit bientôt sur les mœurs. Quelques années plus tard on vit les femmes monter sur le trône et prendre la plus large part du fardeau de la royauté. C'est ainsi que sainte Pulchérie, assise sur le trône de Constantin, réussit à le faire respecter des barbares, et illustra à jamais son règne en donnant son plus ferme appui à l'Eglise contre les hérésies d'Eutychès et de Nestorius.

" J'ai insisté, dit Ozanam, sur ce travail du chris-

" tianisme sur les mœurs du cinquième siècle, parce " que là, comme toujours, il ne travaille pas seulc- " ment pour un temps, mais surtout pour les âges qui " suivent. Il fallait, en effet, que la famille chrétienne " fût fondée avant que les barbares vinssent la trou- " bler de leurs désordres. Les barbares apportèrent " un instinct qui aurait facilement péri, s'il n'avait " pas rencontré des leçons capables de le développer " et de l'agrandir."

" Toutefois, dit plus loin le professeur, si nous " avons relaté aussi longuement tout le bien qu'a fait " le christianisme pour la réhabilitation de la femme, " il ne faut pas conclure de là que le christianisme ait " détruit tout ce que la nature avait fait, qu'il ait " voulu précipiter les femmes dans la vie publique et " établir cette égalité absolue que le matérialisme de " notre époque a rêvé. Non, le christianisme ne l'en- " tend point ainsi, il est trop spiritualiste pour avoir " une pareille idée. Le rôle des femmes chrétiennes " était quelque chose d'analogue à celui des anges " gardiens : elles pouvaient conduire le monde, mais " en restant invisibles comme eux."

Ozanam s'occupe ensuite de ce qui est, dit-il, surtout de son domaine : il étudie l'influence des femmes dans les lettres.

Les femmes chrétiennes des premiers siècles ont bien peu écrit. C'est à peine si l'on peut citer trois ou quatre dames chrétiennes dont les lettres ou les com- I)OHitions poétiques soient parvenues jusqu'à nous. On

peut mentionner les lettres de Paula et d'Eustochie à Marcella et à saint Jérôme, et une pièce de poésie en l'honneur du christianisme par Falconia Proba. Cependant, si toutes ces grandes dames chrétiennes n'ont pas pu transmettre leurs écrits à la postérité, elles ont su du moins inspirer et demander la production d'ouvrages très importants composés pour leur éducation et la conduite de leurs familles. Tels sont les écrits nombreux des Pères de l'Église qui sont en grande partie adressés à des femmes et les lettres de saint Jean à Electe.

Ce qui surprendra le plus, toutefois, ça sera l'exemple donné par saint Jérôme. On est tout étonné de voir cet homme fougueux, à l'esprit indompté, passer une grande partie de son temps à travailler à l'éducation et à l'instruction des dames chrétiennes. Du fond de sa solitude de Bethléem, il leur adressa des lettres remplies de conseils sur la manière d'élever leurs enfants dans la crainte de Dieu.

A Rome, on le verra entouré de dames chrétiennes réunies chez Marcella pour entendre le grand docteur expliquer les Ecritures. Ces sages personnes s'empresseront de lui poser des questions, multipliant les objections autour de lui, ne l'abandonnant que lorsque la lumière était complète.

A cette époque, on voit de plus deux grandes dames romaines mais chrétiennes, traverser les mers pour aller fonder à Bethléem trois monastères de femmes et un monastère d'hommes. Et ces deux per-

sonnes, Paula et Eustochie sa fille, ne reviendront pas dans leur ville natale avant d'avoir, à force d'instances, fait entreprendre à saint Jérôme la traduction de l'Ecriture sainte. Ainsi, c'est grâce à ces deux vertueuses personnes que nous avons la Vulgate, et saint Jérôme dans sa dédicace déclare " qu'elles seules ont " eu le pouvoir de le faire décider à reprendre la " charrue pour tracer ce laborieux sillon et écarter les " broussailles qui germent sans cesse dans le champ " de l'Ecriture sainte."

Mais ce sont surtout les vierges martyres qui avaient le don d'inspirer les poètes et les écrivains du temps. C'est ainsi que sainte Agnès inspira par sa mort glorieuse tous les poètes contemporains, qui chantèrent sans se lasser et sa grande beauté et son admirable courage. Saint Ambroise et saint Damase, pape, ont célébré en vers élégants la gloire immortelle de cette angélique personne.

La femme entourée de respect, l'esclave relevé dans sa propre estime, l'ouvrier libre dans son travail et le pauvre assisté par la charité chrétienne, tout cela était du nouveau dans Rome. C'était une invasion dans le monde intellectuel aussi grande que l'invasion de l'empire romain par les barbares, avec cette différence toutefois que la première a contribué à développer la civilisation, tandis que l'autre devait forcément en arrêter le progrès.

" On a considéré, dit notre auteur, comme un évé- " nement grave, dans l'esprit humain, l'invasion et

" l'arrivée des barbares ; on a eu raison, car enfin, les " barbares venaient renouveler l'intelligence humaine '' en donnant à tous ceux qui étaient capables de " parler et d'écrire des auditeurs nouveaux, une foule " neuve qui n'apportait pas des oreilles blasées, un " esprit flétri, qui venait leur ouvrir, au contraire, un " cœur jusque-là libre et disposé à frémir, à tressail- " lir de tout ce qui serait véritablement digne d'ad- " miration. On a eu raison : l'arrivée de ce flot d'es- ^' prits nouveaux devait changer les conditions lit- *' térairet^ du monde; mais on n'a pas pris assez garde *' à cette invasion plus grande, plus considérable, ac- " compile avant celle des barbares; je veux dire l'in- " vasion des esclaves, des ouvriers, des pauvres dans " le monde intellectuel, c'est-à-dire l'invasion de la " plus grande partie de l'humanité qui venait deman- " der non pas des empires, des biens, des terres, comme *■ les barbares le demandèrent plus tard, mais un-e " part légitime dans cette jouissance promise à tous, " qui est due à tous, du vrai, du bien et du beau. "

Comment la langue latine devint chrétienne. *

" Il fallait que la littérature chrétienne trouvât sa langue. " Le grec était bien l'idiome d'une grande partie du monde. En Orient, cette langue avait lutté vigoureusement contre sa rivale. Dans plusieurs provinces romaines il y avait trois langues en usage, le latin, le grec et la langue propre au pays. Il existe un monument, entre tous le plus frappant, de cet état de choses ; c'est l'inscription sur la croix qui a sauvé le monde ! Elle était en hébreu, en grec et en latin. C'est cette dernière langue qui est devenue la langue chrétienne par excellence,

Ozanam recherche " comment cette vieille langue païenne, souillée des impuretés de Pétrone et de Martial, devint chrétienne, devint la langue de l'Eglise, celle du moyen âge, comment cet idiome qui semblait destiné à périr avec le monde des flancs duquel il était sorti, resta langue vivante sur le tombeau d'une société morte. "

La langue latine telle que parlée et écrite dans ses commencements, ne semblait faite que pour hi

* Quiuzièine leçon.

guerre, l'agriculture et les procès. Ainsi, par sa brièveté, sa concision, elle convenait très bien à un peuple qui n'avait que peu de temps à donner à la conversation entre la guerre et les affaires. Lorsqu'il s'agissait de batailles, les expressions qui revenaient le plus souvent étaient courtes, c'étaient des monosyllabes tels que mars, vis, œs, la guerre, la force, l'airain. De même aussi pour le cultivateur, tout ce qui lui était le plus utile avait un nom bref et concis, flos,frux, hos, fleur, fruit, bœaf. Enfin, le plaideur trouvait dans les mots ji^s, /fis, lex, ?^es, j ustice, loi, chose,les expressions les plus souvent répétées et les plus courtes possible du droit romain.

Plus tard, le latin emprunta au grec ses grandes ressources et ses nombreux ornements ; et le forum ne tarda pas à résonner sous un flot de phrases éloquentes et harmonieuses. Cicéron entre autres, fit voir le fruit de ses incessantes études des auteurs grecs dans ses discours remarquables par la hardiesse de la composition, le nombre des figures, et surtout par l'harmonie de la phrase. Il trouva dans Démosthène, Ephore, et dans les autres orateurs et écrivains grecs, le secret des mesures diverses qui peuvent entrer dans une période oratoire pour la rendre plus nombreuse et plus agréable à l'oreille. On en vint bientôt dans Eome à pousser les raffinements de l'euphonie au point de faire accompagner la voix de l'orateur parle son de la flûte.

Rendue à sa maturité, la langue latine n'avait rien à

envier à aucune autre langue, pas même à la langue grecque. Cicéron avait à sa disposition une langue aussi riche en mots que celle dans laquelle s'étaient exprimés Démosthène et Aristote ; elle pouvait servir de véhicule aux plus subtiles délicatesses comme aux invectives les plus virulentes. En poésie, Virgile a su aussi bien qu'Homère charmer les oreilles de la postérité par les plus délicates et les plus harmonieuses combinaisons.

" Mais, remarque Ozanam, cette culture artificielle *' ne pouvait durer longtemps. Les langues portent en *' elles-mêmes une loi de décomposition qui veut *' qu'arrivées à une certaine maturité, elles passent " comme les fruits, tombent, s'ouvrent et rendent à la " terre des semences d'où doivent sortir des langues " nouvelles. Tandis que la société romaine, dans ce " qu'elle avait de plus élégant et de plus poli, s'atta- *' chait ainsi à toutes les délicatesses, à toutes les per- '' fections d'une langue exquise, le peuple n'avait pas " pu s'élever aussi haut ; il n'avait pas en lui la pa- " tience nécessaire pour se prêter aux exigences pa- " triciennes. En effet, il y a dans une langue litté- " raire deux sortes de règles : les règles euphoniques, *' qui tiennent de l'art, et les règles logiques qui tien- " nent de la science. Le peuple n'articule pas exacte- *' ment et avec pureté ; pressé qu'il est, il parle comme '' il peut, et par là, il viole les règles euphoniques ; le " peuple construit mal, et par là il viole les règles lo- " giques. Il s'ensuivit nécessairement, et au bout de

*' peu de temps, qu'une langue populaire, imparfaite, *' un dialecte en quelque sorte un peu grossier, se " forma au-dessous de la langue savante et circula " dans cette multitude immense qui remplissait Rome *' et les provinces. En effet, les traces ne manquent *' pas de cette langue populaire des rues de Rome, " que les comiques devaient parler pour se mettre " parfois à la portée de leurs auditeurs ; nous les trou- *' vons dans Plante, et dans les inscriptions nous en " trouvons des traces plus fortes encore, qui nous " montrent les règles de la grammaire incroyable- *' ment violées. On y trouve : cum conjugem suam^ pie- '' tate causa, temphim quod est inpalatiitm. Et les exem- *' pies semblables sont nombreux. "

" Ainsi, poursuit Ozanam, dès les premiers temps " de l'empire, la corruption de la langue se déclare, *' le latin périt ; ce n'est donc pas le christianisme qui " le tue, au contraire, c'est par le christianisme qu'il *' allait revivre. "

Le christianisme fit de la langue latine, non seulement la langue de PÉglise catholique, mais encore le langage universel de la civilisation.

Le premier et le plus grand pas qu'on ait fait faire à la langue latine dans cette direction a été l'œuvre d'un ermite ; il est vrai que cet ermite était saint Jérôme. Son travail n'était qu'une traduction, mais il est vrai que cette traduction était la Vulgate, la Bible traduite en latin !

Nous avons vu dans d'autres pages comment saint

Jérôme était versé dans la haute littérature, quel charme il trouvait dans la lecture des ouvrages de Cicéron et de Platon. Eh bien, pour se dompter et mortifier ses penchants, il se mit à étudier l'hébreu pour traduire la Bible. Il entreprit cette traduction dans le but de rectifier ce qui pouvait se trouver d'inexact dans la version grecque.

Pour étudier l'hébreu, il se mit sous la conduite et pour ainsi dire au service d'un Juif converti, interprète avare, qui, la nuit dans une carrière, de peur que les autres Juifs n'en fussent informés, lui enseignait les secrets de la langue sacrée.

" Et moi, dit saint Jérôme, tout nourri encore de la " fleur de l'éloquence de Cicéron, de la douceur de " Pline et de celle de Fronton, des charmes de Vir- '' gile, je commençais à bégayer des paroles stridentes " et essoufflées, stridentia anhelantiaque verba ; je m'atta- " chais à cette langue difficile comme un esclave s'at- " tache à la meule ; je m'enfonçais dans les ténèbres " de cet idiome barbare comme un mineur dans un " souterrain où. A, peine après beaucoup de temps, il " aperçoit quelque lumière, et, dans ces profondeurs, " dans ces obscurités, je commençais à trouver des " jouissances inconnues ; plus tard, de la semence de " mon étude, je recueillis des fruits d'une douceur " infinie."

On se figuerera difficilement toutes les difficultés rencontrées par saint Jérôme dans ce travail. Le savant traducteur s'était imposé deux règles invariables : la

première était de faire passer, autant que possible, les beautés de la langue hébraïque dans les textes latins, et la seconde, à laquelle il aurait tout sacrifié, était de conserver le sens, coûte que coûte, de la langue à traduire, même en détruisant la pureté de style et l'élégance de la langue qui traduit.

Une autre difficulté rencontrée par saint Jérôme, c'est que la langue hébraïque ne connaît pas de présent, elle divise le temps en deux portions, l'une passée, l'autre future. Ce caractère distinctif des langues sémitiques s'explique bien, dit Ozanam ; en effet, qu'est-ce que le présent, sinon un point d'intersection invisible entre le passé et l'avenir. L'hébreu n'ayant pas de présent, les prophètes se servaient du passé pour exprimer les choses futures et Isaïe racontera la passion du Christ comme un événement accompli, tandis que Moïse rapportant l'alliance conclue entre le peuple d'Israël et son Dieu, placera toutes ces choses dans l'avenir.

Plus tard, quand le pape Damase exigea de saint Jérôme une révision complète des Ecritures de la nouvelle alliance comme de l'ancienne, le saint docteur se trouva encore en face de bien d'autres obstacles. En effet, il n'y avait qu'une partie de l'Ancien Testament qui était écrite en hébreu, l'autre partie et tout le Nouveau Testament étaient en grec. Le latin n'avait pas d'expressions pour rendre les mots de la théologie et de la hiérarchie chrétienne ; il fallait les faire naître du grec, et c'est ainsi qu'on produisit les mots sui-

vants : episcopus, presbyter, dîaconus, le nom du Christ, les mots baptême, anathème, salvator, eleemosyna^ et beaucoup d'autres. Bien plus, il fallut créer des verbes, comme salvare, justificare, mortificare et jejunare, et des adjectifs, carnalis^ sensualis et spiritualiSy ainsi que beaucoup d'autres.

Toutefois, Ozanam remarque ici que ce ne fut pas tant le nombre de mots hébreux adoptés par la langue latine qui ont fait sa richesse que l'emprunt d'un style rempli de symbolisme et de figures, de phrases d'une construction hardie et toute imagée. Il en est de même pour le grec, qui vint enrichir le latin bien moins en lui aidant à produire les mots que nous venons de citer qu'en lui transmettant la tournure et les expressions spéculatives et philosophiques. " Le grec, " dit Ozanam, donna à la langue latine les qualités " qui lui manquaient pour satisfaire la raison par " toute la régularité et l'exactitude de la terminologie " grecque et pour saisir l'imagination par toute la " splendeur du symbolisme oriental. " Plus loin, le professeur dit encore : " Ce que la langue latine ap- " prit à l'école du christianisme grec, cène furent pas " non plus ces artifices oratoires, ces jeux de nombre " et de rythme auxquels Cicéron s'était arrêté ; mais *' elle y apprit à suppléer à son insuffisance philoso- " phique, à cette insuffisance dont Cicéron lui-môme " se plaignait lorsque, dans ses eff'orts pour traduire " les écrits de Platon et doter sa langue de ce que la •' Grèce avait pensé, par moments, il s'avouait déses- " péré et vaincu... "

" Ainsi, poursuit Ozanam, la Bible avait été le prin- " cipe et le grand instrument de la réforme du latin, " en introduisant, d'une part, les richesses poétiques " de l'hébreu, et d'autre part, les richesses philosophi- " ques du grec. Mais la Bible elle-même et le christia- " nisme, en ceci, furent servis par deux auxiliaires : " d'un côté, parles Africains, de l'autre, par le peuple, " c'est-à-dire, déjà à l'époque où nous nous trouvons, '' par un peuple à moitié barbare. "

Nous ne saurions pas suivre le professeur dans sa description détaillée de l'action des peuples d'Afrique et de la population de Rome dans cette réforme de la langue latine ; qu'il nous suffise de dire que pour ce qui est des Africains, ils apportèrent, à défaut de purisme et d'élégance, des expressions et des tournures énergiques.

Ecoutons plutôt Tertullien lorsqu'il veut définir l'Eglise. Il s'exprime dans une langue qu'aucun Romain assurément n'eût voulu reconnaître comme la sienne, et il dit : Corpus sumus de conscientia religionis et disciplinée divinitate et spei fœdere. L'Eglise est un grand corps qui résulte de la conscience d'une même religion, de la divinité d'une même discipline et des liens d'une même espérance.

Quant au peuple de Rome, composé hétérogène s'il en fut jamais, amalgame de toutes les nations qui entretenaient depuis les temps les plus reculés une émigration continuelle vers la capitale, l'action de cette populace sur la langue latine fut de l'enrichir de bar-

barismes sans nombre et de solécismes incroyables. A côté du langage choisi et élégant de la haute et savante société de Rome, langage de Cicéron et d'Horace, on entendait continuellement dans les rues une espèce de dialecte du peuple, un latin très différent de l'autre par la construction de la phrase et par la prononciation.

Pour ce qui concerne la poésie, le peuple romain n'admirait pas tant les dactyles et les spondées d'Horace et de Virgile que ces vieux vers saturnins où ils goûtaient la rime. '' En effet, dit Ozanam, parmi ^' les plus anciens monuments de la chanson popu- " laire latine, il s'en trouve plusieurs dont les vers " riment entre eux. Vous connaissez ce chant des sol- " dats romains : "

Mille, mille Sarraatas occidimus ; Mille, mille Persas quœrimus.

" Ce qui me frappe surtout, ajoute ailleurs Ozanam, " c'est que cette forme qui consiste à suivre la même " rime pendant vingt, trente, quarante vers, jusqu'à ce " qu'elle soit épuisée, est précisément la première " sous laquelle se produisirent nos anciens poèmes " chevaleresques dans le moyen âge, nos poèmes car- " lovingiens et nos plus vieux romans : la même as- " sonance y revient pendant une page entière jusqu'à " ce qu'elle ait lassé la patience du jongleur et de " l'auditoire... En 934, les gens de Modène veillaient " sur leurs murailles menacées par les incursions des

^' Hongrois. Ces bourgeois et ces artisans, armés à la " hâte pour la défense de leurs foyers, et qui voyaient ^' de loin la flamme des incendies allumés par les " barbares, s'animaient en répétant un hymne guer- " rier que nous avons encore, où nous trouvons une " latinité correcte et toutes les réminiscences de la " poésie classique :

0 tu qui servas armis ista mœnia, Noli dormire, quasso, sed vigila !

Dum Hector vigil extitit in Troia, Non eam cepit fraudulenta Grecia.

" De tout ce qui précède, dit notre auteur en terminant, on a pu voir ce que le christianisme a fait avec la Bible pour instrument, les Africains et les barbares pour serviteurs et, de plus, le peuple, c'està-dire la recrue de la barbarie. Il ne fallait pas moins que ce grand remaniement de la langue latine pour y réunir tous les éléments de la civilisation ancienne et pour en faire la langue du moyen âge.

lY L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE. — L'hISTOIRE. — LA POÉSIE.*

L'histoire, l'éloquence et la poésie chrétiennes, voilà certes des sujets bien- propres à ranimer l'esprit scrutateur, à inspirer l'âme poétique et à faire battre la corde sensible d'Ozanam.

Dans l'antiquité encore, l'orateur à la tribune devait montrer sa supériorité, dans le soin de son corps, la beauté et la majesté du costume, et c'était aussi bien par son attitude gracieuse et noble qu'il espérait persuader ses auditeurs et conquérir ses adversaires que par la force et l'élégance de sa diction.

Cependant, au cinquième siècle, à cette époque dont nous nous occupons particulièrement, les grands sujets d'éloquence ayant disparu en même temps que la victoire désertait les drapeaux de l'empire, il ne restait plus à l'éloquence que trois emplois : le forum ou les causes devant le tribunal du proconsul, ce qui, alors comme aujourd'hui, n'enrichissait personne, l'avocat moins que les autres ; les panégyriques ou les louanges basses et exagérées des empereurs, des ministres et de leurs favoris, ce qui de tout temps a

* Seizième, dix-septièmo ot dix-huitièino loçous.

conduit plus sûrement à la fortune, et enfin les harangues des rhéteurs ambulants qui à la demande des citoyens d'une ville avaient toujours, paraît-il, des déclamations soigneusement préparées où souvent le patriotisme venait en aide à une certaine éloquence.

Toutefois, malgré ce déploiement de talents oratoires, malgré l'enseignement de la rhétorique qui ne fut jamais abandonné dans les écoles, chacun sentait que le souffle qui avait inspiré Théopompe et Platon, Démosthène et Cicéron ne se faisait plus sentir ; la vie paraissait s'être retirée du discours et la parole semblait menacée de périr.

Le christianisme apparaît, et en changeant le but du discours, de la flatterie à l'enseignement, le genre et le caractère de la parole, de la louange des hommes à la gloire de Dieu, la place de la tribune, du forum à l'autel, il réussit non seulement à sauver l'éloquence, mais encore à la grandir. Sur ce sujet nous allons laisser parler le professeur lui-même.

" Le christianisme, dit-il, ne pouvait pas laisser " périr la parole, lui qui l'honora plus qu'aucune " autre doctrine ne l'avait jamais fait, car le christia- " nisme représentait la parole, c'est-à-dire le Verbe, " comme la créatrice du monde ; c'était elle qui avait " formé l'univers, qui l'avait sauvé, qui devait le j uger " un jour. C'était bien cette même parole divine " qui devait se conserver, se perpétuer dans l'Eglise " chrétienne par la prédication : en telle sorte qu'au- " cune forme de respect n'était trop grande pour en-

*' tourer la parole sainte. Les anciens avaient donné " à la parole humaine le plus magnifique piédestal ; " ils lui avaient élevé la tribune, au milieu de l'Agora " ou du Forum, d'où elle dominait ces villes intelli- '' gentes et passionnées dont la conquête était le prix " de la parole victorieuse. Il était difficile de faire à " quelque chose d'humain plus d'honneur ; le chris- " tianisme cependant fit plus : il la plaça non sur la " tribune, mais dans le temple, à côté de l'autel. Il " lui éleva une chaire, un second autel pour ainsi " dire auprès du sanctuaire. On vit alors ce que lepa- " ganisme n'avait jamais vu, on vit la parole en prose " simple et sans ornement, dans le temple, au milieu " des mystères. Il est vrai que, par là même, lecarac- *' tère de la parole changeait; elle cessait d'être un " spectacle pour devenir un enseignement ; son but " n'était plus de flatter les sens, mais d'éclairer les " esprits et d'ébranler les cœurs. "

Le professeur poursuivant l'énumération des changements que le christianisme apporta dans la rhétorique, nous montre l'action et l'élocution y prenant une place plus secondaire à mesure que l'invention et l'inspiration sont reconnues comme les qualités les plus nécessaires de l'art oratoire. Puis Ozanam, voulant nous mettre sous les yeux les nouvelles ressources de l'éloquence, nous cite parmi les prédicateurs qui ont précédé le cinquième siècle saint Paul et saint Ambroise.

Le premier était doué d'une éloquence d'un ca-

ractère tout à fait original ; il réussissait à convaincre ses auditeurs et à convertir les foules par sa brusque simplicité et par l'exposé lucide des doctrines qu'il enseignait.

Saint Ambroise que la légende représente, comme Platon à son berceau, avec un essaim d'abeilles sur ses lèvres, eut au quatrième siècle un grand renom d'éloquence. Sa parole avait un tel ascendant sur tous qu'elle arrêta Théodose coupable à la porte du sanctuaire et arracha saint Augustin à l'erreur des manichéens.

Dans ses écrits, saint Ambroise trace à l'orateur chrétien, des préceptes qu'on peut résumer dans les phrases suivantes : " Que le discours soit correct, sim- " pie, clair, lucide, plein de dignité et de gravité : " qu'il n'y ait point d'élégance affectée, mais qu'il " s'y mêle quelque grâce... Que dirais-je de la voix ? " Il suffit, selon moi, qu'elle soit pure et nette, car, " c'est de la nature et de nos efforts qu'il dépend de " la rendre harmonieuse. Que la prononciation soit " distincte et mâle, qu'elle s'éloigne du ton rude et " grossier des campagnes sans prendre le rythme em- " phatique de la scène, mais qu'elle conserve l'onction " de la piété."

Le professeur s'occupe ensuite des orateurs chrétiens du cinquième siècle, et il s'arrête particulièrement à saint Augustin, auquel il consacre la plus grande partie de cette leçon.

Dans des pages nombreuses, il nous fait connaître

les préceptes de rhétorique que saint Augustin a enseignés; il nous explique sur quels points principaux l'art oratoire chrétien doit, d'après saint Augustin, différer de la rhétorique enseignée dans l'antiquité, et enfin, il nous donne plusieurs fragments des discours ou sermons les plus éloquents de ce saint docteur de l'Eglise.

Contrairement à l'opinion reçue parmi les anciens, saint Augustin était d'avis que l'éloquence pouvait se rencontrer sans la rhétorique. Il posait pour principe que la sagesse était le fonds même de toute éloquence, et qu'elle lui est de beaucoup supérieure, car la sagesse sans l'éloquence a fondé des cités, et l'éloquence sans la sagesse les a plus d'une fois mises en ruines. Ce qu'il trouve de plus nécessaire chez le prédicateur c'est la sagesse, l'éloquence est de surplus. L'orateur doit, de plus, convaincre, plaire et toucher ; saint Augustin insiste surtout pour qu'il s'efforce de plaire afin de gagner les âmes. Il déclare que pourvu que la clef ouvre, il permet qu'elle ne soit pas d'or, qu'elle soit de plomb ou de bois, mais il faut qu'elle ouvre les barrières, qu'elle les ouvre à toutes les lumières de la vérité et à toutes les violences de la grâce divine.

Le style simple, dit saint Augustin, est celui que l'auditeur supporte plus longtemps, et plus d'une fois dans sa longue carrière, il a observé que l'admiration d'une belle parole arrache quelquefois moins d'applaudissemcnt.s à l'auditoire que le pUiisir d'avoir

conçu, facilement et sans nuage, une vérité difficile mise à sa i)ortée par une imrole simple.

" Toutefois, il y a, dit Ozanam, quelques périls ^' dans les dédains de saint Augustin pour les déli- " catesses du style; il y a ici quelques traces de la dé- " cadence et du mauvais goût de son siècle. Cepen- '' dant, s'il est insuffisant en ce qui concerne l'élocu- " tion, s'il n'a fait que répéter les règles de la rhéto- '' rique cicéronienne en ce qui regardait l'invention, " il va se relever singulièrement lorsqu'il entrera j us- ^' que dans les dernières profondeurs de la pliiloso- " phie de la parole, et qu'il donnera le véritable mys- " tère de la nouvelle éloquence qu'il veut fonder. " C'est ce qu'il fait dans un autre ouvrage, dont l'oc- " casion même est digne d'intérêt et qui peint bien " l'âme de saint Augustin. "

" Un diacre, nommé Deo Gracias, chargé de l'ins- " traction des catéchumènes, lui avait écrit une lettre " pour lui peindre ses dégoûts, ses peines, ses décou- " ragements dans une fonction si difficile. Saint Au- " gustin cherche à relever son courage en lui faisant, " avec une admirable analyse, la peinture de toutes " les tristesses, de tous les découragements qui peu- *' vent saisir un homme chargé de porter la parole " devant ses frères, et cependant en lui montrant par *' quels moyens victorieux on peut dompter ses en- " nuis, ses découragements, et triompher, tôt ou tard, " de toutes les résistances de soi-même ou d'autrui. " Les deux secrets de toute cette éloquence dont saint

" Augustin va chercher le fonds dans l'étude de l'es- " prit humain, sont l'amour des hommes qu'il faut " instruire et l'amour de la vérité qui n'est autre que '^ Dieu même. Je dis d'abord l'amour des hommes, et " saint Augustin trouve, en effet, une ressource d'élo- " quence que les anciens n'avaient pas connue, d.ms " la charité, dans ce besoin que nous avons de com- " muniquer à autrui les vérités dont nous sommes *' pénétrés, dans cette ardeur qui fait que nous ne " pouvons nous empêcher d'ouvrir la main, quand " elle est pleine de ce que nous regardons comme " vrai, comme beau, comme bon. Car, dit-il, de même " qu'un père se plaît à se faire petit avec son enfant, " à bégayer avec lui les premiers mots, non qu'il y " ait rien de bien attrayant à murmurer ainsi des " mots confus, et cependant, c'est là le bonheur rêvé " par tous les jeunes pères; de môme poumons, pères " des âmes, ça doit être un bonheur de nous faire pe- " tits avec les petits, de murmurer avec eux les pre- '' mières paroles de la vérité, et d'imiter l'oiseau de " l'Évangile qui réunit ses petits sous ses ailes, et " n'est heureux qu'autant qu'il est réchauffé de leur " chaleur et qu'il les réchauffe de la sienne. C'est " qu'en effet, personne mieux que saint Augustin n'a " connu cette mystérieuse sympathie de l'orateur et " de l'auditeur, par laquelle l'un éclaire, soutient, " conduit l'autre, tandis que tous deux travaillent à " la môme heure, par le môme effort, au détachement " et à l'éclat de la môme vérité. "

Parmi les nombreux passages des sermons de saint Augustin cités par le professeur, nous détachons le fragment suivant d'un admirable discours sur la résurrection.

" Vous êtes tristes, dit saint Augustin, d'avoir porté '' au sépulcre celui que vous aimiez, et parce que " tout à coup vous n'entendez plus sa voix. Il vivait " et il est mort; il mangeait et il ne mange plus ; il " ne se mêle plus aux joies et aux plaisirs des vi- " vants. Pleurez-vous donc la semence quand vous la '• confiez avi sillon? Si un homme était assez ignorant " de toutes choses pour pleurer le grain qu'on ap- " porte aux champs, qu'on met dans la terre et qu'on *' ensevelit sous la glèbe brisée ; et si cet homme di- '' sait en lui-même : comment donc a-t-on enterré ce " blé, moissonné avec tant de peine, battu, émondé, " conservé dans le grenier ? nous le voyions, et sa " beauté faisait notre joie, maintenant il a disparu de *' nos yeux... S'il pleurait ainsi, ne lui dirait-on pas : " Ne t'afflige point, ce grain enfoui n'est assurément " plus dans le grenier, il n'est plus dans nos mains ; " mais nous viendrons plus tard visiter ce champ, et " tu te réjouiras de voir la richesse de la récolte, là où '' tu pleures l'aridité du sillon. Les moissons se voient " chaque année, celle du genre humain ne se fera " qu'une fois à la fin des siècles... En attendant, toute '' créature, si nous ne sommes pas sourds, nous parle " de résurrection. Le sommeil et le réveil sont de tous " les jours ; la lune disparaît et se renouvelle tous les

" mois. Pourquoi viennent, pourquoi s'en vont les "feuilles des arbres? Voici l'hiver, assurément ces " arbres desséchés reverdiront au printemps. Sera-ce '' la première fois, ou l'avez-vous vu l'an passé ? Vous " l'avez vu, l'automne amena l'hiver, le printemps " ramène l'été. L'année recommence dans un temps "qui lui est marqué : et les hommes faits à l'image de " Dieu mourraient pour ne plus revivre !"

Avant de nous séparer de saint Augustin, nous reproduisons le fait suivant rapporté par le saint luimême. Nous verrons par là le grand ascendant que lui donnait sur le peuple, sa parole toujours éloquente.

" De temps immémorial, dit Ozanam, il existait en " Mauritanie, à Césarée, une coutume qu'on appe- " lait la Caterva ; c'était une petite guerre, mais sé- " rieuse et meurtrière qu'on se faisait chaque année : " chaque année les habitants de la ville, divisés en " deux bandes, les pères et les fils, les frères et les " frères, armés les uns contre les autres, se faisaient " pendant cinq ou six jours, une guerre à mort; des " flots de sang coulaient dans la ville. Aucune pres- " cription des empereurs n'avait pu déraciner ce dé- *' testable usage ; ccUi étonnera encore moins ceux " qui sauront que l'Italie, au moyen âge, connut quel- " ques coutumes semblables, et qu'il fallut des efforts " persévérants pour les eff'acer. Saint Augustin tâcha " d'abolir ce que les édits des empereurs avaient vai- " nement voulu détruire : il parla, il ébranla, il fut

' couvert d'applaudissements ; mais il ne se crut pas ' vainqueur tant qu'il n'entendit que des acclama- ' tions ; il parla encore, enfin il vit couler des larmes : ' alors il sentit que la victoire était gagnée. En effet, ' dit-il, il y a huit ans que la coutume annuelle n'a ' pas reparu."

Ozanam termine en énuraérant les orateurs chrétiens des premiers siècles, tant en Orient qu'en Occident, ainsi que ceux des quatrième et cinquième siècles. Il mentionne saint Jean Chrysostôme, saint Grégoire de Nazianze et saint Basile, de l'Eglise grecque. Il place en tête des plus éloquents prédicateurs de l'Eglise latine, saint Léon le Grand, et il reproduit un de ses sermons prononcé le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul. Puis, viennent saint Pierre Chrysologue, Gaudence de Brescia et Maxime de Turin. Le professeur fait aussi une mention toute particulière de saint Grégoire le Grand qu'il donne avec saint Augustin comme les principaux modèles de la prédication chrétienne au moyen âge.

Au cinquième siècle l'histoire n'existait plus, du moins, il n'existait pas d'historien vraiment digne de ce nom. On ne mentionne que deux chroniqueurs, Prosper d'Aquitaine et Amien Marcellin. Ce dernier, un brave soldat, connaissait trop peu de choses pour rendre un compte raisonné de tous les événements de son temps. Comme païen, d'ailleurs, il ne voyait les choses que du côté matériel.

Pourtant, l'histoire avait été en grande considéra-

tion parmi les anciens, qui la reconnaissaient comme un art, capable, comme la sculpture, de donner à l'homme l'immortalité sur cette terre.

Parmi les historiens anciens, Ozanam mentionne Hérodote et Thucydide, puis chez les Latins, Tite- Live, Salluste et Tacite. Tous s'accordèrent à donner à l'histoire les caractères d'un art. C'est pourquoi ils aspiraient plutôt à charmer qu'à instruire, et trop souvent dans leurs ouvrages, la poésie et l'éloquence prennent la place de la vérité.

" A l'époque où nous sommes, dit Ozanam, nous " trouvons l'histoire pour ainsi dire décomposée, ré- " duite à ses éléments ; mais, du sein de cette déca- '' dence sortira une recomposition : les éléments sont " séparés, mais ils attendent l'esprit qui doit les ré- " chauffer et les réunir. Nous allons rencontrer, chez " des écrivains distincts et très différents, ces trois for- " mes des études et des travaux historiques : d'une '• part, les chroniques qui rétablissent l'ordre des " temps ; en second lieu, les actes des saints qui font " vivre les plus belles figures des âges nouveaux ; en " troisième lieu, les'premiers essais d'une philosophie " de l'histoire, qui déroule toute la suite du plan divin " pour pénétrer plus profondément que la vie même, " et arriver à l'idée qui préside à la succession des " temps et des hommes."

Parmi les chroniqueurs du temps, le professeur place les premiers défenseurs du christianisme, tels que Justin, Clément et Tatius. Tous ont eu à écrire

l'histoire en s'occupant des principales figures de l'Ancien Testament, et surtout de Moïse. Ozanam cite aussi Eusèbe, auteur d'une histoire universelle traduite et augmentée par saint Jérôme.

Cette histoire universelle était assez complète et ces deux écrivains donnèrent un caractère nouveau à leur travail en ne se contentant pas d'écrire seulement l'histoire des événements, mais encore celle de la pensée et de la parole. C'est ainsi qu'à côté des longues listes de rois, de magistrats, de dictateurs et d'empereurs, on trouve aussi un tableau par ordre chronologique, des historiens, des orateurs, des poètes et des philosophes.

Une autre qualité, bien plus importante chez eux, c'est leur grand amour de la vérité. Ces vaillants chrétiens accoutumés à blâmer les mœurs des patriciens delà décadence, étaient loin de songer à jeter un voile sur les fautes des anciens Romains.

Après Eusèbe et saint Jérôme, Prosper d'Aquitaine reprend la chronique et la conduit jusqu'en l'année 444. Puis, vient l'évêque espagnol Ida<îe, qui, les larmes aux yeux, nous fait le récit de toutes les catastrophes dont le bruit parvint jusqu'à lui au fond de la Galicie. Il raconte avec brièveté et amertume toutes les invasions des barbares ; leurs dévastations dans les provinces espagnoles le font pleurer sur sa patrie ; le bruit des coups qui frappent les murs de Rome le fait craindre pour sa religion.

En ces temps malheureux l'histoire, comme d'ail-

leurs tout ce qui se rapportait aux lettres, fut obligée de chercher refuge dans les monastères. La Providence avait ainsi disposé les choses pour qu'il se trouvât dans chaque cloître un moine assez intelligent pour écrire année par année les événements de son temps. Le chroniqueur du monastère faisait aussi connaître la vie des plus illustres contemporains et il entremêlait le tout de souvenirs personnels.

L'histoire ne se trouve pas seulement dans la chronique ou l'exposé pur et simple des événements d'une époque, mais de plus, on rencontre dans la vie écrite des grands hommes des renseignements qui permettent de s'assurer de la vérité des faits et d'entrer dans les détails de la narration. Ainsi, pour cette première partie du moyen âge, les actes des martyrs et la vie des saints, tels que saint Ambroise, saint Augustin et tant d'autres, ont été des sources inépuisables de renseignements. Les disciples de ces grands hommes en écrivant leur vie ont rendu un grand service â l'histoire.

Plus tard, les anachorètes et les solitaires des déserts se mirent aussi à écrire la vie les uns des autres, ainsi que les principaux événements dont le bruit pouvait parvenir jusqu'à eux. Il n'est pas surprenant de voir la poésie envahir les chroniques de ces solitaires, qui écrivaient tout en contemplant les beautés de la nature, et en admirant l'immensité et la magnificence des œuvres du créateur.

Ici, le professeur reproduit un écrit merveilleux

qu'on trouve dans les œuvres de saint Jérôme. Il s'agit d'une dernière visite de saint Paul l'Ermite à l'anachorète Antoine, la veille de sa mort, dans les profondeurs de la Thébaïde.

Jusqu'à présent, nous avons vu dans le travail historique deux parties : d'une part, la chronologie ou la vérité toute entière, mais aride, sèche, dépouillée, et, d'autre part, la légende, où la vie, la couleur, le mouvement de l'histoire se trouvent, mais où souvent aussi la poésie a pris ses ébats. Il nous reste maintenant à parler de la philosophie de l'histoire, qui fut, pour ainsi dire, une des innovations nécessitées par l'avènement du christianisme.

Ozanam trouve dans les écrits de saint Augustin, et surtout dans la Cité de Dieu, le premier effort à la recherche des causes premières, ou, si on le préfère, le premier pas fait pour constituer la philosophie de l'histoire.

Lorsque Rome tomba au pouvoir des barbares, de toutes parts s'élevaient des cris et des plaintes contte les chrétiens et le Dieu qu'ils adoraient. On se moquait de Dieu, disant qu'il n'avait pas eu assez de puissance pour protéger ses adorateurs contre le pillage, la captivité et la mort, et l'on accusait les chrétiens d'être la cause du courroux des dieux qui, pour se venger, avaient permis la prise de Rome.

" Dans son livre, saint Augustin répondait à ces " clameurs des païens en leur montrant, dans les " malheurs de Rome, les conséquences accoutumées

" de la guerre, mais en leur faisant voir aussi l'inter- " vention du christianisme dans cette puissance qui " avait effrayé et dompté les barbares au jour même " de leur victoire, et triomphé de leur souveraine li- " berté."

Ozanam, après avoir donné une analyse rapide de ce livre étonnant, nous mentionne encore deux autres écrivains, le prêtre espagnol Paul Orose et le prêtre gaulois Salvien. Le premier n'indique pas comme saint Augustin les causes des désastres du temps, mais avec un sentiment chrétien bien admirable, il ose prévoir dans ces bouleversements une ère de paix pour toute l'Europe. Faisant taire son amour pour la patrie, il ne craint pas de dire que quant à lui, il ne regrettera pas l'invasion si elle a pour résultat de faire des néophytes de tous les barbares.

Salvien dans son livre de Gubernatione Dei (455) fait preuve d'un grand progrès dans la philosephie de l'histoire.

Rome a été pendant dix-sept ans entre les mains des barbares, Rome est humiliée et paraît tombée pour ne plus se relever. Il faut alors entendre les clameurs des païens contre les chrétiens. Salvien répond enr montrant les causes naturelles et surnaturelles de la décadeace et de la ruine. "Il montre ces causes " dans la corruption d'une société mourante en raison " du désordre de ses institutions, qui devait ame- " ner la ruine de son pouvoir. Il les montre dans l'a- " vilissement des mœurs favorisé par les lois ro-

'' maines, et déclare sous ce rapport la supériorité " des barbares."

Enfin, Salvien dépeint avec une telle éloquence et une telle énergie les vices et les malheurs de son temps, qu'il a mérité d'être appelé le nouveau Jérémie.

En règle générale, la poésie est la première forme de la littérature, mais dans la littérature chrétienne, il en a été autrement. L'histoire et l'éloquence ont précédé la poésie : celle-ci était toute dans l'Evangile et dans les livres saints. Elle était aussi, on peut dire, en action dans ce grand spectacle de la chute d'un monde vermoulu et de la naissance d'un monde nouveau. Mais, comme l'a dit M. Saint-Marc Girardin, " la vérité était trop forte pour faire des poètes à *' cette époque, elle ne pouvait faire que des mar- " tyrs."

" Il n'a pas fallu moins de trois siècles silencieux, " dit Ozanam, pour mûrir la fécondité de l'art chré- *' tien." C'est à l'époque de Constantin que les poètes viennent s'ajouter aux polémistes, aux orateurs, aux historiens qui ont fait la lutte âpre et sévère de la vérité contre l'erreur. " La paix de l'Eglise est comme une aurore qui éveille des chants."

Parmi les poètes nombreux qui se sont fait remarquer à cette époque, Ozanam cite Commodianus, i)oète épique, et après lui, Dracontius, saint Hilaire d'Arles et Marins Victor, qui composèrent des poésies sur les premiers récits de la Bible. Puis vinrent Juvencus et

Sédulius. * Le premier écrivit en vers une vie de Jésus-Christ, et le second se fit surtout connaître par un poëme intitulé : Paschale Carmen.

Tous ces poètes surent atteindre dans leurs écrits la grandeur et la solennité que comi:)ortaient les sujetstraités, mais tous aussi ont poussé la sobriété d'images, d'épisodes et de paraphrases jusqu'à la sécheresse. Ceci s'explique sutout par la pensée de controverse qui domine nécessairement dans toute cette poésie. Mais alors, nous dira-t-on, pourquoi n'écrivirent-ils pas en prose, comme leur aurait conseillé Boileau? C'est que l'enseignement, chez les anciens et même à l'époque que nous étudions, se faisait surtout par l'exercice de la mémoire. " Par ce moyen, dit " Ozanam, ces poètes parvinrent à faire pénétrer plus " profondément et plus facilement les vérités chré- *' tiennes, sous ces formes poétiques, dans les classes " lettrées du monde romain."

Ces premiers poètes chrétiens que nous venons de mentionner, peuvent être rangés parmi les poètes épiques; le professeur donne toutefois aux poètes lyriques, et surtout à saint Paulin et à Prudence, la plus grande part de son travail.

* Tous ces poètes ont été tirés de l'oubli par Aide le Grand dans sa belle édition des '* Poetœ Christiani," Venise, 1500- 1504. Il y avait à cette époque un mouvement comme celui qui s'est fait dans notre siècle en faveur de la littérature chrétienne et contre la littérature païenne.

FEEDERIC OZANAM

Leur genre de poésie fut imité non seulement dans cette langue latine qu'ils écrivirent pour le moins aussi bien que les poètes païens leurs contemporains, mais encore dans toutes les langues nouvelles qui se formèrent du latin. C'est ainsi qu'au temps de Charlemagne, on trouvera un moine franc du nom d'Ottfried, s'efForçant de publier dans son poème de VHarmonie des Évangiles les louanges du christianisme.

Plus tard, les conquêtes de Charlemagne, les hauts faits de la chevalerie, les sublimes entreprises des croisades, et enfin les découvertes de Vasco de Gama, inspireront tour à tour des poètes aussi célèbres que l'Arioste, le Tasse, Camoëns.

Des temps encore moins éloignés de nous verront briller Dante dans sa Divine Comédie, Gerson dans Joséphina et Vida dans sa Christiade. Ces derniers poètes, comme ceux des premiers temps du christianisme, préférèrent avec raison les sujets religieux aux événements de leur temps.

Quant à la poésie lyrique des premiers siècles chrétiens, on peut la faire remonter jusqu'au temps de saint Paul, qui exhortait les fidèles à chanter des cantiques. Toutefois l'Orient, dans le progrès du chant ecclésiastique, semble avoir été, dès le début, plus loin dans la formation des chœurs, car du temps même de saint Ignace, le chant à deux chœurs était établi dans les églises.

Chez les Latins, ce fut saint Ambroise qui inaugura

définitivement le chant sacré, et voici en quelle circonstance. L'impératrice Justine persécutait ce saint évêque, et le peuple, pour le défendre contre les attaques de ses ennemis, passait les jours et les nuits à veiller autour de son palais. Touché de compassion à la vue de ces longues veilles, saint Ambroise résolut d'en dissiper l'ennui en introduisant les chants sacrés de l'Orient dans son église.

Ce saint évêque ne se contenta pas toutefois de faire chanter les hymnes déjà connues, mais il se mit à en composer lui-même. Ozanam lui en attribue douze, pleines d'élégance et de beauté, et il cite entre autres, celle qui commence ainsi :

Deus Creator omnium Polique rector, vestiens Diem decoro lumine, Noctem soporis gratia.

" Dans ces poésies, remarque Ozanam, la langue " est encore antique, cependant la versification a " quelque chose de moderne: c'est la petite strophe " de quatre vers iambiques de huit syllabes chacun, " qui se prête facilement au remplacement delà quan- " tité par l'accent, et ménage ainsi une place à la " rime que nous avons vue introduite de bonne " heure dans la versification chrétienne, que saint " Augustin avait lui-même pratiquée dans son psaume " contre les donatistes, qui revient pendant vingt- " quatre vers, rimes deux à deux, dans l'hymne con- " sacrée par le pape Damase à sainte Agathe. Ainsi,

" la séquence du moyen âge est déjà trouvée ; pres- " que toutes sont ainsi coupées en strophes de quatre " vers de huit syllabes chacun ; seulement le moyen " âge remplacera la quantité parla rime, qui donnera " à l'oreille cette satisfaction que la prosodie ancienne " serait désormais impuissante à lui offrir. Chose *' étrange ! ce sera à la condition de rompre un jour et " définitivement avecles formes anciennes que lapoé- " sie chrétienne arrivera enfin à la liberté sans la- *' quelle il n'y a point d'inspiration et qui lui donnera " cette prodigieuse richesse, cette verve, cette abon- " dance du treizième siècle, et enfin cette majesté du " Dies irœ, et cette grâce inexprimable du Stabat " Mater.''

Revenons aux poèmes lyriques de Paulin et de Prudence.

Le premier, avant de devenir chrétien, avait rempli avec honneur plusieurs charges de l'empire. Paulin ou Paulius Meropius était d'une famille sénatoriale romaine très riche et sa femme avait encore ajouté à sa fortune en lui apportant de nombreux domaines. Après avoir abjuré le paganisme, il se réfugia avec son épouse dans ses terres en Espagne. Là, retiré dans la solitude, il commençait à jouir d'une vie paisible et heureuse, lorsque la mort de son unique enfant le détermina à renoncer à toutes les espérances de la terre pour se rapprocher davantage de Dieu. D'un commun accord, son épouse et lui vendirent tous leurs biens pour en distribuer le prix aux pau-

vres, puis ils se retirèrent à Noie, près du tombeau de saint Félix.

A la mort de son épouse, Paulin fut ordonné prêtre et en 409 il devint évêque de Noie. -

Sa conversion éloigna de lui ses parents et ses amis : plusieurs même de ces derniers et ses frères ne lui pardonnèrent jamais ce qu'ils appelaient sa folie, et ils passaient près de lui sans j^araître le connaître. Toutefois, nous verrons que le chagrin causé par une telle conduite n'altéra en rien chez le saint la bonté et la tendresse de cœur qu'on admire partout dans ses poésies.

Paulin avait reçu des mains du savant Ausone une instruction très soignée, et ce maître habile avait su lui inspirer de bonne heure la culture des lettres, l'amour de la poésie, ainsi que la grâce, l'élégance et la pureté du langage. Mais le disciple n'emprunta jamais au maître son affectation, ses puérilités, et il faut le dire, ses obscénités.

" Voulant consoler, dit Ozanam, des parents qui " pleuraient la mort d'un enfant, il le représente se "jouant dans les cieux avec celui qu'il a lui-même " perdu et dont la mémoire ne s'efface pas de son " cœur, quoique pénitent il soit assis depuis tant " d'années au tombeau de Noie : " Venez, jeunes " frères, venez dans cet éternel partage ; couple char- " mant, habitez ces joyeuses demeures, et tous deux " prévalez-vous de votre innocence, enfants, et que " vos prières soient plus fortes que les péchés de vos *' parents."

544 FRÉDÉRIC OZANAlsr

Vivite participes, geternum vivite, fratres, Et Isetos dignum par habitate locos;

Innocuisque pares meritis peccata parentum, Infantes, castis vincite suffragiis.

Prudence naquit en Espagne en l'année 348, à peu près au même temps que saint Paulin voyait le jour à Bordeaux. Comme lui aussi, Prudence fut chargé successivement de l'administration de plusieurs villes dans sa patrie, et il s'acquitta même avec grand honneur d'une charge élevée qu'Honorius lui avait donnée à sa cour.

Ce poète chrétien était surtout remarquable par la grâce et l'élégance de ses vers. Comme il était avocat, on trouve aussi dans ses poésies plusieurs passages qui laissent apparaître l'orateur, l'homme accoutumé aux débats, surtout dans ses deux livres contra Symmachum.

Malgré son grand désir de consacrer ses dernières années à la gloire du Christ et à la défense de ses disciples, il ne se cachait pas l'imperfection des armes que la Providence avait mises à sa disposition,non plus que le manque de force de l'instrument dont elle se servait. A ce sujet, il s'exprime ainsi en toute humilité: " Il est temps, dit-il, de consacrer à Dieu le reste "de sa voix ; que les hymnes accompagnent les " heures du jour, et que la nuit ne se taise point : que " les hérésies soient combattues, la foi catholique dis- " cutée, l'insulte prodiguée aux idoles, les vers glo- '' rieux aux martyrs, la louange aux apôtres... Dans

" la maison d'un riche, on étale partout une opulente ^' vaisselle ; la coupe d'or y étincelje, la chaudière " d'airain n'y manque pas. On y voit le vaisseau d'ar- '' gile et le plat d'argent large et lourd ; plusieurs " vases y sont d'ivoire, d'autres sont taillés dans l'or- " me et le chêne. Pour moi, le Christ m'emploie " comme un vase sans valeur à d'humbles usages et " souffre que je reste dans un coin du palais de son '' Père."

Me paterno in atrio Ut obsoletum vasculuni caducis Christus optât usibus, Sinitque parte in anguli manere.

Dans son étude sur les œuvres de ce poète, le professeur s'occupe surtout de ses deux livres contre Symmaque, ce brillant auteur païen dont nous avons déjà parlé, qui plaidait pour le rétablissement de l'autel de la Victoire. Nous avons surtout admiré dans le deuxième livre ce passage à jamais célèbre où Prudence demande l'abolition des combats de gladiateurs. Il vient de peindre l'amphithéâtre retentissant des clameurs des combattants, puis s'adressant à Honorius, il s'écrie : " Que Rome, la ville d'or, ne connaisse " plus ce genre de crime-. C'est toi que j'en conjure, '' chef très auguste de l'empire d'Ausonie ! ordonne " qu'un si odieux sacrifice disparaisse comme les au- " très. C'est le mérite que te voulut laisser la ten- " dresse de ton père: Mon fils, a-t-il dit, je te fais ta ** part, et il t'abandonna l'honneur de ce dessein.

" Empare-toi donc, ô prince ! d'une gloire réservée à " ton siècle. Ton père défendit que la ville maîtresse " fût souillée du sang des taureaux ; toi, ne permets *' plus qu'on y offre en hécatombes les morts des '' hommes. Que nul ne meure plus pour que son sup- " plice devienne une joie ! Que l'odieuse arène, con- " tente de ses bêtes féroces, ne donne plus l'homicide *' en spectacle sanglant ! Et que Rome vouée à Dieu, *' digne de son prince, puissante par son courage, le " soit aussi par son innocence."

Ceci, remarque Ozanam, c'est la po^'ide mise au service, non seulement du christianisme, mais de l'humanité qu'elle avait si souvent trahie.

Continuant son étude des œuvres de ce poète, le professeur nous dit que " sa force éclate bien " davantage encjrc, lorsqu'il décrit les combats des " martyrs, et s'anime, pour ainsi dire, de tout leur " feu, lorsqu'il représente saint Fructueux sur le bû- " cher, saint Hippolyte entraîné par des chevaux in- *' domptés, ou bien saint Laurent sur le gril. Saint *' Laurent était une des mémoires les plus chères au *' peuple romain, parce que cet apôtre, ce martyr de " la foi, était aussi martyr de la charité; et qu'il était *' mort, non pas seulement pour ne pas livrer le " Christ qu'il portait en son cœur, mais ces trésors de •' l'Église, qui étaient conservés pour la nourriture " des pauvres; et Rome lui en sut gré, car encore au- *' jourd'hui, après la Vierge, il n'est pas de saint, pas " même saint Pierre, qui ait autant d'églises, à Rome,

" que saint Laurent, tant le souvenir de ce diacre, " serviteur des pauvres, est resté populaire ! Prudence *' l'a chanté, et, dans l'enthousiasme que lui inspirait " la figure de ce jeune saint, il a voulu au moment où " il va rendre le dernier soupir, mettre dans sa bou- " che une prière où vous trouverez l'inspiration des '' chrétiens, qui voyaient d'un œil assuré la destinée " romaine : " Christ, nom unique sous le soleil, splen- '' deur et vertu du Père, auteur du monde et du ciel, *' et véritable fondateur de ces murs, vous qui pla- *' çâtes Rome souveraine au sommet des choses, vou- " lant que tout l'univers servît le peuple qui porte la *' toge et le fer, afin de dompter ainsi sous les mêmes " lois, les coutumes, le génie, les langues et les cultes " des nations ennemies ! Voici que le genre humain *' tout entier a passé sous la loi de Rémus ! les mœurs " contraires se rapprochent en une même parole, en " une même pensée. 0 Christ, accordez à vos Romains *' que leur cité soit chrétienne, elle par qui vous avez " donné une même foi à toutes les cités de la terre. " Que tous les membres de l'empire s'unissent dans " un même symbole. Le monde a fléchi, que la ville " maîtresse fléchisse à son tour, que Romulus de- " vienne fidèle et que Numa croie en vous."

Mansuescit orbis subditus, Mansuescat ot summum caput...

Fiat fidelib Romulus Et ipse jam oredat Numa !

l'art chrétien. *

Nous avons à étudier maintenant cequ'Ozanam appelle la poésie des monuments. Et c'est du fond des catacombes que cette poésie sortira bien plus brillante et plus abondante que celle qui nous est apparue dans les lettres.

" La source commune de toute la poésie chrétienne, " dit Ozanam, c'est le symbolisme. Le symbolisme '■ est à la fois une loi de la nature et une loi de l'esprit " humain. C'est une loi de la nature : après tout, " qu'est-ce que la création, si ce n'est un langage ma- " gnifique qui nous entretient nuit et jour? Les cieux " racontent leur auteur; les êtres créés ne parlent pas " seulement de celui qui les a faits, mais ils nous en- *' tretiennent les uns des autres, et les plus petits, les " plus obscurs, nous font l'histoire des plus lumineux " et des plus éclatants. Cet oiseau de passage qui re- " vient, qu'est-ce, sinon le signe du printemps qu'il " ramène avec lui et des astres qui ont marché *' des mois entiers? Et ce chétif roseau qui jette " son ombre sur le sable, ne sert-il pas à marquer " l'élévation du soleil sur l'horizon ? C'est ainsi

Dix-neuvième leçon.

" que tous les êtres se rendent témoignage, se provo- " quent, s'interpellent d'un bouta l'autre deTimmen- " site, et ce sont ces continuels rapprochements, ces " innombrables symboles, ces harmonies, qui font la ^' poésie du monde que nous habitons."

Tout est symbolisme dans le christianisme. Joseph et Moïse dans l'Ancien Testament ne sont que la représentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Christ lui-même n'a parlé que par parabole ; saint Paul a interprété le Nouveau Testament par voie d'allusions et d'allégories, et saint Jean dans V Apocalypse nous donnera le livre le plus mystérieux et le plus symbolique qui ait été inspiré.

Le symbolisme devient le langage du chrétien non seulement par l'habitude de la langue figurée de la Bible, mais encore par nécessité. En effet, au temps des persécutions, il devint nécessaire de tenir secrets certains mystères du christianisme pour les sauvegarder contre la profanation des infidèles. Et les chrétiens, pour s'entretenir entr'eux et pour se reconnaître, furent obligés d'avoir recours à certains signes et à certains symboles et d'échanger leurs pensées sans les livrer aux persécuteurs.

" C'est parce que les religions sont nécessairement " symboliques qu'elles deviennent le principe et le " berceau des arts : tous les arts sont nés à l'ombre " d'une reU^ion. Et, je ne m'en étonne pas, car si " l'homme, pour dire quoi que ce soit, a besoin d'em- " ployer des signes qui, précisément parce qu'ils sont

' matériels, restent toujours inférieurs à sa pensée, à ' plus forte raison il doit en être de même quand on ' entreprend de parler à Dieu, de Dieu, des choses in- ' visibles, de toutes ces conceptions infinies que l'in- ' telligence n'atteint qu'à peine, qu'elle entrevoit un ' moment, qui passent comme des éclairs, qu'elle ' voudrait fixer, mais qui ont disparu avant qu'elle ' ait pu comparer son expression imparfaite avec ' l'idée même qu'elle voulait rendre. C'est pourquoi, ' quand l'homme essaie de parler de ces choses éter- ' nelles, aucun signe ne lui suffit, ne le satisfait ; tous ' les moyens sont employés et viennent pour ainsi ' dire à la fois sous sa main. Mais, tout ce que peu- ' vent et le ciseau et le pinceau et les pierres élevées ' les unes sur les autres jusqu'à des hauteurs inacces- ' sibles et jusque vers le ciel, tout ce que peut pro- ' duire la parole d'illusion et d'harmonie quand elle ' est soutenue par le chant, tout est employé par ' l'homme et rien n'arrive à contenter les justes exi- ' gences de son esprit dès qu'il s'agit de ces grandes ' et immortelles idées. Cependant, malgré cette im- ' puissance, l'idéal qu'il a poursuivi . apparaît, se ' laisse apercevoir avec une sorte de transparence, et ' c'est cette transparence de l'idéal à travers les for- ' mes dont il est revêtu qui constitue véritablement ' la poésie ; car la poésie primitive n'est pas seule- ' ment dans les vers, dans la parole rhythmee, mais ' dans tout effort de la volonté humaine pour saisir ' l'idéal et le rendre, que ce soit par la couleur, que

" ce soit par des pierres ou par tous les moyens qui " lui ont été donnés de frapper les sens et de commu- " niquer à l'intelligence d'autrui ce que son intelli- " gence a conçu."

Le professeur nous fait ensuite assister à la naissance de l'art chrétien dans les catacombes ; c'est aussi là que naquit la littérature italienne, comme nous avons pu le voir précédemment dans l'étude des Poètes franciscains en Italie.

Toutefois, Ozanam consacre encore plus de pages à la description de ces ouvrages des premiers siècles chrétiens et il nous fait part des enseignements que donne la visite de ces grandes galeries souterraines.

"On aperçoit d'abord, dit-il, dans les catacombes, " l'ouvrage de la terreur et de la nécessité. Mais, si " l'on y prend garde, c'est un ouvrage bien éloquent, " et si les monuments, si l'architecture même n'a pas " d'autre but que d'instruire les hommes et de les " émouvoir, jamais aucune construction au monde *' n'a donné de si grandes et si terribles leçons. En " effet, lorsque vous pénétrez dans les profondeurs de " la terre, vous apprenez par force ce qui est la grande " leçon de la vie, à vous détacher de ce qui est visi- " ble, c'est-à-dire de la lumière. Le cimetière enve- " loppe tout, comme la mort enveloppe la vie, et ces " oratoires mêmes, ouverts à droite et à gauche par *' intervalles, sont comme autant de jours sur l'im- " mortalité, pour consoler un peu l'homme de la nuit " dans laquelle il vit ici-bas. Ainsi tout ce que

" l'architecture doit faire plus tard, elle le fait déjà, " elle instruit, elle émeut, elle pénètre."

Au cinquième siècle, les chrétiens sortis des catacombes se livraient à la culture des arts avec plus de liberté, et la sculpture prit parmi eux un développement considérable quoiqu'elle fût nécessairement limitée dans les commencements aux mêmes sujets et aux mêmes études. Dans l'art statuaire, on signale une statue de saint Hippolyte qu'on voit encore aujourd'hui au Vatican, ainsi que des statues de saint Pierre et du bon Pasteur qui datent du temps des persécutions.

Le professeur remarque que c'est surtout dans les bas-reliefs et dans la décoration des sarcophages que la sculpture prend son essor, et il distingue trois différents genres qui sont propres à chacune des trois principales villes de l'empire: Rome, Ravenne et Arles. Cette dernière ville semble avoir eu la supériorité, du moins Ozanam mentionne particulièrement les sarcophages de saint Trophine, dont les bas-reliefs représentant entre autres choses le passage de la mer Rouge sous trois faces différentes, dénotent un talent très remarquable et un ciseau très habile.

" Ainsi, dit Ozanam, n'en doutons pas : la sculpture " n'a pas péri; elle se défendra; elle traversera les " siècles barbares et difficiles, et, quand vous lui " livrerez les chapiteaux de vos piliers, la façade et *' les portails de vos cathédrales, vous verrez ce qu'elle *' saura faire."

Après la sculpture, Ozanam jette un coup d'œil sur la peinture et sur les mosaïques.

" On ne conçoit en aucune manière, dit-il, comment ^' on a pu dire que l'emploi des images était nouveau " dans l'Église, quand tous les Pères des quatrième et " cinquième siècles sont remplis du culte des images " et de l'emploi qu'on en faisait dans la décoration " des basiliques, soit en Orient, soit en Occident, " à l'exception d'un certain nombre de provinces, " comme la Judée, où l'on craignait d'offenser les sus- " ceptibilités des Juifs. Mais, à part cela, tous les " témoignages sont unanimes, et nous avons du cin- " quième siècle des lettres de l'anachorète saint Nil " à Olympiodore, préfet du prétoire, pour le louer de " l'intention où il était de décorer de peintures la " basilique qu'il venait de fonder. Nous avons aussi '' des lettres en vers, une sorte de poème de saint " Paulin, où il explique les ornements dont il a enri- '' chi l'église de Noie et s'attache à décrire les pein- " tures qu'il a fait tracer sur les portiques."

Quant aux mosaïques, elles ont aussi servi à la décoration des églises dès le cinquième siècle, car en 421 le pape Célestin I^»" en fit orner l'église de Sainte- Sabine. " Sixte III, dit Ozanam, fit exécuter en 433 des " mosaïques qui subsistent encore, après mille quatre " cents ans, à Sainte- Marie-Majeure: ainsi cette image " de la Croix non ensanglantée, couverte de pierre- " ries, sur un trône avec les saints Évangiles et au- " dessous de l'image de la Vierge ; tout autour l'his-

" toire de l'enfance du Christ, et, sur les deux côtés "vingt tableaux de l'Ancien Testament: tout cela " date du pape Sixte III."

Mais les mosaïques, la peinture et la sculpture ne sont que des dépendances de l'architecture. Et c'est surtout dans la culture de cet art que le cinquième siècle s'est rendu remarquable. En effet, les chrétiens sortant des catacombes étaient animés du plus grand désir de profiter de la liberté pour construire en plein air et en grand les baptistères et les tombeaux que jusqu'à ce temps ils avaient été obligés d'enfouir sous le sol. Alors, selon l'expression d'Ozanam, " il sem- " ble que leurs tombeaux, faisant effort et soulevant " la terre, s'élèvent au-dessus d'elle et la couronnent ; " car les premières chapelles, les premiers tombeaux " chrétiens, les baptistères qui se construisent sur la " face du sol, au lieu d'être cachés dans ses profon- " deurs, affectent cette forme. Les baptistères sont " ronds, les premiers tombeaux chrétiens le sont " aussi ; je citerai comme exemple, le baptistère de " Saint- Jean-de-Latran à Rome ; à Rome aussi les " tombeau de sainte Constance, bâti par Constantin " pour sa sœur et d'autres personnes illustres de la " famille ; je pourrais citer encore la cathédrale de " Brescia, qui est une rotonde. En Orient, cette forme " triomphera et formera la coupole ; déjà l'église des '' saints Apôtres, construite par Constantin, n'était " qu'une coupole couronnant le milieu d'une croix " grecque. Dans Sainte-Sophie la coupole se déve-

" loppe encore davantage et s'étendant de tous côtés, '' absorbera, en quelque sorte, les bras de la croix. Ce " sera là le type du caractère byzantin qui demeurera " en Orient."

Après avoir donné les différents traits caractéristiques de l'architecture romano-byzantine et en avoir mentionné les principaux monuments, tels que les cathédrales de Worms, Mayence et Cologne, le professeur décrit ainsi l'origine de l'architecture gothique : " Comme un mort ressuscitant qui, dans sa sé- ' pulture, s'efforcerait de soulever la dalle de son ' tombeau et finirait par la briser, de môme l'archi- ' tecture, gothique, à force de soulever l'arcade by- ' zantine, la brisa par le milieu et l'ogive fut trou- ' vée. Et avec elle jaillit ce système d'architecture ' dont les merveilles ne sont peut-être pas assez con- ' nues et pas assez admirées, car enfin Reims et ' Chartres sont à deux pas, et on semble l'ignorer ; ' puis on va au Parthénon, et l'on dit qu'on n'a jamais ' rien vu de pareil, tandis que des merveilles autre- ' ment grandes, autrement variées, autrement im- ' mortelles nous environnent. Cette architecture go- ' thique n'est cependant encore que le développement ' de la basilique chrétienne telle que le cinquième ' siècle l'avait faite, et, si l'on y regarde de près, on ' aperçoit toujours la môme division, toujours l'idée ' de la nef (navis) du vaisseau. Seulement cette nef, ce ' vaisseau ressemble à. l'arche de Noé dont parle l'É- ' criture. Mais l'arche du treizième siècle a tellement

*' développé la croix, qu'il faut la soutenir par des contreforts que les anciens n'avaient pas connus : " ils les font innombrables pour en dissimuler la pe- " santeur ; on les multiplie, on les allège, on les di- *' minue, de sorte qu'ils ne paraissent plus qu'autant " de cordages tendus pour retenir sur la terre cette ' nef du ciel qui semblerait devoir s'éloigner et dis- " paraître."

Ozanam termine par les remarques suivantes sur la basilique de Saint-Pierre de Rome qu'on doit regarder comme le couronnement de l'art chrétien.

" La chapelle, dit-il, plus grande et plus vaste " qu'on ne l'avait jamais vue, monte plus haut qu'elle " n'était jamais montée, parce qu'il y a au-dessous un " tombeau générateur, un de ces tombeaux toujours *' vivants, si je pouvais le dire, un de ces germes qui " poussent toujours ; et ce germe, sous la basilique " obscure qui le dissimulait, travaillait sans relâche " à ébranler ces murs trop étroits pour lui. Au-dessus *' est suspendu ce dôme, le plus élevé qui fut jamais, " presque aussi haut que la plus grande pyramide *' d'Egypte, qui n'est après tout qu'un chef-d'œuvre *' de matérialisme, une masse de pierres entassées, *' tandis que sous les voûtes de Saint-Pierre circulent " à grands flots la lumière et la vie. Ces pierres spi- " ritualisées portées en l'air par la foi, dominent les " montagnes voisines. Vous êtes parti des premières " marches de Saint-Pierre, et votre vue était bornée. " Vous montez des escaliers innombrables ; au-dessus

'' de l'église et de la coupole, vous trouvez enfin la " plate-forme, et là, les collines s'aplanissent, dispa- " raissent, et par-dessus, vous découvrez la mer, que "jamais les triomphateurs romains n'avaient aper- " çue du haut du Capitole."

LA CIVILISATION MATÉRIELLE DE l'eMPIRE. — COM- MENCEMENT DES NATIONS NÉO-LATINES. (*)

Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la prospérité matérielle de l'empire romain semblait être rendue à son apogée et, du temps de Tertullien le progrès en toutes choses était si apparent et si frappant, que cet homme au caractère sévère et réservé n'a pas pu s'empêcher d'exprimer son étonnement et son admiration: "En vérité, dit-il, le monde devient de " jour en jour plus riche et plus cultivé; les îles elles- " mêmes n'ont plus de solitudes, les écueils plus de " terreurs pour le nautonier : partout des habita- " tions, partout des peuples, partout des lois, partout " la vie."

En jetant un coup d'œil sur cette époque, ce qui frappe surtout, c'est la grande activité qui règne partout. Le commerce de Rome avec les autres parties

{*) Vingtième et vingt-unième leçons.

de l'empire, avec l'Asie et les peuples du Nord, faisait qu'on trouvait dans la capitale les soies, les pelleteries et le fer du Thibet et de la Chine à côté de l'ambre, de l'étain et des cheveux blonds de la Bretagne pour orner le front des dames romaines.

Des les cinquième et sixième siècles l'Église s'est efforcée de protéger et de ranimer le commerce que l'invasion des barbares semblait avoir détruit, du moins pour un temps.

Plus tard le génie commercial put atteindre un développement considérable par les pèlerinages et les croisades qui ouvrirent de nouvelles voies de communication avec l'Orient. Pise, Gènes et Venise fc remplissent de richesses que des vaisseaux innombrables iront porter sur le marché des principales villes de France et d'Allemagne.

Plus tard encore les villes se mirent à rivaliser de magnificence entre elles et les peuples s'engagèrent dans une telle lutte pour la richesse et l'opulence, qu'ainsi qu'au temps d'Aristide, " le sol même se ravivait et la terre n'était plus qu'un vaste jardin."

Pour ce qui est de l'agriculture, le peuple romain qui allait prendre ses dictateurs à la charrue,a toujours été le plus avancé dans toute espèce de culture. C'est peut-être la seule chose pour laquelle il n'a pas été obligé de faire d'emprunts cà la Grèce ni aux autres nations avec lesquelles il se trouvait en rapport. On retrouvera le perfectionnement agricole des Romains jusqu'aux extrémités de la terre et partout où ils pas-

sèrent, à l'ombre des boucliers ils plaçaient la charrue. En effet, l'agriculture était la gloire de ce peuple destine non seulement à conquérir mais encore à coloniser. Il n'est donc pas surprenant que le plus grand de ses poètes ait consacré l'un de ses poèmes à l'agriculture.

Dans la dernière leçon, Ozanam s'occupe de la naissance des nationalités modernes, des nations néolatines. Il nous fait remarquer chez chacun des peuples soumis à la domination romaine quelques points caractéristiques, quelques traits distinctifs où se révèle leur destinée future.

Il considère ensuite les causes qui conservèrent un esprit national dans chacune des grandes provinces romaines. Elles sont au nombre de trois : il y a une cause politique, il y a, en quelque sorte, une cause littéraire, enfin il y a une cause religieuse.

La cause politique a été la violence dont usa souvent Rome victorieuse contre les provinces vaincues, et surtout les exactions et la cruauté des employés du fisc romain.

La cause littéraire était dans les écrits que ces vexations sans cesse repétées nécessitèrent dans le parti anti-romain. Saint Augustin, représentant le parti africain, et Orose le parti espagnol, ne manquèrent pas de reprocher à Rome sa gloire teinte de sang et de crimes. Le patriotisme de ces deux grands hommes ne peut être nié et cependant ils n'hésitèrent pas à devenir les interprètes de leur parti pour protester contre les

sarcasmes et les injures qae les Romains ne ménageaient pas à leurs compatriotes et ils élevèrent la voix contre les humiliations et les cruautés dont Rome abreuvait les nations conquises.

La cause religieuse venait de la nécessité dans laquelle se trouvait l'Eglise de Rome de respecter, dans une certaine mesure, l'individualité, l'originalité des églises nationales, afin de conserver son propre prestige. "En ceci, dit Ozanam, la sagesse " et le bon sens de l'Église romaine dépassaient la " sagesse et le bon sens du gouvernement, car elle " a su respecter les droits, les privilèges, les institu- " tions, la liturgie propre aux différentes provinces " de l'empire."

Le résultat de tout ceci c'était que chaque province avait, pour ainsi dire, sa représentation défendant ses intérêts, exposant ses besoins, et de cette diversité d'intérêts, de besoins, de ressources résultait la richesse même de l'empire, chacune des provinces suppléant à ce qui manquait aux autres et devenant par là l'ornement de cette grande société romaine du temps des Césars. "Il est si vrai, dit Ozanam, que le " monde tirait quelque beauté et quelque grandeur *' de la variété même qui se produisait au milieu de *' cette uniformité, que Claudien, ce poète de la déca- " dence, dans une composition à la louange de Stili- *• con, représente les diverses provinces de l'empire " se rassemblant autour de Rome la déesse, et venant " lui demander son secours. Elles sont personnifiées

" avec leurs attributs, expression de leur génie; ainsi " l'Espagne, alors si pacifique, se présente couronnée " d'oliviers et portant l'or du Tage sous ses véte- " ments ; l'Afrique embrasée des feux du soleil, a le " front ceint des épis nourriciers qu'elle prodigue à " Rome, puisqu'elle était la nourrice de l'empire "romain; un diadème d'ivoire est sur sa tête; la " Gaule, toujours guerrière, relève fièrement sa cheve- " lure et balance à sa main deux javelots; enfin la " Bretagne s'avance la dernière : elle a les joues ta- " touées ; sa tête est couverte de la dépouille d'un " monstre marin et ses épaules d'un grand manteau " d'azur, dont les plis flottants imitent les vagues de " l'Océan, comme si le poète avait vu de loin que cette " Bretagne, alors si barbare, était destinée à avoir un "jour l'empire des mers. Ainsi la diversité même " était dans l'ordre établi par Rome pour le gouvcr- " nement de ses provinces." (*)

Les x^rovinces =e trouvaient séparées encore les unes des autres, et de Rome par la langue, et c'est là un des germes les plus puissants de la nationalité. En effet, " rien ne semble plus faible qu'une langue, rien " ne semble moins redoutable pour un conquérant, " qu'un certain nombre de mots obscurs, qu'un dia- " lecte inintelligible conservé par un peuple vaincu :

(*) L'histoire se répète et li dernièiv exposition dos colonies anglaises à Londres offre dans les gravures qui ornent ses diplômes une frappante analogie avec cette description.

" cependant il y a dans ces mots une force que les " conquérants habiles et les tyrans intelligents com- " prennent, et à laquelle ils ne se laissent pas trom- " per. Je n'en veux pour preuve que ceux qui, de nos " jours, supprimaient l'idiome national, et imposaient " le russe comme langue obligatoire là où ils avaient ^' rencontré des résistances invincibles. De même *' les Romains avaient aussi rencontré des dialectes " qui résistaient au fer et sur lesquels ni le président " de la province, ni le procureur du fisc n'avaient " puissance. Sans doute, le latin s'était propagé de " bonne heure dans beaucou[) de contrées envahies " par la conquête: par exemple, dans laNarbonnaise, " dans l'Espagne mérédionale. Mais le latin qui s'y " établissait, c'était un latin populaire, celui que par- " laient les soldats, les vétérans envoyés .dans les " colonies ; bientôt il se corrompait par la fusion des " races, par son mélange avec les dialectes locaux, " et formait autant de dialectes particuliers : autre '* était le latin populaire de la Gaule, autre celui qui se *' parlait au delà des Pyrénées. Outre cela, les ancien- " nés langues ne lâchaient pas pied; en Italie, le grec " devait se perpétuer dans les provinces mérédionales "jusqu'au milieu du moyen âge. Dans le royaume de " Naples, au quinzième siècle, existaient encore plu- " sieurs contrées toutes grecques. Dans l'Italie sep- " tentrionale, on voit la langue des Ligures, des " habitants des montagnes de Gênes, se conserver " jusqu'à la fin de l'empire ; l'étrusque subsistait en-

" core au temps d'Aulu-Gelle et n'était pas sans " action sur le latin qui se parlait dans les villes voi- " sines. En Espagne, la vieille langue des Ibères se " défend pied à pied ; elle recule vers les montagnes ; '* elle finira par y être confinée, non sans avoir laissé '• des traces derrière elle : c'était la langue basque, " encore parlée aujourd'hui, et qui n'a pas laissé " moins de dix-neuf cents mots dans l'espagnol mo- " derne."

" Vous voyez, conclut Ozanam, quelles résistances '' une langue est capable d'opposer. Qu'est-ce donc " qui donne tant de puissance à ces syllabes qui, tout " à l'heure, nous semblaient si peu faites pour arrêter "les efforts d'un conquérant? Ce sont les pensées, " les souvenirs, l'émotion qu'elles réveillent dans "l'homme; c'est qu'elles renferment pour lui les " sentiments les plus enracinés dans son cœur; c'est " qu'elles rappellent tous les usages au milieu des- " quels il est né, les affections dans lesquelles il a gran- " di et il a vécu. Une langue bien faite, et toutes les " langues se font bien quand elles se développent " seules et sans l'influence de l'étranger, une langue " n'est autre chose que le produit naturel de la terre " qui l'a vue sortir, et du ciel qui a éclairé sa nais- " sance ; elle contient en quelque sorte l'image même " de la patrie. Voilà pourquoi tant qu'une langue sub- " siste, le moment n'est pas encore venu où il faille " désespérer de la patrie."

Pour corroborer ces observations du professeur, nous

dirons que notre pays fournit une bonne preuve de la force de résistance du langage contre l'entière absorption d'une nationalité. Eq effet, si les Canadiens n'avaient pas tant tenu à conserver leur belle langue française, que serait devenu ce noyau d'une soixantaine de mille âmes au milieu du flot considérable d'émigrés que déversaient sans cesse parmi nous les Iles Britanniques ? Nous serions noyés aujourd'hui au milieu de trois ou quatre millions d'étrangers et il n'existerait pas de nationalité canadienne-française. Dès les premières années qui suivirent la conquête notre clergé et nos hommes politiques les plus remarquables comprirent toute la nécessité de protéger la langue du peuple conquis, de lui donner la première place dans tout l'enseignement et de lutter pour son maintien comme une des langues officielles du pays.

Après avoir ainsi fait connaître les causes générales qui conservèrent l'esprit national dans chacune des provinces de l'empire romain, Ozanam s'occupe particulièrement des trois plus grandes qui devaient être un jour l'Italie, la France et l'Espagne et qui déjà laissaient percer les traits caractéristiques de leurs nationalités distinctes.

Pour ce qui est de l'Italie, le professeur remarque que cette nation a gardé pendant tout le moyen âge les deux grands caractères de l'Italie antique, le génie théologique et le génie du gouvernement. Dès ses commencements le peuple d'Italie tenait des Etrusques le génie de la religion, et du Romain le génie du

gouvernement. Comme peuple religieux, le peuple italien, chose remarquable, ne vit jamais naître d'iiéresie dans son sein, mais au contraire toutes les erreurs ont reçu à Rome même les coups qui devaient les réduire à l'impuissance. Comme peuple possédant à un haut degré l'art de gouverner et de rendre la justice, le Romain a fait des lois propres à tous les pays et à tous les temps, môme aux temps modernes. Aux jours de l'invasion les prêtres étrusques, ainsi que nous l'avons vu, offrirent des sacrifices pour apaiser les dieux, mais quand le gouvernement du pays échapi)a aux mains des Césars, il passa encore entre les mains d'un Romain dans la personne du pape saint Léon. '' Le patriotisme des anciens Romains, dit " Ozanam, vit encore dans cette âme fortement trem- " pée et éclate dans les homélies qu'il prononçait le "jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, où, " célébrant la destinée de la Rome nouvelle, il aime à " montrer la Providence elle-même présidant aux " grandeurs temporelles de cette cité maîtresse dont " les conquêtes devaient préparer la conversion de l'u- " nivers."

Quant à l'Espagne, les traits caractéristiques de cette nation sont encore plus marqués. Les Romains trouvèrent chez les Espagnols du temps, comme on trouve encore chez ceux de nos jours, une imposante gravité, une grande opiniâtreté et une admirable sobriété.

Si l'on avait quelque chose à reprocher aux nom-

breux et brillants écrivains de cette nation, ce serait peut-être une trop grande recherche de l'éclat et delà pompe et un goût exagéré pour les images grandioses et les phrases sonores. Mais ces défauts sont vite oubliés quand on lit les ouvrages d'hommes aussi remarquables que les deux Sénèque, Lucain, Martial, Florus et surtout Quintilien.

Le caractère grave des Espagnols se trouvait dans les répertoires du théâtre de l'époque. En littérature, Prudence ne s'était pas contenté de mettre le dogme en vers, mais, comme le remarque Ozanam, il le mit aussi en scène et personnifia les affections humaines et les passions. Plus tard, Calderon alla encore plus loin, il mit les passions, les sept péchés capitaux et les cinq sens en scène et leur donna la parole. On pouvait alors voir la foule se presser au milieu de la place publique et écouter avec attention et gravité un dialogue entre Adam et le Péché.

En s'occupant de la France en dernier lieu, Ozanam remarque que le caractère distinctif des Gaulois est plus difficile à séparer de celui des Romains, car on trouve chez eux le même goût pour la carrière des armes et l'art de bien parler. Chez ce peuple la force de résistance à la conquête devait donc être plus prononcée et la lutte plus longue et plus énergique.

En ce qui concerne l'éloquence,si on pouvait oublier ce qu'il y avait de bassesses et d'humiliation dans les panégyriques des rhéteurs comme Eumène, Pacatus et Mamertin, on serait tenté de les considérer comme

maîtres dans l'art de hien parler, et surtout de parler avec esprit.

Les Gaulois se sont constitués à trois différentes reprises en empire gallo-romain, et ils n'ont cessé de lutter pour secouer le joug romain, non pas qu'ils fussent ennemis de la civilisation que leur apportait Rome, mais parce qu'ils détestaient la tyrannie des conquérants, les exactions et la cruauté des employés du fisc, qui appauvrissaient les provinces pour pro curer à la plèbe de la capitale les jeux et la bonne chère, panem et circences.

Comme le professeur avait trouvé le type des Romains du cinquième siècle dans la personne deSymmaque, ce patricien savant et riche, de môme il nous représente le Gaulois de la même époque dans la carrière de Sidoine Apollinaire, cet éloquent et spirituel orateur.

Dans les pages consacrées par l'auteur à ce Gaulois remarquable, nous avons surtout été frappé par le passage suivant où apparaissent déjà la politesse et la galanterie française. Il s'agit de Tinscription en vers composée par Sidoine Apollinaire sur une coupe présentée à la reine Ragnahilde par Evodius. " Assuré- " ment, dit Ozanam, la princesse était bien barbare, " mais les vers étaient bien polis. La coupe qu'on " voulait lui offrir était en forme de conque massive, " et faisant allusion à cette figure et aux souvenirs " que l'antiquité y attachait, Sidoine disait : " La " conque sur laquelle le monstrueux triton promène

" Vénus ne soutiendra pas la comparaison avec celle- " ci. Inclinez, c'est notre prière, inclinez un peu votre " majesté souveraine, et, patronne puissante, recevez

" un humble don Heureuses les eaux qui, enfer-

" mées dans le resplendissant métal, toucheront la " face plus resplendissante d'une belle reine. Car, " lorsqu'elle daignera y plonger ses lèvres, c'est le re- " flet de son visage qui blanchira l'argent de la coupe."

Voilà le Gaulois aperçu dans le second point de son caractère tel que dépeint par Caton : argute loqui. Veut-on maintenant le considérer sous le premier aspect, rem militarem, le même Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont, se chargera de prouver que le célèbre philosophe ne s'était pas plus trompé dans son appréciation du caractère guerrier des Gaulois.

La ville épiscopale de Clermont, située aux avantpostes de l'empire, était depuis longtemps assiégée par les Visigoths. Sidoine Apollinaire, ne désespérant pas de recevoir des secours, semblait vouloir éterniser la résistance. Mais il apprend un jour que Rome avait envoyé une députation au roi des Visigoths dans le but de lui céder Clermont, pourvu qu'il se retire sans attaquer aucune des autres parties de l'empire. Alors le vaillant évêque, rempli d'indignation, écrit la lettre suivante à un de ces hommes puissants sur lesquels il avait compté et dont il venait d'apprendre la trahison. " Telle est mainte- " nant, dit-il, la condition de ce malheureux coin de

terre, qu'il a moins souffert de la guerre que de la paix. Notre servitude est devenue le prix de la sécurité d'autrui ; ô douleur ! la servitude des Arvernes qui, si l'on remonte à leurs antiquités, ont osé se dire les frères des Romains, et se compter entre les peuples issus du sang d'Ilion. Si l'on s'arrête à leur gloire moderne, ce sont eux qui, avec leurs seules forces, ont arrêté les armes de l'ennemi public ; ce sont eux. qui, derrière leurs murailles, n'ont pas redouté les assauts des Goths et ont renvoyé la terreur dans le camp des barbares. Voilà donc ce que nous ont mérité la disette, la flamme, le fer, la contagion, les glaives engraissés de sang, les guerriers amaigris de privations ! Voilà cette paix glorieuse pour laquelle nous avons vécu des herbes que nous arrachions des fentes de nos murs . . . Usez donc de toute votre sagesse pour rompre un accord si honteux. Oui, s'il le faut, ce sera pour nous une joie de nous voir encore assiégés, de souffrir encore la faim, mais de combattre encore."

Voilà le caractère français avec ce sentiment passionné de l'honneur qui ne s'effacera jamais.

Nous reproduisons les dernières pages par lesquelles le professeur résume tout son cours sur la civilisation au cinquième siècle et prend congé de son auditoire.

" Ainsi, nous avons constaté l'origine des trois " grandes nationalités néo-latines, en Espagne, en Ita- " lie et en Gaule. En arrivant ainsi au terme de

" l'étude que nous nous étions proposée cette année, " nous trouvons deux points établis : le premier, que " le monde romain, que la civilisation antique périt " moins complètement, beaucoup moins vite qu'on " ne pense, qu'elle résista longtemps à la barbarie, " que ses institutions, bonnes ou mauvaises, ses vices " comme ses bienfaits se prolongèrent longtemps dans " le moyen âge et en expliquent les erreurs dont la " cause et la source étaient mal connues. Ainsi, l'as- " trologie, ainsi toutes les exagérations du despotisme " royal, ainsi tout le pédantisme et tous les souvenirs " de l'art païen qu'on peut surprendre aux onzième, " douzième et treizième siècles : tout cela remonte à " une origine antique et constitue autant de liens que " le moyen âge n'a pas voulu briser, et par lesquels il " tient encore à l'antiquité.

" D'autre part, nous avons établi que la civilisa- " tion contient déjà, plus complètement qu'on ne " croit, les développements qu'on a coutume d'attri- " buer aux temps barbares. Ainsi l'Eglise a déjà la " papauté et le monachisme ; dans les mœurs nous " avons signalé l'indépendance individuelle, le sen- " timent de la liberté chez le peuple et la dignité de " la femme. Dans les lettres nous avons vu la philo- " Sophie de saint Augustin renfermer en germe tout le " travail de la scolastiqae du moyen âge. Nous " avons vu la Cité de Dieu tracer les plus grandes " vues de l'histoire, et enfin l'art chrétien des Cata- " combes contenir tous les éléments qui se déve- " lopperont dans les basiliques modernes.

" Voilà comme la Providence a mis un art singulier, une préparation prodigieuse à lier entre eux des temps qui semblaient devoir être entièrement séparés par le génie différent qui les animait. Vous voyez que lorsque Dieu veut faire un monde nouveau, il ne brise que lentement et jnèce à pièce l'édifice ancien qui doit tomber, et qu'il s'y prend de loin pour élever le monument moderne qui lui succédera. Comme dans une ville assiégée, derrière les murs assaillis par l'ennemi, longtemps d'avance on commence à construire le retranchement qui les remplacera et devant lequel viendront expirer tous les efforts des assaillants; de même pendant que le vieux mur de la civilisation romaine tombe pièce à pièce, de bonne heure s'est construit le rempart chrétien derrière lequel la société pourra se retrancher encore.

" Ce spectacle doit nous servir d'exemple et de leçon : assurément l'invasion barbare est la plus grande et la plus formidable révolution qui fut jamais; cependant nous voyons quel soin infini Dieu prit d'en adoucir, en quelque sorte, le coup, et de ménager la chute du vieux monde; croyons donc que notre temps ne sera pas plus malheureux, que pour nous aussi, si le vieux mur doit tomber, des murs nouveaux et solides seront édifiés pour nous couvrir, et qu'enfin la civilisation, qui a tant coûté à Dieu et aux hommes, ne périra jamais. " C'est avec ces pensées d'espérance que je vous

" quitte, et j'aime a croire que, plus heureux l'année " prochaine, je pourrai vous donner un rendez-vous " plus exact. Je ne sais, messieurs, si j'achèverai avec " vous cette course, ou si, comme à bien d'autres, il " me sera refusé d'entrer dans la terre promise de ma " pensée. Mais du moins je l'aurai saluée de loin. Et *' quelle que soit la durée de mon enseignement,de mes *' forces, de ma vie, du moins je n'aurai pas perdu " mon temps si j'ai contribué à vous faire croire au pro- "grès par le christianisme ; si, dans des temps difficiles " où, désespérant de la lumière spirituelle, beaucoup " se retournent vers les biens terrestres, j'ai ranimé " dans vos jeunes âmes ce sentiment, qui est le prin- " cipe du beau, des littératures saines, l'espérance. Il " n'est pas seulement le principe du beau, il l'est aussi " de ce qui est bon ; il n'est jms seulement nécessaire " aux littérateurs, il est aussi le soutien indispensable " de la vie ; il ne nous fait pas produire seulement de " belles œuvres, il nous fait aussi accomplir de grands " devoirs; car si l'espérance est nécessaire à l'artiste " pour guider ses pinceaux ou soutenir sa plume " dans ses heures de défaillance, elle n'est pas moins " nécessaire au jeune père qui fonde une famille ou " au laboureur qui jette son blé dans le sillon sur la *' parole de Dieu et sur la promesse de celui qui a dit : '' Semez:'

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